Fracas – Claire Tardieu

Fracas – Claire Tardieu

Fracas

 

Je me précipitai à la fenêtre : deux cyclomotoristes gisaient au sol, leurs engins couchés sur le bitume. Je décrochai le téléphone noir, glissai mes doigts dans les cercles translucides et m’appliquai à faire tourner le cadran au chuintement de crécelle, lentement pour le un, plus vivement pour le huit. « Allo, les pompiers ? Venez vite, ils se sont “ tamponnés ” ! Ils ont une flaque rouge sous la tête. »

J’habillai ma sœur à la hâte et nous sortîmes dans la rue en prenant garde de nous tenir à distance pour ne pas être trop « impressionnées ».  Lors d’un précédent accident – il s’agissait d’une Simca blanche qui avait raté son virage, elle aussi, et était venue s’encastrer dans l’arrêt de bus, écrasant le poteau où nous attendions habituellement, ma mère m’avait dit en s’emparant d’une couverture en piqué rouge : reste, tu serais trop « impressionnée » et je l’avais regardée par la fenêtre prendre soin du blessé. La peau de l’homme était noire mais son sang était rouge comme la couverture.

« Tamponner », c’était le mot. J’aimais aussi le mot « obstinés » à la fin de la chanson « Sur le pont de Nantes » – nous habitions alors cette ville et il crachinait.

 

L’été suivant, je vidai mon livret de caisse d’épargne pour acheter une barque en plastique « insubmersible », de marque Sportyak, sur laquelle je naviguais dans la baie des vacances. Nous avions découvert l’île d’Yeu à Pâques, deux ans plus tôt, paradis des enfants. Une ribambelle d’enfants de tous âges. La liberté à bicyclette, les baignades à répétition et les explorations entre fougères et ajoncs dans des faux départs de chemins. Quand nous avions quelques sous à partager, c’était le flipper chez Maurice à vingt centimes la partie, la limonade et les tablettes de chocolat que nous allions déguster dans d’éphémères cabanes au bois des Conches ou plus près, au-dessus du jeu de boules, sous l’œil intrigué des dalmatiens.

Je savais ramer et même godiller comme les vieux pêcheurs que j’avais pu observer au port de la Meule, debout, regard à l’horizon, avec ce geste gracieux du poignet décrivant une sorte de huit. Facile. Tirer, tourner, tirer, tourner…

Aux Vieilles, je passais la journée dans l’anse où, malgré le vent qui emmenait au large, des apprentis marins s’essayaient sur toutes sortes de coques à voiles. Il m’était arrivé de ramener au bord des nageurs essoufflés mais jamais encore de ces plaisanciers généralement secourus par le premier et seul zodiac de la plage.

 

C’était un jour à vent et les voiliers étaient de sortie. À cette époque, un dessalage pouvait occasionner de sérieux soucis. Le vaurien par exemple méritait bien son nom. Une fois retourné, il était presque impossible à remettre à flot. Tout comme la caravelle, gros sabot blanc où l’on s’entassait à six ou huit vêtus de gilets rouges, une écope à la main. L’avantage avec les dériveurs aux matériaux et formes révolutionnaires – 420, 470 et autres Fireball, c’était, précisément, qu’on pouvait les redresser grâce à leur légèreté et à des orifices par où l’eau s’échappait d’elle-même. Il suffisait pour cela de peser de tout son poids sur la quille et le bateau se relevait d’un coup, voiles ruisselantes, écoutes et haubans claquant tous azimuts, comme un grand oiseau furibond, au point, parfois, de chavirer dans l’autre sens.

En barque, je devais porter une brassière de sauvetage et interdiction m’était faite de sortir de la baie. Au-delà, circulaient des courants et la brise forcissait. Cette fois, le naufrage avait eu lieu juste à la limite. Je m’approchai prudemment, testant ma rame tout en observant les manœuvres vouées à l’échec et l’épuisement progressif des deux navigateurs – un homme debout sur la coque renversée, et une femme à la mer, en bikini, accrochée au bateau par un filin. Ce devait être un de ces nouveaux voiliers trop nerveux, semblable à un cheval sauvage désarçonnant ses cavaliers.

Je me rapprochai encore – le vent soufflait en risées et le rivage me parut soudain minuscule. La femme me fit signe à plusieurs reprises – bientôt, son bras seul émergeait. Je donnai quelques bons coups de godille et vis ses yeux écarquillés resurgir au ras de ma ligne de flottaison. Je lâchai l’aviron, me mis à genoux et agrippai la femme tant bien que mal. Elle était trop lourde pour ma force d’enfant et la barque « insubmersible » penchait dangereusement. Je décalai mon poids sur l’autre bord et continuai à tirer, allongée, en poussant sur mes jambes. Elle finit par rouler, la tête en avant, sur le fond rainuré du Sportyak. De l’eau sortit de sa bouche violacée, son corps tremblait furieusement.

L’homme cria quelque chose en même temps qu’il me lançait un bout. Après plusieurs tentatives, je réussis à m’en saisir. J’optai pour un nœud plat plus rapide qu’un nœud de chaise. Nous dérivions assez vite et les gens sur la plage étaient devenus des points microscopiques. Une fois le bout arrimé au puits de la dame de nage, je me remis à godiller. Tirer, tourner, tirer, tourner. Facile : tracer le huit, le chiffre de l’infini. Combien de temps me faudrait-il avec ce vent de face pour entrer seulement  dans la baie?

Entre mon pouce et mon index, une ampoule avait éclaté et je saignais. Mon poignet aussi était endolori. Le rivage ne semblait pas grossir. La femme grelottait. Elle cachait son visage dans ses mains. Je ne savais pas si elle pleurait ou si c’était ses cheveux qui ruisselaient.

Heureusement, un quart d’heure plus tard, le zodiac vint à nous qui s’avisa de remorquer le bateau et l’homme assis dessus. Avant de s’éloigner dans un tourbillon de vaguelettes, il fit un dernier  viron, se mit à couple et me délesta de ma passagère. Je détachai le bout. « Ça va aller, petite ? »

D’après la montre étanche bleu turquoise que j’avais reçue à mon anniversaire, il me fallut une quarantaine de minutes pour regagner la plage. Quand j’accostai enfin, je remontai ma barque sur le sable et m’en allai chercher mon goûter. Ma mère me prit contre elle dans une serviette-éponge rouge et m’embrassa. Un attroupement s’était formé autour du zodiac et du bateau qu’on avait fini par redresser et ramener au sec. L’homme et la femme me firent un petit signe de la main. Ils s’étaient rhabillés et riaient à présent. Elle était belle. Ils iraient danser ce soir.

 

L’été suivant, la barque fut « emportée » et l’île de l’enfance disparut à jamais.

 

Il y eut d’autres fracas. Le garçon étendu sur le sable, nuque brisée après une roulade dans la mer, s’agrippant à la main d’une fillette jusqu’à l’arrivée des secours; le nageur, la cinquantaine, extirpé des flots et remonté au sec, son visage virant alternativement du vert au rouge et du rouge au vert entre les mains de médecins en maillot; le plongeur des Chiens Perrins, père de famille nombreuse, jamais réapparu ; la jeune femme – le pied lui avait manqué – tombée des remparts du Vieux Château ouvert à tous les vents ; le cycliste dérapant de la falaise au Courseau du Risque de Vie ; ou le pêcheur à la ligne, veille de mariage, enlevé par une lame à la Pointe des Corbeaux – avant que des bouées rouges ne viennent parsemer la lande.

Sans oublier tous ces marins péris dans la tempête, du patron pêcheur aguerri au mousse en première campagne, ces sauveteurs héroïques, happés, engloutis, dont il ne reste que les noms alignés sur des plaques au cimetière, tristes noms évanescents dans la brume blanche enrubannant le phare de la jetée, les quais, les ruelles du port, jusqu’à ensevelir le mausolée de la Norvège. Ajouter à cela tous les accidentés des quelques routes de l’île : vélos au fossé par nuits sans lune ; motos « tamponneuses » – virages ratés, casques ouverts comme des bogues de châtaignes, regards médusés ; 2 CV, 4L et autres Méharis chavirées sur leurs jeunes occupants…

 

Anse des Vieilles, de nouveau : l’octogénaire à la béquille renversée par une vague et relevée in extremis – la baignade est aujourd’hui surveillée ; ou encore, là-bas, du côté de la Marmouille, le surfeur égaré, l’attroupement sur la dune et moi, dans les rochers, qui croit entendre longuement sa voix :

 

« Je l’avais bien vue venir, disait-elle, facile comme la précédente et celle d’avant la précédente et puis, j’ignore pourquoi, mes bras n’ont pas tenu, ils ont lâché la planche “ insubmersible ” et le filin s’est détaché, j’aurais dû faire un nœud de chaise, facile, je glisse sous l’eau, je fais le gros dos et je regagne la baie, mais la vague en décide autrement, je crois qu’elle a jeté son dévolu sur moi, son petit amant, elle m’emporte dans ses bras de neige, me couvre de caresses, j’ai bien vu le rivage s’éloigner, les gens devenir des points microscopiques, attendre un peu, se retourner, nager, les cailloux se rapprochent, ramènent la vague à moi, la vague et son amour ébouriffé, facile, je me laisse   “ tamponner ” , je me faufile entre les rochers, ni vu ni connu, je reprends pied sur les galets, je gravis la falaise et rejoins le chemin, il fait froid et j’ai perdu ma planche – la mer l’a  “ emportée ”  – l’essentiel est d’être sain et sauf, on doit m’attendre et s’inquiéter, je suis seul avec la vague, les autres n’ont pas dérivé, ils sont dans la partie grégaire de la baignade, voilà le sort des enfants  “ obstinés ” , je vais me fracasser, je lève un bras, des promeneurs me font signe, ils vont appeler les pompiers, me lancer un bout, je joue au ludion, la mer me tire vers le fond, m’avale et me recrache, me dépose sur ses quilles d’écume noire pour une partie de bilboquet sauvage, j’entends les virons de l’hélicoptère comme un gros bourdon, et le canot de sauvetage à distance prudente du grand chaos de vent, de roc et d’eau où je me suis fourvoyé, et tous ces badauds“ impressionnés ”, perchés sur la lande, et les cris des enfants au loin pleurant pour une égratignure, ce n’était pas la soirée prévue ce baiser du goémon, ce goût de mer définitif et tout ce rodéo, sur la falaise déjà l’émotion s’apaise, vous n’êtes plus sûr de m’avoir vu et vous irez bientôt danser à l’Équateur ou au Corsaire et boire un mojito… »

 

Aujourd’hui, je marche dans la ville en scandant mon répertoire : « Tamponnés », « obstinés », « impressionnée », « insubmersible », « emportée », « tamponnés », « obstinés »… Obstinés.

 

La ville est devenue mon océan. Brise et bruine empoisonnées.

 

Posée entre ciel et terre, comme un amer, un sémaphore de la douleur, la tour incandescente de l’hôpital.

 

On croit naviguer dans des rues indemnes, mais les naufrages sont partout. Là, sous les abribus, les auvents des maisons, dans les cambuses des bistrots, les dunettes de supermarchés, derrière les paraboles qui grimpent à l’abordage de bâtiments à la dérive, amarres rompues, comme de grands paquebots de béton, de verre et d’acier…

Pas une passerelle, pas un ilot vierges de coups, de cris, de rafles. Pas une figure de proue qui n’ait été un jour éclaboussée de sang, d’écume.

 

De loin en loin, le gyrophare d’une ambulance, la sirène des pompiers.

 

Je nage, de fracas en fracas. Personne ne voit que je suis à sauver