L’ île de Dieu – Sophie Karaïmsky

L’ île de Dieu – Sophie Karaïmsky

L’île de Dieu

 

« Nous ne connaissons la valeur de l’eau que lorsque le puits est à sec. »
Situons donc ce récit en zone aride, ou du moins en zone fortement propice à la sécheresse, afin
d’éprouver un peu la puissance de ce proverbe anglais. Plaçons-y deux personnages au minimum,
pour éviter de faire subir à l’un d’eux, s’il était tout seul, la tristesse que ressent trop souvent le
héros solitaire. Dotons-les du sexe faible, ce qui ajoutera – du moins il faut l’espérer – une certaine
tension dramatique au récit, dans la mesure où la femme a toujours été, d’après l’Histoire, ou
plutôt d’après les oui-dire, en tous temps et en toutes circonstances, plus fragile que l’homme, et
donc plus sensible aux aléas climatiques et à la rudesse de vie qui peut en découler. Fixons enfin
une situation de départ, une action précise qui régisse les personnages au moment où ils
apparaîtront pour la première fois, car un manque de clarté risquerait de classer notre oeuvre dans
le registre de la littérature abstraite, registre qui n’est pas très vendeur aujourd’hui et ne permettrait
pas de financer notre projet pour le faire arriver dans les bacs.
Une zone aride, proche du désert. Deux femmes, une fillette et sa grand-mère. Elles vont chercher
de l’eau au fleuve. La route est longue et le chemin qui y mène étroit, sinueux, et jonché de
gravillons et de plantes sauvages.
– Savannah ! Avance un peu, bourrique, si tu veux qu’on soit rentrées avant les hommes. Tu nous
fais des pas tellement petits, un peu plus et je te marcherai dessus ! J’y vois rien moi en plus,
avec tous ces orties !
– Mamé ! J’en peux plus ! J’ai mal aux pieds… Je m’assois cinq minutes ici dans les papyrus.
– Mais qu’est-ce qu’il t’arrive, dis-moi ! C’est que tu serais pas prête à participer aux « Jeux
Alpiques » ! Bah alors, ma fille… Si tu t’arrêtes, tu ne pourras plus jamais repartir, moi je te le dis
!
– Mamé… C’est pas possible de marcher aussi longtemps. Ce travail il est pas fait pour moi.
Donne-le à Sami, ou à Matador, ils ont la corpulence !
– Comment ça il est pas fait pour toi ? Mais bien sûr que tu en es capable ! Tu vas voir… Marche
un peu et pense à autre chose qu’à tes jambes. Tiens, pense à quoi ressemblera le village dans
30 ans par exemple, quand tu auras un mari et toute une tribu !
– Je ne veux pas me marier de toute façon. Passer toute ma vie avec un homme, ça ne me tente
pas. Tu penses qu’on est encore loin ?
– Qu’est-ce que tu racontes ? Une femme, c’est fait pour être avec un homme, un seul. Et
combien qu’il t’en faudrait à toi ? Essaie de ne pas m’envoyer les branches sur la tête, veux-tu.
– Et puis, je ne resterai pas vivre au village. Ca m’est bien égal, de savoir à quoi il ressemblera.
– Et où est-ce que tu comptes aller ? Tiens, mange un peu des areaniums, ceux qui sont verts, ça
te donnera des forces.
– Celui-là ? Hé bien, j’irai vivre dans un autre pays. J’habiterai dans une maison où il y aura la mer
pas loin, on l’entendra juste en ouvrant la fenêtre, et on n’aura pas à marcher des heures pour
aller jusqu’au fleuve, parce qu’en faisant juste quelques pas on aura déjà les pieds dans l’eau.
La mer, il y en aura tout autour du village, et puis il y aura un immense château abandonnée au
bout du chemin, une sorte de vieux château en ruine, que personne ne voudra détruire parce
que les habitants du village seront tous très nostalgiques. Et quand je me promènerai le soir au
bord du vieux château en ruines, j’irai m’asseoir sur un rocher et je verrai passer des mouettes
partout dans le ciel. Et même à certaines heures, je verrai passer des moutons. Ca va Mamé ?
Tu veux qu’on s’arrête ? Tu es toute pâle.
– Ca va, ça va. Je m’assois juste là une minute, dans les feuillages.
– Regarde Mamè, on est arrivées ! Ca y est, on est arrivées au fleuve, viens voir !
– J’arrive, marche un peu devant. Tu sais ce que tu vas faire avec ton village, tu vas le dessiner,
sur cette feuille là par exemple, tu prends cette feuille de bananier, tu écrases un peu
d’aéranium dedans, et tu essaies de me dessiner ton île. Vas-y tu vas voir, fais ce que je te dis.
Ensuite on mettra la feuille dans une noix de coco, tu feras un voeu et on l’enverra dans le
fleuve. Ici, tous les voeux se réalisent. J’en ai fait plusieurs comme ça dans ma vie, ils se sont
tous réalisés.
– Avec cette feuille ? D’accord mais viens m’aider alors. Je ne sais pas à quoi ça ressemble une
mouette.
– La mouette, tu n’as qu’à l’imaginer. Je me repose un peu en attendant.
Savannah se mis à dessiner son île. Sa grand-mère continuait à lui parler au loin, et si mis à
fredonner des sortes de chants traditionnels.
Ou plutôt non. Prenons le problème à l’envers et situons-nous en zone humide. Quelque part sur
une île au large de la Côté Atlantique, à la fin d’une forte saison touristique. Le ciel est nuageux
mais la pluie est faible, la température est de 23° Celcius et le vent de force 3. Xavier regrette déjà
d’avoir eu l’idée de s’inscrire à ce stage de catamaran, il a les pieds gelées, son co-équipier est
d’une maladresse à toute épreuve et il ne comprend rien à l’orientation du vent, qui a l’air de
vouloir changer d’humeur à tout instant. Le moniteur, quant à lui, semble plus préoccupé par sa
stagiaire qui fait des vagues avec son bateau à moteur que par la réflexion pédagogique à mettre
en place en ce dernier jour de stage.
– Marine ! Wow ! Tu m’entends ? Ramène-moi les trois voiliers qui sont à côté de toi. Tu les fais
rentrer vers la plage et dans 50 mètres tu leur dis de mettre pied à terre pour tirer leur bateau.
Allez. Je peux compter sur toi ?
L’ironie et la suffisance du personnage intimideraient un banc de mouettes.
– Dans 50 mètres ? Tu es sérieux ? Mais on est à plus d’un kilomètre de la plage…
– C’est parfait. On va tester un peu leur esprit critique !
On n’entend déjà plus ses derniers mots, son poignet tirant la grand voile dans un élan cosmique,
le voilier file sur l’eau en direction d’un dernier catamaran éloigné en mer, à l’écart du reste du
groupe.
– Wow ! On vire de bord là-bas ! Mais qu’est-ce que vous foutez les gars ? On vire de bord ! Vous
partez vers le Sud ! Faudrait peut-être commencer par connaître vos points cardinaux !
– T’as entendu ? On doit faire demi-tour… Pousse sur la barre…
L’envie de Xavier d’obéir aux recommandations d’un commanditaire aux cheveux décolorés est au
plus bas et il préfère encore envisager de mettre le navire en péril. D’autant que la voix du
blondinet ayant une portée relativement faible, le temps que la consigne soit parvenue à son
cerveau, il est déjà trop tard pour faire demi-tour, et le voilier a heurté un rocher pour finir par
s’écraser dans une enclave, au milieu d’un banc d’algues verdâtres.
– Mais qu’est-ce que tu fous ? Fallait tourner avant. Tout le monde a fait demi-tour déjà…
La patience du co-équipier a l’air d’avoir atteint ses limites et il semblerait que ce dernier souhaite
reprendre l’autorité sur le bateau.
– Calme-toi… On va finir par y arriver sur la plage, tu verras… Regarde, on n’est pas bien ici ? Au
milieu des mouettes !
– Tu te fous de ma gueule ? J’ai aucune envie de rester coincé là en ce qui me concerne. Rendsmoi
la barre.
Comme vous le voyez, la situation aurait pu tout à fait commencer à s’envenimer si un événement
extérieur et inattendu n’avait pas permis aux deux jeunes hommes de passer à autre chose. Au
bout d’un cordage qui commençait malencontreusement à tomber à l’eau, un objet étrange et non
identifié s’était accroché. Une sorte de masse ronde et flottante, couleur marron, dont les fentes
avaient laissé passer l’eau, qui faisaient apparaître une feuille de papier à dessin verdâtre.
Xavier, dont le rêve secret avait toujours été de devenir un jour archéologue, était bien plus fasciné
par l’idée d’être peut-être tombé sur un trésor ancestral ou d’avoir fait une découverte qui
révolutionnerait l’étude des roches, qu’il n’était attentif à exécuter les ordres d’un gentil
organisateur du Club Med. Il tira sur la corde pour récupérer sa proie, la plaça attentivement dans
un coin du bateau et parvint à dégager le catamaran en poussant violemment sur un rocher,
impatient d’arriver chez lui pour observer cette merveille de plus près.
Jusque là, notre moniteur de voile aurait pu bien sûr apparaître comme un personnage de second
rang, dont la destinée aurait finalement peu d’importance et qui n’aurait eu pour rôle que de mettre
Xavier dans un état d’agacement et de désinvolture incontrôlables. Mais tout figurant peut se voir
attribuer une responsabilité bien plus grande qu’il n’aurait cru au départ. C’est justement ce qu’il lui
arriva. Se promenant un jour de fin d’été, vers le mois de septembre, avec sa fille de 8 ans, il
passa devant une petite pancarte rabougrie où l’on pouvait lire : « Vide maison – dernier jour », tout
juste à la sortie du village de Ker Chauvineau. La fille de notre moniteur ayant par nature une
curiosité hors norme, et un goût très prononcé pour les vieilleries, ne put s’empêcher d’agripper
son père, pour l’attirer dans ce qui lui semblait déjà être un guet-apens.
Ni une ni deux, voici nos deux personnages encanaillés dans cette maison de bonne famille, petite
mais dotée d’un charme indéniable, et qui regorge d’objets inutiles. L’agitation est comme qui dirait
à son comble. On discute, on échange, on rie, on pousse son voisin, on attrape un objet, on en
casse un autre, on crie, on s’énerve et on se réjouit de ce moment proche du départ, emprunt de
nostalgie et de renouveau à la fois. Au milieu du brouhaha, où il est difficile de distinguer le détail
des conversations, deux voix parviennent pourtant à se faire entendre l’une de l’autre.
– T’as pas l’impression de prendre toute la place ?
– …
– Hey ! Tu m’entends quand je te parle ? T’es assis sur ma jambe là.
– Je suis toute recroquevillée, impossible de prendre moins de place.
– Si tu pouvais au moins bouger un peu vers la gauche, ça me permettrait d’éviter la tendinite.
– …
– Hey ! Ho ! Tu m’entends ?
– …
– Wow ! Tu veux que je t’en colle une ? Réponds-moi quand je te parle !
– Je peux pas prendre moins de place, je t’ai dit. J’y peux rien aussi si tu mesures 1m90.
– Mais tu sors d’où toi ? Qui est-ce qui t’a appris à snober les gens comme ça ?
– Je me contente de ce que j’ai, c’est tout. Si tu ne te sens pas bien, tu n’as qu’à déménager.
– C’est bien ce que je compte faire figure-toi. Je n’ai aucune intention de m’éterniser longtemps
par ici.
– Je t’en félicite.
– Qu’est-ce que tu dis ?
– Je dis que je t’en félicite.
– Ferme-la un peu, avec tes félicitations. Moi je te dis que dans une heure, je ne fais plus partie
du voisinage.
– Et comment tu comptes t’y prendre, si ça n’est pas indiscret ?
– J’ai mes techniques. Si seulement l’air n’était pas aussi irrespirable par ici, ça me permettrait de
me concentrer.
– Tu espères te faire adopter ? Avec ta dégaine en même temps, tu risques d’avoir du mal à
trouver l’âme soeur.
– Tu t’es vue toi peut-être, avec ton look de merlan frit ?
– J’attache peu d’importance en effet à la tenue vestimentaire. Ce genre de préoccupations me
semblent assez futiles.
– Hé bah c’est bien, qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Tu vis d’amour et d’eau fraîche, c’est
ça ?
– Tu ne fais pas si bien dire. En tout cas, en ce qui me concerne, j’ai toujours noué des relations
solides avec les propriétaires des lieux. Et ça m’est suffisamment précieux.
– Ca ne les aura pas empêchés de vouloir se débarrasser de toi apparemment.
– Toutes les belles histoires ont une fin. Et puis, ils n’ont pas vraiment pu l’éviter.
– Qu’est-ce que t’en sais ?
– Je sais qu’il auraient aimé pouvoir faire autrement.
– Ah ouais ? T’écoute aux portes ?
– J’ai assisté à des discussions malgré moi. Leur père est malade, il peut plus vivre ici tout seul, et
personne ne veut s’en occuper…
– Qu’est-ce que tu racontes… C’est une histoire de divorce.
– Ca c’est le raison officielle.
– Après tout c’est pas plus mal. Ils sont pas d’ici de toute façon. Ecoute, si ça t’intéresse, je peux
peut-être te faire part de mes techniques pour déguerpir d’ici au plus vite, mais par contre je vais
avoir besoin de ton aide…
Mais bientôt le brouhaha ambiant se fit tel qu’on ne parvint plus à distinguer nos deux
interlocuteurs au milieu de la foule. Quant au moniteur de voile, il ne prétendait aucunement tenir
de discussions philosophiques, mais cédait simplement au caprice de sa fille, dont il espérait de
tout coeur qu’il ne dure pas trop longtemps. Et pour quitter les lieux au plus vite, il était prêt à ne
rien lui refuser.
– Papa ! Regarde ce que j’ai trouvé dans cette boîte ! Je suis sûre que ça va te plaire !
– Oui ma chérie, je n’en doute pas. Prends ce que tu veux, je t’attends à l’entrée.
– Madame ! Madame ! Vous la vendez à combien cette combinaison ? Celle-là ? Orf… Je peux te
la faire à 10 euros si elle te plaît, elle est un peu usée.
– Et ça ?
– Quoi, cette vieillerie ? Je te l’offre avec grand plaisir. C’est mon fils qui avait ramené ça, je ne
sais pas d’ailleurs où il était allé le dénicher. Tu sais, mon fils il collectionnait de ces trucs… Il
aimait bien s’imaginer que toutes ces bibioles qu’il ramenait avaient leur propre vie intérieure,
qu’ils se parlaient entre eux, enfin… Tu sais, c’est un rigolo mon fils !
Pendant que les deux femmes continuaient leur discussion sur l’utilité ou non de chaque objet, et
leur valeur marchande, et que le moniteur de voile se joignit à finalement à elles pour régler tous
ces achats, le soleil s’était déjà couché et ils repartirent au crépuscule.
Le moniteur de voile, soulagé par cette excursion qui n’avait finalement pas duré aussi longtemps
qu’il l’eût craint, se sentait d’une humeur légère sur le chemin du retour, voire même plein d’une
certaine reconnaissance vis-à-vis de sa fille. Il lui permis d’ouvrir grand la fenêtre de la 4L,
lorsqu’ils passèrent devant des moutons endormis et qu’elle voulut leur jeter des miettes de pain
au chocolat. Mais une fois arrivés à la maison, il se précipita vers le bar qu’il avait pêché le matin
même et se fit un plaisir de commencer à le cuisiner pour le dîner du soir. L’odeur qui se répandait
du poisson en train de cuire ne lui permettait malheureusement plus de répondre avec autant
d’ouverture d’esprit aux requêtes de sa fille.
– Papa ! Il faut qu’on retourne sur la route par où on est passés tout à l’heure ! J’ai perdu ma noix
de coco ! Celle que j’avais achetée au vide-maison ! S’il-te-plaît… Elle est tombée par la fenêtre
de la voiture, j’en suis sûre, elle est tombée quand je donnais à manger aux moutons…
– Ecoute ma chérie, il va falloir attendre un peu, je viens juste de mettre le poisson au four. Mais
t’en fais pas pour ça, ça avait l’air d’être une vieillerie de toute façon…
L’histoire pourrait s’arrêter là en quelque sorte, sur le geste malencontreux d’une jeune fille, qui
abandonna sa noix de coco au milieu d’un champs de mouton. Mais comme les bibioles ont soitdisant
leur propre vie intérieure, le fruit oublié partagea avec joie le récit de sa vie antérieure avec
ses nouveaux compagnons de jeu.
En zone aride, Savannah accourut vers sa grand-mère pour l’aider à terminer la route jusqu’au
fleuve.
– Regarde Mamé, on est arrivées au fleuve ! Viens, il faut que je finisse de te raconter mon
village… Là où j’habiterais… les gens seraient tellement heureux, beaucoup plus qu’ailleurs, ils
seraient tellement heureux qu’ils auraient baptisé leur village « l’île de Dieu »… Je t’emmènerai,
tu verras…
La grand-mère de Savannah s’endormit pour un sommeil éternel et, en s’endormant, elle entendit
des moutons.
En zone humide, la fille du moniteur de voile aura attendu la fin de repas pour refaire toute seule la
route à pied. En arrivant vers les moutons, elle ne retrouva pas sa noix de coco, mais à la place,
elle entendit résonner au loin un chant de femme.