L’ île et l’ écrivain – Pascal Quentin

L’ île et l’ écrivain – Pascal Quentin

 

l’ île et l’ écrivain

Comme à chaque fois, il se demandait ce qu’il foutait là. Gauche,
droite, devant, derrière, rien que de la flotte parfois bleue, parfois
grise, parfois contre le ciel, parfois seule masse informe l’enrobant
mais toujours ce sentiment d’être si seul. Dans ses oreilles tapait
encore le raout des amis et la vie coulante qui ne réclame pas plus
que de se lever tranquille, embrasser le front tiède de ses enfants,
gouter au sexe endormie de sa femme puis au café sucré et attendre
tourné vers l’Est une nouvelle journée qui allait éclore. Mais à
chaque fois, il avait besoin de cette souffrance qui le faisait piétiner
à l’embarcadère. Il était sous la coupe de l’inspiration et cette foutue
maitresse n’arrivait jamais là où il l’attendait, souvent il ne la
reconnaissait même pas. Cette gourgandine chaussait toutes les
tailles du monde et il n’arrivait pas à la suivre. Par fainéantise,
dégoût ou ras le bol, il la repoussait comme on fuit l’insomnie à
grand renfort de somnifère. Et puis ce matin, il s’était regardé dans
le miroir, tiré la langue et pris son billet pour l’île. Trop déçu par
son inactivité, il portait la mine renfrognée des gens lavés à la vavite,
le jus d’orange encore au fond de la gorge. Il ne désirait parler
à personne et allait rester dans un coin du bateau, conscient qu’il
n’était qu’une fourmi laborieuse sur le matelas mouvant de la
planète.
L’écrivain claqua la porte à la face des Autres. Il allait vers son île.
C’était sa dernière volonté, celle de renouer avec son art et ce qui le
meurtrissait un peu plus chaque soir. Il n’en pouvait plus de passer
ses nuits à se retourner sans cesse, fatiguer les joues sur un oreiller
chaud et ne même plus désirer ce corps qui se lovait, à côté de lui,
dans un sommeil moelleux. Le traversier était déjà à mi-course
entre le continent et la petite tache bistre qui pointait à l’horizon. Il
fut pris d’un subit abattement. S’extraire du monde, tanner le cuir de
ses fesses sur la chaise qu’il avait mis deux ans à trouver, tellement
il trouvait de belles excuses pour ne pas écrire, l’amenaient dans un
immense état d’épuisement. Plus il s’approchait de ce moment, plus
la vie le rebutait. Était-il fait pour écrire ? N’était-ce pas une
entourloupe qu’il s’infligeait afin de plaire aux autres et respecter ce
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satané serment fait sur le cercueil de sa mère ? Pauvre petite maman
qui le chérissait comme une étoile filante qui passe et repasse audessus
de nos têtes affublée de milliards de voeux. Enfant, il avait
eu un certain talent pour exprimer ses états d’âmes lorsque ceux-ci
étaient trop violents mais dès que la mer était plate, plus rien ne
venait sublimer l’encre sur la page.
L’île se rapprochait. Il pensait aux Chiens Perrins et à ses
tourbillons, à la Croix des Marins et son horizon, la chapelle
blanche et bleue et son dieu qui disait-on était bon pour qui faisait
le dos rond. Tout cela était bien présent dans les recoins de son
cerveau, pour autant ils disparaissaient quasi instantanément
lorsqu’il tentait de les écrire, les redessiner du bout de sa plume. Sa
femme le raillait trop souvent, lui conseillait de faire des
photographies et basta, retourner au travail pour nourrir la famille et
cesser enfin de laisser pousser cette barbe infâme qui avait cette
odeur de vieille éponge mal rincée.
L’île était si proche. Il lui fallait mettre un pied à terre et débarquer.
Il avait dans la tête l’histoire d’une femme, belle comme du sable fin
dont la lune pleine irise les dessins, une femme qui serait perdue au
beau milieu des vingt-trois kilomètres carrés. Cette femme taillée
dans la masse de ses pulsions se devait d’être sublime.
Deux grands
yeux violet pâle. Des lèvres onctueuses où les larmes prenaient leur
temps pour franchir l’ourlet. Des joues hautes qui captaient si bien
la lumière. Une épaisse chevelure indomptable. Le corps délicat qui
se mouvait dans une cadence charnelle. Il avait décidé qu’elle
s’appellerait Erica et qu’elle quitterait son amant. Mais voila,
l’inspiration déjà faiblissait. Qu’allait-il faire de cette Erica ? Allaitil
rester sur le traversier ou poser le stylo et rejoindre les rives du
quotidien ? Il savait que sa femme se moquerait de lui en silence,
son piteux rictus pointé vers la narine écoeurée. Non!
Viril tout à coup, l’écrivain attendit que le bateau accoste. Les
ruelles colorées de roses trémières l’accueillirent ainsi que l’odeur
du poisson frais et la gouaille des mouettes entêtées. Jouant avec le
capuchon du stylo, claquements typiques du désoeuvrement, son
coeur se mit soudain à battre une grosse chamade. Sur le quai, il la
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vit. Cette femme sublime et son amant malotru. Il entendait presque
tout ce qu’ils se disaient.
Erica lui demandait de rentrer sans elle, lui jurait qu’il pouvait la
laisser là sans se faire de soucis parce que les gens d’ici l’aimaient
bien et qu’il ne lui arriverait rien, elle ne lui dit pas qu’il lui tardait
de voir la mer se refermer sur lui, sur le bateau, qu’il disparaisse
dans les bouillons blancs brassés par le moteur bruyant, qu’il
s’éclipse là-bas dans l’étroitesse du continent, qu’il lui abandonne
enfin l’immensité de l’île parce que sa présence obstinée
quémandant sa bouche, son sein, sa joue lui faisait l’effet d’une
gifle, de celle que l’on reçoit alors que l’on veut grandir, échapper
aux autres, mais non toujours l’on vous rattrape, vous gronde et
vous possède comme juste avant de monter sur le bateau du retour,
il décora son menton d’un filet de bave et de son pouce crût bon
l’étaler le regard possessif, elle réprima une nausée, jusqu’à son
parfum, elle désirait qu’il s’évapore et expire. Enfin.
Erica allait marcher jusqu’à ce que la nuit tombe, traverser ce joli
bois de cupressus, regarder la plage tendre des Sapins, s’appuyer
contre un tronc, fixer l’horizon qui n’en finirait pas d’être bleu car
depuis trois semaines dans sa poche un petit poisson brillant
gigotait, battait la nageoire au rythme de son coeur et lui avait
soufflé l’ordre de venir sur l’île. Ce petit poisson brillant était une
photographie aux couleurs sépia et à force de la regarder puis
l’enfouir dans la poche, comme un os que le chien se prépare à
croquer en fermant un oeil, solitaire et grognant de plaisir, le papier
avait gondolé et quasiment tatoué la paume de sa main mais entre
les couleurs estompées, une femme souriait pour l’éternité et Erica
se reconnaissait sans cesse dans les traits parfaits de ce visage au
sourire ravageur. Sa mère. Enfin. Son père de profil, les lèvres
tendues vers elle, fermait les yeux. Derrière eux, on apercevait la
Croix des Marins et aussi un fourmillement d’ailes suspendu sous le
halo du soleil, glacis coulant dans le ciel. Erica avait attendu
quarante ans suspendue aux lèvres de sa grand-mère, petite femme
silencieuse qui l’avait élevée dans un triste pavillon sans charme et
sans fleurs, fade, pareil à la couleur que l’on délave pour se mêler
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aux autres sans bruits. Cette grand-mère, l’enfant l’avait scrutée
comme l’on piste une inconnue le long de rues mal famées, à l’affût
de ce qui pourrait la trahir lorsque l’inconscient se croyant seul,
baille bras en l’air en râlant tout son saoul. Mais la grand-mère avait
tenu bon quarante ans, rêche comme la petite liane blanche qui
balançait entre ses épaules courbées, le reste du corps aussi était
sec. La vieille fut un désert de pierre, pas une seule ondulation, pas
un bourrelet de douceur à laisser caresser par le vent, dernière reine
d’un paradis englouti que le silence maintenait debout et intact.
L’Antinéa cruelle avait dérobé les origines d’Erica, dépeuplé l’enfant
des forces qui l’avaient façonnée. Erica l’orpheline en avait passé
des nuits à coudre différents visages, différentes mains, différentes
croupes qui l’auraient mises au monde, se seraient faites aimer,
auraient été vivantes. Et puis le secret explosa. La vieillesse ayant
perclus la grand-mère d’arthrite et d’épuisement, il fallut déménager.
La vieille hurla, lorsque le bureau, dernier meuble à emballer, pattes
en l’air, montra son céans où était scotchée la photographie jaunie.
La grand-mère dut se mettre à table. Erica apprit qu’à peine le
placenta jeté, à peine braillant, à peine aimée, ses parents
l’abandonnèrent à cause d’un chauffard alcoolique qui prit leur vie
au bord d’une départementale, qu’ils s’étaient aimés à quatorze ans,
qu’elle avait germée trop tôt dans le ventre de sa mère, que l’autre
famille ne voulut pas du nouveau-né, que la grand-mère déracina
tous les souvenirs à mains nues, brûla le crucifix au fond du jardin
et ferma sa bouche, croyait-elle à tout jamais. Fermer sa bouche
pour que l’île reste une île et que ce malheur pourrisse en exil.
Erica ne comprit rien à cette marelle injouable pourtant elle prit
soin de tout consigner et désormais face à l’eau bleue qui léchait la
plage des Sapins, son cerveau était plein de promesses. L’heure était
venue et malgré le jus opaque, Erica jouissait de la liberté de mettre
la main sur sa légende. Grâce à cette photographie scotchée depuis
quarante ans sur les fesses de ce bureau où tant de fois, enfant, elle
venait renifler le parfum de la cire à la térébenthine pour se laisser
alors engloutir dans une forêt de pins et que dans ses oreilles crie un
nuage de gros oiseaux clairs ivres de soleil.
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Et voila qu’au milieu des cyprès battus par l’air marin, le petit
poisson brillant se remettait à gigoter dans sa poche. Sur le chemin
ensablé qui lui chauffait le muscle des mollets, le jour faiblissait et
le silence de la nuit s’infiltrait partout, seul restait le murmure de la
mer. Elle devait rejoindre la petite bâtisse blanche aux volets bleus
qu’elle avait louée sur les conseils d’un ami, au bout de la sente des
secrets, c’est-à-dire à l’autre bout de l’île. Bocages, marais, haies,
chemins, il lui fallait traverser tout cela et ces obstacles lui
arrivèrent au visage comme une claque énorme. Elle tomba sur le
cul, épuisée. Le sable avait pris toute la place dans ses chaussures
pétrissant la peau qui gonflait en grosses cloques. Elle réprima un
petit sanglot à l’idée de ne jamais retrouver la piste de la maison.
Erica ne savait rien faire sauf être belle. Si elle avait été écrivain,
elle serait tombée sur la légende de l’Herbe de la Détourne, bizarre
orchidée d’automne aux fleurs blanches dont on prétend qu’elle
détourne le voyageur du chemin prévu. Il faisait presque nuit. Erica
ne reconnaissait rien autour d’elle, elle avait dû tourner trop tôt ou
trop tard et était plantée au beau milieu de l’île sans repère aucun.
L’île d’Yeu était un paradis fait pour les âmes pures. Ici, il fallait
flotter, bruler les cordages, fondre les ancres. Le temps n’était plus,
sauf le sable recouvrant la peau, sauf la mer léchant l’écorce, sauf
parfois des moutons grignotant l’herbe rase. Erica ressemblait à
cette île aux landes ébouriffées, petite bruyère vagabonde où l’on
avait envie de s’étendre, embrassé par les embruns, laissant le vent
faire ce qu’il voulait.
Puis vint une rayure dans le ciel. Une ombre sous la lune et le soleil
enchâssés. Un vol plané. Un cri rauque. Erica était tétanisée,
épuisée par une si longue marche. Elle avait froid. Elle avait envie
de mourir là. Mais elle se releva, happée par la seule lueur verte qui
trace un possible horizon dégagé. Il fallait se remettre en marche.
Plus elle avançait, plus la lueur grandissait, la fatigue s’amincissait,
le parfum de l’océan prenait le dessus et les pierres s’inclinaient. Au
bout de son calvaire, le cul-de-sac du bout du monde l’attendait. Des
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millénaires qu’il l’attendait. Le voyage l’avait menée ici par le fond
des yeux comme on mène un chien épuisé en tirant sur la laisse.
Petite île au grand coeur, petit confetti qui fouille si bien les bords
et les vapeurs de l’éternité. La photographie voudrait s’envoler,
rejoindre les étoiles mais Erica devait encore la regarder. Ils
s’étaient aimés ici, tout contre cette croix de granit. Le paysage
dévoilait tout le hors-champ de la photographie. Sa mère avait dû
soulever sa jupe, son père avait peut-être hésité alors qu’il dégrafait
le corsage. Ils avaient rougi, tenté d’éteindre ce désir brulant qui les
tenaillait alors qu’ils n’avaient que quatorze ans. Ils avaient fait
l’amour comme des enfants, le front mouillé, le souffle pailleté des
chérubins, tout contre la musique des vagues lancées depuis
l’horizon. Erica les regardait, les aimait, les touchait presque de sa
main. Tout en bas, l’eau salée transpirait en soulevant sa peau en
spasmes réguliers. A cet endroit, l’océan se donne le droit de gober
l’île en entier en se roulant dans sa langueur luminescente, il appelle
les corps et les respirations à venir dans son immensité et son jus
fantasque couvre autre chose qu’un courant marin. Erica ouvrit sa
gorge entière à une inspiration profonde, les yeux ouverts pour ne
rien oublier, elle jouit de la brulure de l’oeil sec qui réclame la
paupière. Son corps tomba, goutte à goutte dans l’amnios de l’océan.
Ronds dans l’eau. Le courant s’établit à travers la cloison
membraneuse. Elle glissa dans l’aberration bleue et se laissa
disperser comme une couleur dans un diluant gigantesque jusqu’à
douer son corps de transparence. Ronde comme un foetus, lisse
comme un sommeil sans histoires, elle enroula ses bras autour des
genoux.
Voici un corps qu’on ne dérangeait plus. Comme plein d’une iliade
monstrueuse, l’on revient à soi le bec repu de poisson frais.
Éparpillée dans les désirs des autres, la route du retour fut longue et
sinueuse mais ici toute la matière retrouvait son pivot. Dans un élan
de bonheur, l’écrivain regarda autour de lui. Son bureau, ses livres,
tout avait le parfum du large. Il était heureux d’entendre à peine la
vie s’affairer dans les autres pièces de la maison, sûr que son île le
protégeait.
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Loin dans l’océan, sur le limbe d’une terre prodigieuse et dans
l’immensité bleu nuit du ciel et de l’eau mélangés, un Fou de Bassan
concentré sur sa pêche, ailes tendues vers l’arrière, pénétra l’eau
comme une flèche.