Ile d’Elle – Marc Chollet

Ile d’Elle – Marc Chollet

Ile d’ Elle

Je suis en route pour mes premières vacances depuis des années. En fait j’en ai eu mais je ne suis pas réellement parti depuis très longtemps. Ça me fait donc bizarre. D’autant que je ne suis pas en route mais en mer ! Direction l’ile d’Yeu. Moi qui n’aime pas les iles… Pour moi une ile c’est plus symbolique d’isolement que de sécurité. Je suis un voyageur terrien. Ma liberté c’est mon autonomie de déplacement, et je ne suis pas autonome sur l’eau. Je n’aime pas non plus les transports en commun, logique. Commun et autonomie ne font pas bon ménage. Je suis donc en train de naviguer dans un transport collectif pour rejoindre une ile. Triple anachronisme pour moi. Alors pourquoi me direz-vous ? Par un concours de circonstances, tout simplement. L’envie de partir, le temps de le faire, et la réception de cette offre de séjour à prix imbattable. Je suis parti de Saint-Gilles Croix de Vie plutôt que de Port Fromentine. D’abord parce que ce nom m’a toujours fait rêver, comme celui d’ile d’Yeu d’ailleurs. Et ensuite parce que quitte à aller sur une ile autant se sentir loin, donc avoir une traversée plus longue. Mes expériences insulaires sont restreintes il faut bien le dire. Un voyage en Angleterre lorsque j’étais encore adolescent, et une escale en Sicile puis une autre aux Baléares lors d’une croisière. Ha non, il y a aussi des visites dans l’ile des Embiez. Pas une ile ? C’est vrai que l’on peut objecter qu’à marée basse il est possible d’y aller à pied, mais c’en est bien une. Pour moi une ile c’est comme un corps et le reste est son environnement, plus ou moins menaçant. Les iliens se protégeant des corps étrangers potentiellement nuisibles. L’eau représentant la barrière cutanée. Dans le cas des Embiez elle se résume à un derme ultra fin. Mais je reconnais qu’une ile c’est le dépaysement, même pour ce confettis si près de la côte. J’ai souvenir d’une baignade quasi solitaire dans une crique côté large qui donnait l’impression d’être bien loin de toute contrainte continentale.

Je n’ai pas vu le temps passer, le port est déjà à proximité. J’ai tout juste aperçu un dauphin, enfin je crois que c’en était un et cela me plait de le penser. Je ne suis cependant pas mécontent de retrouver la terre ferme. Petit coup de fil à mes hôtes pour leur dire que je suis arrivé. Gentiment ils me proposent de venir me chercher. Je suppose que mon aveu quant à mes problèmes de marche n’y sont pas étrangers. Sur le coup j’en suis presque gêné mais mes scrupules s’envolent pour une fois sans peine. Quand ils arrivent ils sont en couple, Hélène et Julien. Ils m’accueillent chaleureusement et nous voilà partis vers leur maison qui sera aussi la mienne pendant une semaine. En chemin mon regard vagabonde lorsqu’une image furtive me fait tourner la tête. Une femme qui nous a croisés s’éloigne sur sa bicyclette, parmi d’autres. Si mon attention a été captée par celle-ci en particulier c’est que je crois la connaître, ou du moins la reconnaitre. Mais cela me parait tellement improbable ! Comment la femme qui a été ma première compagne et avec qui j’ai eu une fille croiserait-elle ma route sur ce petit bout de terre où je ne suis jamais venu et où peut-être je ne reviendrai jamais. L’hypothèse de la probabilité mathématique est extravagante, alors je préfère penser que tout simplement elle lui ressemble.

Mon pied à terre est splendide. Vue sur mer. Certains diront narquois que c’est un minimum quand on choisit son lieu de villégiature sur une île, mais je préfère en profiter sans arrière pensée. Mes hôtes m’ont gentiment prêté un vélo pour faire une première découverte. C’est donc appareil photo en bandoulière que je pars au hasard sur les routes iliennes. Mes hôtes, ogiens, m’ont conseillé le sud de l’île, plus authentique, alors cap au sud. Me voilà à Saint-Sauveur. Enfin j’ai envie de dire, car cette terre qui me paraissait à priori restreinte réclame des mollets corrects si on veut la découvrir à la seule force des jarrets. Soudain, sortant d’un commerce, Garance, la mère de ma fille. Cette fois plus de doute, c’est bien elle. Elle m’aperçoit aussi.

  • Salut, qu’est-ce que tu fais là ?
  • Je me prépare pour le tour de France qu’est-ce que tu crois.
  • Si tu fais le tour de l’île ce sera déjà pas mal. Tu n’as jamais été très sportif, même si visiblement tu as gardé la forme. Combien de temps que l’on ne s’est pas vus ?
  • Quinze ans, pour le mariage de notre fille.
  • Oui, exact. Je devrais m’en souvenir…
  • Parfois il est mieux d’oublier. Je ne t’en veux pas.
  • Mais tu ne m’as pas dit, qu’est-ce qui t’amène ?
  • En fait je n’avais rien projeté. Mais j’ai récemment reçu une offre de séjour défiant toute concurrence. Je me suis dit que c’était l’occasion ou jamais.
  • Un peu pareil pour moi. Sauf que le séjour est réservé depuis bien longtemps déjà.
  • Je dois y aller, mais je te laisse mon numéro. Comme ça si tu veux que l’on se fasse un repas pour remuer les souvenirs… si tu me promets que ce ne seront que les bons.
  • Oui, pas de soucis. Je ne me suis pas encore organisé mais je te dis ça, je t’appelle.
  • Chouette, ça m’a fait plaisir de te voir.
  • A bientôt.

Je luis avais dit à bientôt machinalement sans avoir encore réfléchi à mon envie ou non de partager un dîner avec elle. Mais peu importe. Je n’avais après tout fait aucune promesse. Il serait bien temps d’en décider dans les prochains jours.

C’est l’appareil plein de clichés que je rentrais ce soir là. Repu de belles images et content de les avoir capturées. D’ailleurs après le repas je me retire rapidement dans ma chambre autant pour me reposer que pour regarder ma prise du jour sur mon ordinateur et son plus grand écran que celui de l’appareil. Je fais défiler les images dans une semi torpeur quand tout à coup un visage me saute à la figure. Un frisson me parcourt et me glace. Là sur l’image apparait Jacobine. La femme pour qui j’ai eu la plus grande passion sans pouvoir la rassurer sur elle-même et sur mes sentiments. Moi qui étais contre le mariage je l’avais pourtant épousée. Mais rien n’y a fait et nos dix ans d’union n’ont pas donné lieu à tout le bien que l’on pouvait en espérer. Bêtement je me pince. Aïe, non je ne rêve pas. J’ai du mal à reprendre mon souffle, comme un boxeur qui vient d’être touché au foie. Bon sang mais qu’est-ce qui se passe ? Une intrusion dans la quatrième dimension ? Une mauvaise blague ? Impossible ! Ce cliché c’est moi qui l’ai pris, sans influence de quiconque. Cette femme avec son appareil photo me semblait faire écho à ma propre condition de chasseur d’images. Et en plus elle était belle dans sa robe légère qui flottait nonchalamment au vent. La raison m’échappe et l’émotion me submerge. Je fonds en sanglots sans pouvoir m’y opposer…

Le réveil est difficile, j’ai peu dormi. Mes pensées m’ont assailli régulièrement, sans relâche, et ont eu raison de ma résistance. Je me lève néanmoins avec la ferme intention de tirer ça au clair. Il faut que je sache ! Quoi au juste, je n’en sais rien. Savoir pourquoi elle est là, avoir un début d’explication au moins. A notre séparation elle est retournée plein nord vivre dans son pays, à deux mille cinq-cents kilomètres de chez moi. Qu’est-ce qui l’amène ici dix ans après?

Je décide de retourner à l’endroit où j’ai immortalisé cette apparition.  Bien évidemment elle n’y est plus, mais il me semble reconnaître quelqu’un que j’ai croisé hier. Je m’arrête à sa hauteur et je lui demande s’il n’aurait pas vu une jeune femme avec un appareil photo dans les parages. Cliché à l’appui je lui montre celle que je recherche. « Oui me dit-il, je l’ai vue hier moi aussi. Mais elle doit photographier autre chose aujourd’hui ». Questions à l’appui j’apprends qu’elle fait partie d’un groupe de randonneurs photographes. Ils sont là pour sillonner l’île durant quelques jours. Enfin une piste ! Je jubile. Smartphone connecté je ne tarde pas à trouver des indices précieux. J’identifie le groupe et je trouve le programme de leurs excursions. Il y a même les noms des participants et leur provenance. Elle y apparaît avec mon patronyme accolé au sien. Ça me fait bizarre. Bien sûr je sais qu’elle avait demandé à pouvoir conserver son nom d’épouse puisque je devais pour cela y consentir. Mais le savoir et le voir sont deux choses bien différentes. J’imagine que j’ai compté pour elle plus qu’elle n’a semblé le reconnaître. Enfin je ne sais pas, je ne sais plus. Je m’octroie quelques heures de repos. C’est dans l’après midi seulement que j’ai décidé de me rendre à l’endroit où j’ai toutes les chances de la trouver.

Me voici au pied de la citadelle. C’est assez immense. Il ne va pas être évident de retrouver celle que je viens chercher. Je pars donc au petit bonheur la chance dans ce lieu imposant. Je suis à peine parti depuis cinq minutes qu’on me tape sur l’épaule. « Bonjour Marc ». Avant de me retourner je sais déjà que c’est elle. Son accent est toujours aussi craquant.

  • C’est toi qui m’a trouvé la première.
  • Je surveille depuis ce matin. Je t’ai remarqué hier, j’ai tiré plein de photos de toi. Je me suis aperçue que tu ne m’avais pas vue, mais je me doutais que tu me reconnaîtrais sur les photos. Et je ne me suis pas trompée.
  • J’ai eu une sacrée surprise.
  • Le hasard est farceur !
  • Oui, sans doute. Mais c’est troublant tout de même.
  • Pourquoi ? Je suis ici pour un stage photo. J’imagine que tu as une bonne raison d’y être aussi.
  • A vrai dire non. Je suis ici sans préméditation et pourtant…
  • Pourtant quoi ?
  • Tout ce qui m’arrive semble prémédité. Mais ce serait un peu long à expliquer.
  • Ok, alors n’explique pas. Tu fais de la photo ?
  • En amateur, oui. Je me suis enfin payé un bon appareil cette année. J’ai la faiblesse de croire que j’ai un bon œil. Alors ce serait dommage de le laisser inusité.
  • Oui, je me rappelle de nos dernières balades, lors de mon retour ponctuel pour le divorce. C’était au mois de janvier, mais nous avons eu un temps et une lumière magnifiques. Et tu me conseillais des angles de prise de vue.
  • Je m’en rappelle très bien aussi… Tu fais toujours des expos en plus de ton boulot ?
  • Peinture, photo. Je ne gagne pratiquement rien mais suffisamment pour continuer mes deux passions.
  • C’est déjà ça !
  • Et toi ?
  • Moi je vis simplement. De calme et d’écriture. Je n’en demande pas plus.
  • C’est super. Je savais que tu trouverais ton équilibre.
  • Ouais, instable l’équilibre. Mais après tout l’équilibre est une suite de déséquilibres…
  • Toujours philosophe sur les bords à ce que je vois.
  • Plus que jamais !
  • C’est sympa de te revoir. Tu fais quelque chose demain ?
  • Heu… non. Rien de prévu.
  • Ça te dit de venir avec nous ?
  • Avec plaisir. Où ça ?
  • Port de la Meule. Rendez-vous à dix heures.
  • J’y serai. Merci, bonne fin de journée.

Elle m’avait planté là, sans prévenir. Insaisissable, comme toujours. Ne réagissant jamais comme on espérerait qu’elle le fit. Ma compagnie ne lui était pas désagréable pourtant, puisqu’elle me proposait de partager sa journée du lendemain.