Fouille – Denis Trossero

Fouille – Denis Trossero

Fouille

 

 

Les histoires de belle-mère, quand on commence..on a du mal à s’arrêter.

La mienne a suscité, sans le savoir, pas mal de fou rires dans des soirées, grâce à ses mille et une idées. Par exemple, elle réveillait mes bébés pendant leur sieste parce qu’elle s’ennuyait. (Je dois dire que je savoure les jolis commentaires récoltés grâce à cette anecdote.)

Les visites de Belle-Maman sont délicieuses, surtout un moment après son départ, quand les surchauffes momentanées du quotidien ont rafraichi.

Cette année donc, ça y est! Je me prépare activement à son séjour chez nous, et à la pointe de trac inévitable. Mais les enfants ont grandi (plus de sieste), tout va bien se passer.

Le lit d’abord.

Impossible de les loger au milieu de nous: les chambres sont en enfilade.  Alors oû? Un magasin au bout de la cour?Chez Clothilde. Voila l’idée: ils seront juste là, mais  pas collés à nous.

 

On s’attaque donc à la maison de Clothilde, qui sert pour l’instant d’entrepôt pour toutes nos trouvailles: douche, robinets et vieux fauteuils… tout ça attend de pied ferme nos bricolage futurs.

Tout le monde s’y met– sauf l’ado râleur qui proteste par habitude. On transporte, on évalue, on trie, on range serré, on débroussaille…et enfin on y voit plus clair:

C’est parti! Nous aurons une chambre dans le style rustico-chic, avec le sol en pierres de l’île et les murs à la chaux, juste assez bombés pour attrapper la lumière. Pile bon comme base  pour le lit, qui se la joue un peu avec une moustiquaire dégoulinant du plafond. Tout ça en camaïeux de bleus, coquillages et vieilles cordes de bateau: on va se la péter avec notre Clothilde.

 

 » -Maman c’est qui Clothilde? »

Ah oui…en fait… c’était la maison de la dame qui s’appelait Clothilde et qui faisait sa dentelle là. C’était la dernière dentellière de l’île.  On s’en est fait une idée: une sorte de bigoudène version islaise…assise avec son fil, rigolant au soleil.

Clothilde la bienheureuse n’a jamais eu de belle-mère. Probablement pas d’amoureux officiel ni d’enfants? Ce serait à creuser.

Clothilde c’est sûr n’était pas chic. Le chic selon Belle-Maman, ça peut être un opéra, un verre de vin à la table d’un Grand Restaurant…mais pas l’île d’Yeu.

Pour elle, le caillou n’a eu aucun attrait pendant 30 ans et sa première visite en 1983 a été un fiasco dès le premier jour (« – Quoi? Passer encore six jours ici? Mais à quoi faire misère? »).

Cette résistance obstinée au charme de l’île est une autre caractéristique délicieuse à raconter aux copains, sous des angles divers: pas de glorieuse culture italienne? D’Ouzbékistan? De tempête en grèce, ni de ski hors piste?  Le vrai frisson n’est pas dans ce petit caillou insipide et mouillé.

 

Mais voila: depuis 30 ans, le Fils Chéri vient précisément sur ce petit caillou là. On s’est d’ailleurs rencontrés sur le bateau.

Et il aime sa Clothilde comme nous tous, dans son charme rustique qui va bien.

C’est un trésor, Clothilde!

D’ailleurs l’Homme est persuadé que là, dans la terre battue de son appentis, il va trouver quelque chose de précieux un jour. Il creuse à ses heures perdues, se relaxe en déterrant des vieux clous dont il est fier comme tout, puis repart bosser sur son ordi avec ses ongles sales.

 

Bon, voila, tout reluit de charme authentique. L’ado est content et baille, puis allume un oeil pour la visite « préhistoire ».. On est prêt pour la suite: ça tombe bien, c’est maintenant.

Rendez-vous à la Planche à Puare, on y va comme des bringues en pédalant… Et là Annabelle nous enfonce dans le temps, avec des mots nouveaux pour nos cailloux. Tumulus, chambre funéraire, cupules, néolithique…on va très, très loin.

Et du coup, sur la route du retour, impossible de revenir au présent.

 

« – Maman, il faut raconter une histoire du Dolmen de la Planche à Puare. »

Et comment voient-ils ça, mes trésors? Inventer une histoire en pédalant? à 2h de l’arrivée du bateau de leur grand-mère?

« – Tu sais, Annabelle disait, la navigation, le tumulus qu’on voit de loin depuis la mer et qui est mis par dessus le dolmen, les gens qui ont fait ça! ».

Oui mais .. il faut encore faire le lit, passer chez U pour son vin blanc… En plus il n’y a plus de patagos cette année, on est mal….

 » – Mamaaaaaaaan!! « 

Bon, alors on boucle ça avant d’arriver à la maison. Dix minutes chrono et on pédale. Pouf pouf, on met les idées ensemble.

 

Il était une fois, un homme qui marchait avec le corps d’une femme morte dans ses bras.

(l’ado dresse une oreille, la blonde me regarde d’un air torve, le petit a la lèvre qui tremble. Bon, bon, je commence par un autre bout de l’histoire.)

C’est l’histoire de deux pêcheurs qui vivaient au temps de la préhistoire. Un garçon et une fille.

Ils sont partis en mer alors qu’il y avait une tempête… et ils se sont perdus. Les vagues étaient énormes! ça a dûré des heures et des heures. Chaque fois que le bateau piquait vers le bas ils étaient sûrs que la mer allait les avaler.

Puis à un moment, entre les vagues, ils ont vu une grosse masse blanche et ils ont eu encore plus peur, parce que le bateau a été entrainé de ce côté là. Et d’un coup, cette énorme chose qu’ils ont prise d’abord pour un rocher, s’est ouverte! Ils ont hurlé de peur quand ils ont compris que c’etait un monstre de la mer. Un monstre immense, qui avait ouvert sa gueule pour les engloutir en les déchirant avec ses immenses dents!

Et de fait, le monstre a attrappé l’avant du bateau et l’a mordu tellement fort que le bateau a cassé.

Nos deux pêcheurs sont tombés à l’eau et ont flotté comme ils ont pu. Ils auraient très bien pu couler et se noyer. Mais non, ils ont réussi à se trainer hors de l’eau dans la nuit et à se blottir contre un rocher, quelque part au nord de ce qui est l’île d’Yeu aujourd’hui.

Quand l’aube est arrivée, ils ont compris que devant eux c’était une terre inconnue. Il y avait un silence incroyable, comme si  la mer derrière eux attendait quelque chose en retenant son souffle. Ils se sont retournés, et …ils se sont pétrifiés de terreur parce que  le monstre de la mer était là.

Ce qu’ils auraient d’abord pris comme une colline de neige, c’était cette énorme créature marine de la tempête. Blanche! Et elle était échouée sur les rochers. Comme elle ne bougeait pas, ils en ont fait le tour avec prudence… et ils ont compris qu’elle était morte.

Alors ils ont chanté et dansé de soulagement! Ils ont fait la fête autour de la bête, comme si c’était eux qui l’avaient attrappée!! Ils ont découpé ses dents immenses, taillé des morceaux de peau, bref. Ils se sont lâchés.

Ça a dûré quelques jours. Puis ils sont partis, en emportant chacun une dent du monstre pour se souvenir de leur bravoure, et garder courage.

Ils ont trouvé le passage qu’on appelle maintenant le Pont d’Yeu et ils ont pu rejoindre le continent. Et de là ils ont continué leur vie de nomades, s’arrêtant là oû le climat et la viande étaient favorable.

Mais chaque hiver, ils revenaient à l’endroit oû ils avaient vaincu leur peur, et ils faisaient la fête: c’était devenu leur sanctuaire, leur lieu sacré. Ils y ont dressé des pierres, vers le soleil couchant du solstice d’hiver.

 

Comme ils ont eu des enfants, et que leurs enfants ont eu des enfants, ils sont venus de plus en plus nombreux chaque hiver. Et c’est à cet endroit, que l’on appelle aujourd’hui la Planche à Puare, qu’ils ont amené leurs morts, pour que dans l’au-delà ils soient réunis.

 

Et puis un jour, longtemps après, la dame est morte. On ne sait pas de quoi: peut-être de vieillesse, tout simplement. Alors son amoureux l’a portée, à travers le Pont d’Yeu, le long de toute l’île, jusqu’au dolmen. Et il l’a installée là, avec les autres morts. Il a allongé ses bras le long de son corps. Puis il a déposé la dent  du Monstre sur son coeur, signe de son courage et de la protection des dieux.

(« – Maman! C’est la dent qu’ils ont retrouvée pendant des fouilles archéologiques? Alors c’est un cachalot le monstre!! trop bien!!!

– On s’en fiche, tu coupes au moment ou c’est romantique, arrête! »)

Il a chanté longtemps, puis il a dansé tristement autour d’elle, face au soleil couchant.

Il a dormi roulé en boule à côté du dolmen. Et il était tellement triste qu’il a décidé de rester sur l’île pour toujours et rester près d’elle. On ne sait pas oû il s’est installé… Il a dû mourir sur l’île, mais aucune trace de lui n’a été retouvée. On n’aurait que la dent pour l’identifier je suppose.

Et le Dolmen de la planche à Puare est resté un cimetière pendant très longtemps…

Aujourd’hui il est toujours là, orienté vers le solstice d’hiver, comme les deux amoureux l’avaient voulu. Peut-être que les jours de brume on peut voir une ombre de cachalot blanc au large de la Gournaise?

« – Pff, elle est pas gaie ton histoire.

– Oui mais quand même elle est belle.

– Et ça tombe pile bien, on arrive à la maison… »

Essoufflés, on se jette sur un sirop de mûre…Belle-maman dans 10mn, le vin blanc, bref: retour à la vraie vie.

Mais l’homme arrive de l’appentis de Clothilde oû il a dû fouiller encore une fois. Il est rouge d’excitation, et tient dans sa main un bout de bois plein de terre.

« – Je n’ai jamais vu un truc pareil, dit-il, regardez! On file au port pour voir sur internet. Ça ressemble à une énorme dent! Mais alors une dent de quoi????«