Fantômes – Isabelle Paumard

Fantômes – Isabelle Paumard

                                   FANTÔMES

 

Le choc avait été violent. Etait-ce parce qu’elle s’était assoupie dans le car ? En ouvrant les yeux, son regard s’était posé sur le panneau indiquant l’embarcadère pour l’Ile d’Yeu. L’émotion l’avait submergée. Une sensation de fourmillement dans les pieds s’emparait ensuite de chaque pore de sa peau. Elle n’était même pas arrivée sur l’île et déjà, elle était tétanisée. Comment réagirait-elle une fois face à elle ? Après quatre ans. Et dire qu’il fallait encore prendre le bateau ! Elle le savait pourtant que cette sensation ferait à nouveau surface. L’hélico aurait été plus rapide. En bateau, l’étau de l’angoisse se resserait au fur et à mesure que l’île prenait forme. Et encore, le trajet n’était pas long. Rien à voir avec l’Auguste Durand, bateau poussif qui peinait à atteindre l’île en moins d’une heure et demi. Quatre vingt dix longues minutes à étouffer. Elle n’avait jamais pu expliquer cette ambivalence. Paradoxalement, la fin de la traversée était synonyme de soulagement quand la sirène retentissait. Elle se sentait protégée sur l’île.  Aujourd’hui, elle parvenait aussi  à mettre quelques mots sur ses vieilles angoisses. Elle avait essayé de faire taire les fantômes du passé pendant des années, en vain. Mais elle avait appris à les attendre lorsqu’ils surgissaient, à les accueillir. Ils allaient, venaient sans cesse, c’était comme ça. Elle avait fini par  s’y faire.

Il fallait qu’elle le sache, qu’elle le lui dise, en face à face.

En descendant les marches de la gare maritime, elle n’avait pourtant qu’une envie, faire demi-tour. Il en était encore temps. Il y avait un départ à 8h30 pour le continent. Dans ce cas, c’était reculer pour mieux sauter, reporter la rencontre.

Elle se détestait lorsque son esprit se laissait envahir par la confusion et lui faisait regretter ses décisions.

« Respire à fond. Tu as décidé de venir, maintenant tu assumes. Tu dois aller la voir. C’est indispensable, tu le sais. »

La petite voix intérieure eut le dessus pour une fois. D’habitude, le flot continuel de ses pensées  remportait la lutte intérieure.

Soudain, le klaxon d’un fenwick la fit sursauter. Les conducteurs de ces engins faisaient preuve d’une adresse hors du commun lorsqu’il s’agissait de se faufiler parmi les voyageurs impatients de récupérer leurs bagages dans les conteneurs. Elle n’avait qu’un petit sac à dos. Inutile de se charger. Le poids du passé suffisait.

Il était encore tôt. Port Joinville commençait à prendre vie. Elle avait toujours adoré ce moment de la journée. On installait les terrasses, les maraîchers s’affairaient Place de la Norvège. L’odeur des mérisses, des tartes aux pruneaux, des poulets rôtis venaient chatouiller les narines des premiers clients.

Elle s’installa à l’Escadrille et commanda un petit déjeuner. Elle espérait que cette pause lui donnerait un peu de force avant d’aller la voir. Le va-et-vient continuel des voitures, des vélos devenait pénible. Port Joinville changeait peu à peu de visage et se transformait en une véritable fourmilière. Quarante plus tôt, c’était tout autre chose. Le port vivait au rythme de l’arrivée des bateaux de pêche et de la criée. Ils débarquaient leurs  cargaisons de merlus, de daurades, de bars. Enfant, elle ne comprenait rien au fonctionnement des ventes, mais elle était toujours impressionnée par les cris, les clins d’oeil avisés des patrons pêcheurs. Elle voulait fuir au plus vite l’agitation : cyclistes stressés, automobilistes pressés envahissaient peu à peu l’endroit.

Au loin, elle apercevait les Cailloux Blancs. Comment avait-elle pu marcher aussi vite ? Et dans ce sens ? Quelle idée d’avoir parcouru tout ce chemin  sans s’en rendre compte ! Une fois de plus, ses pensées avaient pris possession de son esprit et l’aspiraient vers les souvenirs d’un passé tellement lointain et à la fois tellement présent. Une fois de plus, la gifle que lui avait administrée sa mère faisait surface. Elle n’avait que sept ans. Mais c’était à ce moment que tout avait commencé. Ses mots d’enfant n’avaient pas suffi à exprimer cette sensation qui l’habitait, qui s’emparait d’elle peu à peu. D’abord, son corps était devenu mou, tel une poupée de chiffon. Une immense lassitude prenait possession de ses membres. Puis, son cerveau, à l’image de son corps, perdait ses fonctions au fur et à mesure que l’étau se refermait. Ce jour-là, sa mère l’avait retrouvée recroquevillée sur les marches de l’escalier.

« Maman, je me sens bizarre, tellement fatiguée, tellement triste. J’ai envie de pleurer. Dis-moi ce qu’il m’arrive ! »

Le pire, ce n’était pas la gifle, mais les mots. Ils avaient fusé, l’avaient atteinte au plus profond de son être pétrifié.

« Tu devrais avoir honte ! Un caprice, rien d’autre, pour te faire remarquer sûrement. Je ne veux plus t’entendre parler comme ça, compris ? Ce n’est pas digne d’une petite fille bien élevée !  Monte te coucher ! »

Quelques semaines plus tard, elles s’étaient retrouvées toutes les deux aux Cailloux Blancs. Elle sentait encore la chaleur rassurante de sa main posée sur son épaule.

« J’ai tellement honte d’avoir contrarié maman, je vois bien, elle est fâchée contre moi. Je n’aurais jamais dû dire tout ça. »

« Mais non, petite sœur, ce n’est pas ta faute. Tu sais, ça peut arriver à tout le monde d’aller mal, de se sentir bizarre comme tu dis. Tu n’en es pas méchante pour autant. Il faut éviter d’en parler à maman. A moi, tu peux en parler, je ne répéterai jamais rien à personne. »

Pendant quelques semaines, elle se sentait un peu mieux, goûtait les joies de l’enfance et de l’insouciance. C’était de courte durée, car  les fantômes réapparaissaient, l’entraînaient, l’immobilisaient dans une torpeur effarante. Pendant toutes ces années, il avait fallu s’habituer à cette spirale incessante  de hauts et de bas.

Surtout ne rien dire. Retenir les émotions. Les enfouir au plus profond. Faire « comme si ». Ne pas se plaindre.

Elle avait bien retenu la leçon. Depuis la gifle, elle s’était comportée comme une petite fille modèle, celle que souhaitait sa mère. Pas de pleurs, pas de larmes, pas de plaintes.

Quand les fantômes revenaient, la lutte était acharnée.  Ils ne lui laissaient parfois qu’une courte période de répit. Il fallait néanmoins  leur faire face, vivre avec et en même temps, ne rien laisser transparaître. A  nouveau, ils l’abandonnaient, épuisée, la laissant tomber dans un gouffre sans fond. Quand elle était proche d’elle et que la souffrance devenait insupportable, elle l’appelait à l’aide. Elle venait le plus vite possible, la serrait contre son cœur, la berçait jusqu’à ce qu’elle s’endorme. Elle avait tant besoin de sommeil mais avait si peur de s’endormir. S’endormir, c’était s’offrir en proie aux fantômes qui l’attendaient, tapis dans l’obscurité. C’était mourir un peu. D’ailleurs, elle avait entendu maman dire :

« Tu te souviens de ton oncle Michel ? Hé bien, il s’est endormi la nuit dernière. »

Mais un jour, elle était partie, et elle lui en avait voulu terriblement. Aujourd’hui, elle devait aller la voir.

Elle devait probablement marcher très vite, son esprit était trop déconnecté de son corps pour s’en rendre compte. Elle n’avait pas anticipé  la douleur fulgurante  qui lui traversa la poitrine. Les Chiens Perrins ! Les souvenirs surgissaient par bribes mais étaient assez  limpides pour raviver la peur qu’elle avait vécue là. Elle devait avoir cinq ans tout au plus, la famille pique-niquait au pied de la corne de brume. A l’époque, celle-ci se déclenchait automatiquement lorsque la brume apparaissait au loin et pénétrait ensuite les terres. Un son strident, assourdissant, lugubre. Elle était restée clouée sur place, n’entendant même pas les cris de sa mère pour qu’elle bouge et aide à ranger les affaires. La peur la paralysait, n’appelait-on pas l’endroit les Chiens ? Elle refusait obstinément d’ouvrir les yeux, de peur de voir surgir de gros chiens noirs monstrueux, comme ceux qui accompagnaient ses fantômes. Au loin, la voix de sa mère :

« Encore à se faire remarquer, quelle trouillarde, dépêche-toi donc ! »

Et puis, elle avait senti sa main, sa main à elle, se refermer doucement sur son poing serré.

« Viens ma puce, je suis là. »

Plus tard, elle lui avait demandé :

« Tu seras toujours là ? »

« Bien sûr que je serai toujours là, je serai toujours à tes côtés, ne crains rien. »

Devait-elle faire demi-tour ? A quoi bon rebrousser chemin ? Elle n’avait qu’une hâte, s’éloigner de cet endroit sinistre. Même à cinquante ans, des frissons lui parcouraient encore le dos. Ces mêmes frissons qu’elle ressentait enfant.

Elle se voyait encore, obéissante, une petite fille bien comme il faut. Son entourage ne tarissait pas d’éloges sur cette enfant si sage, si peu bavarde, si calme. Ces remarques faisaient la fierté de sa mère. Elle était son faire-valoir, la poupée, la chose qu’elle exhibait puis abandonnait dans un coin une fois rentrée chez elle.

Souvent, c’était lors de ces moments de solitude que les fantômes venaient la hanter, tantôt le jour, tantôt la nuit. La nuit, ils s’invitaient dans ses cauchemars, la happaient et la portaient vers les ténèbres d’un cimetière. Elle courait, courait, puis trébuchait sur le marbre glacial d’une tombe. Lorsqu’elle se relevait, les griffes des fantômes lui maintenaient la tête et l’obligeaient à lire son nom gravé sur la stèle érigée devant elle, comme une épitaphe.

« Regarde bien, c’est là qu’est ta place. »

Tous les soirs, la même crainte de s’endormir s’emparait de son être. Et quand le sommeil avait raison d’elle, elle se réveillait trempée de sueur, tremblant de tous ses membres.

Perdue dans ses souvenirs, elle percevait le bruit des vagues sur la Côte Sauvage. Elle fût toute surprise de se retrouver au-dessus du Trou de l’Enfer. C’était de là que provenait le bruit. L’incessant ressac agissait comme un aimant sur elle. Combien de fois s’était-elle posée la question ! Et si les fantômes avaient raison ? Pourquoi ne pas aller les rejoindre et en finir ? Et si sa place était au fond des ténèbres avec eux ? Une fraction de seconde, elle ressentit à nouveau cet étau qui lui broyait la poitrine. La douleur fit place à un autre souvenir : le jour où elle lui avait tout révélé. Les phases hautes, les phases basses, les cauchemars, la peur de s’endormir. Sur la plage du Ker Châlon, elle l’avait écoutée avec bienveillance, sans la juger, sans rien dire. Son regard, son silence suffisaient.

Elle était repartie sur le continent, un peu plus légère, consciente d’avoir laissé une partie de son fardeau avec elle. Elle savait que toujours, ce  serait un perpétuel recommencement. Des hauts, puis des bas. Et continuer à faire semblant, sauver les apparences. Sa mère ne comprendrait jamais, du moins ne l’accepterait jamais.

« Tu te rends compte du mal que tu nous fais avec tes histoires à dormir debout ? »

Elle avait été donc seule à encaisser le verdict des spécialistes. Elle  aurait pourtant voulu hurler son désespoir, lui cracher sa souffrance au visage.  Aujourd’hui encore, elle n’osait prononcer les mots savants : dysthymie, cyclothymie, bipolarité. A quoi bon, son âme s’amusait à faire des vagues, un point c’est tout. C’était probablement cela le vague à l’âme. Le traitement était lourd, au moins, il lui permettait de dormir un peu, de tenir les fantômes à distance pendant quelques temps.

Le contact du sable chaud le long du dos lui procurait un tel sentiment de bien-être qu’elle se sentit soudain seule au monde sur cette plage des Soux. Son regard perdu dans le ciel immaculé, elle se mit à réfléchir à la façon d’arriver à l’heure. Elle ne se pardonnerait pas d’être en retard. Le soleil était au zénith. Il lui faudrait au moins deux heures avant d’atteindre la rue Clémenceau. A regret, elle grimpa le chemin de sable.

Elle passa devant sa maison rue Mélusine, mais elle savait pertinemment qu’elle n’y était pas. En outre, elle s’était rallongée en voulant passer devant sa fenêtre,  et de ça  aussi, elle en était parfaitement consciente. Elle appréhendait le face-à-face.  Dans un dernier élan, elle pressa le pas. C’est presqu’en courant qu’elle ouvrit la grille. Le soleil de plomb excerbait l’odeur des fleurs séchées. Elle avait toujours détesté cette odeur, probablement une réminiscence des visites que lui imposait sa mère lorsqu’elles venaient passer les vacances d’été sur l’île. Les noms défilaient sous ses yeux : oncles, tantes, cousins qu’elle n’avait jamais connus.

« Tu vois, ils dorment tous là, il faut venir les voir. »

Elle essayait tant bien que mal de rester cachée derrière sa mère qui psalmodiait des prières dont elle ne comprenait pas un mot.

« Ils dorment ? »

Elle s’était aventurée à poser la question, mais en retour n’avait reçu que le regard courroucé de sa mère.

Elle se souvenait de cette odeur qui lui donnait la nausée et de cette peur de voir ses fantômes émerger pour la happer.

Elle traversa la longue allée en pressant le pas.

Quatre ans. Il lui avait fallu quatre ans pour se retrouver dans cet endroit qu’elle exécrait. Pour enfin se retrouver face à elle. Elle était épuisée. Le tour de l’île y était pour quelque chose, certes. Mais le chagrin de l’avoir perdue, le trop plein de souffrance étaient les premiers responsables. Elle lui en avait tellement voulu de l’avoir abandonnée.

Les yeux fermés, tout son être se laissa aller, ses membres jusque là tendus, sa mâchoire crispée firent place à l’air chaud qui commença à pénétrer son corps.

Elle sentit deux mains se poser sur ses épaules et entendit une voix lui murmurer tout doucement.

« Je suis là petite sœur, je t’ai promis que je ne t’abandonnerai jamais. N’ai plus peur, repose-toi, dors sans crainte. Regarde autour de toi, choisis la vie, elle est belle. Mais ne m’oublie pas, pense à nous. N’oublie rien. L’île garde nos souvenirs précieusement. Repars sans crainte. Je sais que tu m’aimes et que tu reviendras vite. Je ne t’en veux pas d’avoir attendu si longtemps. Tu n’étais pas prête tout simplement. Promets-moi de continuer d’avancer, sans jamais t’arrêter. Tu me rejoindras, mais plus tard, seulement quand viendra le moment. Il est encore trop tôt. »

L’employé communal se fit le plus discret possible pour la réveiller.

« Je ferme les grilles ma p’tite dame. Je vous laisse cinq minutes . »

Etait-ce la chaleur ? Elle avait dormi d’un sommeil de plomb.

Les yeux de sa sœur sur la photo de la plaque du colombarium semblaient la fixer de son regard si doux. Le cliché avait été pris au Châtelet. Les cheveux au vent de sa sœur donnait vie à la scène. Etrange dans un tel endroit.

Elle se leva, s’avança vers la plaque et caressa la photo avant de partir. Elle laissait derrière elle les cendres de sa sœur adorée  mais emportait avec elle l’espoir, l’amour dont elle lui avait fait cadeau, cadeau pour la vie.