Je la regardais entrer dans la mer – Annaig Botherel

Je la regardais entrer dans la mer – Annaig Botherel

 

 

Je la regardais entrer dans la mer

 

 le jour J:

 

Elle n’était pas à plaindre, elle s’était  mariée parce qu’elle l’avait choisi.  Elle était partie dans la vie avec des atouts. Elle eut un mariage comme elle en rêvait. Les cloches  de Port-Joinville avaient sonné à toutes volées. Une haie d’honneur, composée des frères d’armes de son mari, les attendait. Elle était sortie de l’église à son bras, sous les sabres levés de chaque côté. Elle s’était sentie pleine d’espérances.

Des joies, Louise, en connaissaient sur l’île et elle n’était pas prête à s’en dispenser. Des joies fugaces et permanentes, des petites joies de rien du tout. L’air salé qu’elle humait en ouvrant ses volets, le bruit du déferlement des vagues sur la grève, le cri des mouettes ressuscitées après les longs hivers, le vent chassant les nuages vers le continent, l’odeur des goémons iodant ses narines. Elle aimait plus que toute l’ambiance familière du port, lorsqu’elle faisait son marché. Ses amies, les mêmes depuis ses petites classes, partageaient leurs vies avec elle : des fourmillements de petites mains prêtes à aider, soutenir, partager.

  1. Un an après:

 

La photographie de son mariage, accrochée au mur de sa chambre, l’aidait à encrer ses émotions. Elle ressemblait à une madone avec son petit bouquet de roses blanches et lui, à un homme à destin, le destin de celui qui voit loin, qui protège et soutient.

Il partait pour un mois, un tout petit mois. Il partait en entrainement avec ses collègues militaires. Elle l’avait  suivi dans toutes les pièces sans rien faire. Sac, linge,  livres, aucun mot, un mois seulement et un seul bagage. Elle l’avait accompagné et était montée dans le car avec lui. Et quand il s’était assis devant elle, il l’avait  regardée intensément. Et auprès du bateau à Port-Joinville, il avait plongé ses yeux au fond d’elle, malgré la foule et ses amis bruyants. Il l’avait pénétrée si profondément qu’elle avait été  parcourue de frissons et une joie vive s’était installée dans son cœur.

Elle s’était  nourrie de ce regard là, un peu chaque jour. Elle l’avait emporté avec elle. Elle l’avait eu en elle, quand plus tard elle avait vécu la maison froide, l’assiette seule, l’absence de bruit, le sifflement du vent contre les volets.

Il était parti trois fois un mois et à chaque fois au moment des départs, il la quittait sans mots et sans gestes, seulement avec les yeux.

Chaque fois après ses départs, elle  cherchait sa force dans  le gris  délavé de l’horizon, le bleu chien-loup du soir, le blanc ouaté  du halo de la lune, le perlé du givre matinal, avec toujours la mer au loin, derrière ou devant, qui avance et qui recule.

 

 

  1. 10 ans après:

 

Elle pensait qu’il la rendrait heureuse. Elle l’avait senti à leur  premier bal à Saint Sauveur, alors qu’il l’avait serrée dans ses bras au clair de lune et qu’elle s’était faite aimée non seulement avec les yeux, mais aussi avec les mains. Il le lui avait promis le soir de leur mariage, alors qu’elle défaisait les lacets de sa robe de mariée et que sous ses doigts, elle s’était  sentie immense.

Elle n’avait rien entendu de ce que disait sa mère à propos des militaires. « Ils ne sont jamais là, c’est ça que tu veux? Il lui disait qu’il avait des convictions, une mission. Elle évoquait la douleur de l’absence, de son corps touché comme une image au loin. Tu savais, que j’étais militaire, non? En guise de réponse, elle montrait du doigt le creux entre ses deux seins. « C’est là que ça fait mal ».

Il partait très souvent maintenant. Ses absences la bousculaient et se rassemblaient en pelote au fond de son cœur.  Il avait beau la regarder de ses yeux profonds, elle ne l’accueillait plus comme avant. Son horizon ressemblait plutôt  à  un ciel boursouflé de nuages. Elle voyait du gris dans le gris de chaque chose et redoutait le vide laissé après chaque passage. Sa fille, née entre deux permissions, fit d’elle une femme plus patiente.

C’est en revenant de la guerre d’Algérie que tout bascula. On aurait dit, qu’en lui tout le bruit et l’agitation de la vie avaient été désintégrés à l’explosif. Il ne restait qu’un homme vide et silencieux. Il disparaissait des jours entiers errant sur l’île. On le signalait partout, sur la route de Ker Chauvineau, parfois près du Vieux Château, ou au Phare des Corbeaux.

Il avait cessé d’être celui d’avant. Il était devenu l’être le plus démuni qui puisse exister. Son corps portait encore l’odeur de sang et de sifflements de balles, mais sa  tête était comme une feuille morte emportée par le vent.

Louise n’en finissait pas de  scruter le ciel. Elle espérait que cet infini la lave de ses tristesses. Elle pensait qu’en regardant le ciel, elle deviendrait elle aussi immatérielle. Quand elle sortait de sa maison fouler le vent, elle espérait s’envoler, s’étirer dans l’espace. Ses amies de cœur lui chuchotaient des souffles qui séchaient ses larmes. Mais le lendemain,  elle repartait dans le vent, faisant claquer ses vêtements. Il ne se passait pas grand chose. Elle vivait de désormais en désormais. Sa seule certitude était le sol qu’elle martelait de ses longues marches. Son île, son socle.

 

 

  1. Après 20 ans:

 

Un jour quelques paroles de lumière avaient surgi entre le ciel et la terre, et la joie  était revenue. Elle se réchauffait à nouveau des bruits d’amitié, des clignotements de lumière et des vas et viens des vélos de Port-Joinville. Elle savourait.

« Tout ce temps perdu dans la tempête » disait-elle. Elle regrettait d’avoir été fugitive autant de temps.

Mais sa joie ne dura pas.

Alors qu’elle rentrait d’une marche matinale, elle retrouva son mari à terre , inconscient, envahi de râles. Des râles inhumains, violents, sifflants. Des râles portant  une fade odeur de cendre.  Urgence, précipitation, attention. Elle fit en son âme et conscience ce que toute femme savait faire : maintenir la vie coûte que coûte.

Mais un glissement s’opéra en elle peu à peu. Un tout petit glissement de rien du tout. Quand cela avait-il commencé ? Elle ne se souvenait plus.  Elle augmenta progressivement la dose de morphine, ne supportant plus de l’entendre hurler du fond de ses abîmes. A  Saint Jean de Monts, à la pharmacie, elle connaissait la cousine qui lui donnait le petit plus qu’elle souhaitait. Elle savait qu’elle ne dirait rien.

 

Puis  à l’hôpital de Nantes,  elle était restée des jours et des nuits auprès de lui, mois après mois. Enfoncé dans une nuit sans retour, elle imaginait que c’était bientôt sa fin. Puis un  matin elle se réveilla avec une idée, et ce n’était pas la première fois. Quand s’était-elle regardée dans le miroir si  tristement? Oui c’était ce jour là qu’elle avait décidé. Cela aurait pu  être  elle comme lui. Elle avait choisi, lui finalement.  Puis elle l’avait vu s’éteindre. Tout s’était passé silencieusement. Elle l’avait tenu par une  main, et de l’autre l’avait débranché. Elle avait senti la vie se retirer. Elle regardait sa main maintenant. C’était si facile, ce geste.

Louise était revenue sur son île, seule sans pouvoir partager avec quiconque son secret. Elle s’était remise à marteler le sol de ses pas  cherchant à mêler ses tourments aux plaintes du vent et aux mouvements incessants de l’océan. Il y avait désormais elle, toute seule, au milieu de tous  ces éléments.

 

 

  1. Après 30 ans:

 

Depuis, elle s’ébrouait  dans un grand vacarme silencieux.  Chaque matin, elle regardait son reflet à la surface ébréchée de son âme, regrettant ce geste si facile. Elle se sentait en suspens dans le vide se balançant entre  un désir de vie et un attrait violent pour la mort. Elle continua, enroulée dans le froid de son âme. Elle continua malgré la longue procession de ses doutes.

Faire ses courses tous les jours, l’aidait à tenir. Elle achetait  maintenant à l’unité, en écartant les produits qu’elle aurait pu choisir pour faire plaisir à celui là même  qui avait  définitivement disparu et qui siégeait  pourtant tout au fond d’elle. Partager, aimer, accueillir,  pardonner, une longue procession de mots impossibles à faire éclore à sa conscience.

Elle ne supportait plus  les plages pleines de saletés. Elle remplissait  des sacs de détritus. La guerre menée sur les plages pour qu’elles soient propres, ressemblait à la guerre contre les tâches siégeant au fond de son coeur. Des tâches chaque jour plus noires qui ruisselaient sous le fil de ses pensées.

 

 

5- Après 40 ans :

 

Elle  sursautait tout le temps. Elle s’écartait dès qu’on lui parlait de trop près. Elle avait toujours froid aux pieds, aux mains et au bassin. Elle devenait un pâle petit oiseau se taisant et grignotant. Sa pensée, toujours en mouvement devenait de plus en  plus  rapide, au contraire de son corps frigorifié qu’elle pensait pouvoir  maîtriser. Elle cherchait dans sa perdition, une preuve de sa puissance en s’arrêtant parfois de manger quelques jours, puis  en reprenant. Elle s’amusait à dicter sa loi à ce corps qu’elle ne sentait plus. Sa tête continuait de se fêler dans les brumes de l’île. Elle n’en pouvait plus de lutter face au vent.  Elle s’enfermait derrière ses volets clos, empêchant les fantômes de l’île de l’agripper.

 

6- Après 50 ans :

 

Elle était entrée dans la mer, haute, froide et puissante par un matin d’hiver, par la plage de Ker Chalon.

 

 

 

 

Je l’ai vue ce jour là se diriger vers la mer. Ses pas  déterminés m’avaient mise en alerte. Je savais son intention de se jeter à l’eau pour y mourir. Je l’avais suivie des yeux alors que j’arrivais sur cette plage. A cette heure matinale, peu de monde s’y promenait. Le jour, qui n’existait pas encore il y a dix minutes, la révélait maintenant  et l’entourait d’un grand manteau glacé. Je la contemplais dans la nudité de ses douleurs, espérant un évènement soudain, susceptible de la détourner de son funeste projet. En attente de mots qui auraient dû s’élever de ma gorge et qui auraient pu la faire sortir de sa torpeur, je n’eus qu’un léger cri intérieur, sans souffle et parfaitement inaudible. Mes lèvres tétanisées venaient rejoindre l’état général de sidération dans lequel je me vivais. Seulement un léger souffle de brise troublait l’air dans  lequel je crus déceler des échos de voix. J’implorais du regard pour qu’elle ne commette l’irréparable.

La mer sombre et grise déjà la resserrait à la taille,  elle et tout son être perdu dans ses chagrins. Je la savais louvoyer dans ce monde sans vouloir s’y accrocher. Elle me l’avait dit.  « Personne  ne me retiendra, même pas toi ». Rien  ne semblait pouvoir endiguer sa fureur de mourir. Depuis des mois, j’habitais chez elle, m’attendant à chaque instant à ce que sa vie bascule. Je ne la jugeais pas. Je pouvais comprendre qu’un cœur oppressé par un excès de peines pouvait vouloir se soustraire à tout battement.

Je ne la quittais pas des yeux, comme si sans mot et sans geste je pouvais, même tristement, la porter. En regardant  son dos affaissé, ses cheveux embrouillés, sa gabardine gonflée d’eau, soudainement je me mis à courir. Le sable entravait mon allure. Sentant l’urgence et n’espérant plus une quelconque intervention divine, mon corps se mit à trembler, ma voix à hurler : « Maman, reviens, arrête! ». Tout mon être maintenant appelait. Je sentais l’eau rentrer dans mes bottes. J’étais nue dans mon cœur, accrochée à elle. Je me suis mise à la haïr en raison de mon impuissance,  à l’injurier, à la maudire. Puis, elle dériva entre les cimes glacées des vagues…. Mes appels se gelèrent.

 

Après de nombreuses années écoulées, je verse encore des larmes.  Des larmes qui maintenant ne pèsent plus des tonnes. Je ne confonds plus mon destin avec le sien. Son empreinte de noyée me sert aujourd’hui à fixer ma détermination à vivre. Elle est pour moi, ce qu’est le fond de la piscine pour un nageur qui s’y appuie, un formidable rebond à ma vitalité.

Je viens l’été de temps en temps à l’ile d’Yeu avec mes enfants. La maison de ma mère est actuellement en vente. Je ne vais jamais à la plage de Ker Chalon. Mes plages préférées sont depuis celles tournées vers l’océan.