La chasse à l’ éléphant dans les abris côtiers – Jean Groc

La chasse à l’ éléphant dans les abris côtiers – Jean Groc

La Chasse à L’éléphant  dans  les abris côtiers.

 

 

 

Fanch avait pris un peu de retard dans sa tournée et il savait qu’ Emilie s’impatientait déjà. Tous les jours à heure fixe, 18 h 45, dix-huit-heures-quarante-cinq, il la visitait la vieille dame pour des soins infirmiers . Il faisait en sorte que ce soit sa dernière cliente de la journée, tant il aimait passer un peu de temps avec elle. Elle avait aussi son petit secret pour charmer Fanch : son petit « coup de cruchon ». Elle fabriquait elle-même une sorte de vin naturel, dont elle gardait jalousement la recette, et qu’elle versait dans des petits verres à pied en cristal ciselé, qui gardaient le charme des vieux services de nos arrières grands parents. Un tout petit verre, juste pour tremper ses lèvres, rempli à demi de liquide ambré, posé sur son napperon brodé, qui attendait invariablement la fin des soins pour être dégusté.

Emilie était artiste peintre. Elle avait connu un beau succès, autrefois, disait-elle élégamment en parlant de ses années de jeunesse. Maintenant retirée à l’île d’Yeu, un endroit qu’elle avait toujours fréquenté, parcouru, aimé, peint et chanté, elle abandonnait un peu ses pinceaux pour des planches de dessins plus maniables. Elle gardait une étonnante fraicheur d’esprit, une curiosité permanente  et une envie de création intacte. Fanch aimait cette rencontre quotidienne que la petite dame savait changer en moments chaleureux.

L’île d’Yeu avait toujours été un paradis pour elle. Elle l’avait arpenté dans tous les sens, à toutes les heures du jour, du soleil levant au soir tombant, de la lumière changeante de l’aurore à celle du crépuscule,  et c’est avec regret, maintenant qu’elle ne courait plus, qu’elle en évoquait leurs ses émotions d’artiste. Emilie gardait le souvenir précis d’un rocher particulier, aux contours uniques, qui l’avait fortement impressionnée : une masse qui avait la forme d’un éléphant ou du moins un demi-éléphant, avec le haut de ses pattes avant qui trempaient dans l’eau, sa grosse tête qui affrontait les vagues, ses grandes oreilles qui retenaient des tourbillons d’eau et sa trompe, un peu de côté, qui glissait le long de son corps. Un rocher si remarquable qu’il ne pouvait passer inaperçu mais qu’elle était incapable de situer. L’image s’était gravée dans sa mémoire et elle aurait voulu la retrouver pour une ultime peinture.  « Vous allez me le retrouver, mon petit Fanch ! » affirmait la petite femme,  avec une douceur de voix exquise et  une lueur inflexible dans les yeux. Tout le contraste du personnage était là : la rondeur du visage et l’acuité du regard.

  • « Je me promène souvent le long de la côte » répliqua Fanch, «  et je n’ai encore jamais rencontré votre éléphant. Peut-être que ce n’est qu’un éléphanteau » glissa-t-il en souriant « et la marée haute l’aura englouti ».
  • «  Allons, allons ! Vous croyez que je débloque ! Ce rocher existe bien et quand vous l’aurez trouvé, s’il vous plaît, prenez-en des photos pour que j’en fasse un tableau ».
  • «  Et où dois-je chercher ce rocher ? »
  • « Je ne sais plus. Assurément sur la côte sauvage ! Je me souviens même que de petits bateaux venaient relever leurs casiers à proximité et qu’ils s’en retournaient à l’abri, pas loin de là.

 

Pour Emilie, Fanch se promit de faire le tour de la côte avec application  en empruntant le moindre sentier côtier, en suivant le rivage au plus près, même à marée basse pour explorer des recoins inaccessibles et découvrir cet animal minéral. Peut-être aussi pourrait-il demander à quelques vieux pêcheurs côtiers de l’aider dans sa recherche. Il devait tenir la promesse du cruchon !

 

Au bout sud-est de l’île, à la pointe des Corbeaux, au pied du phare, un chemin caillouteux descend doucement et finit dans le sable. Au loin, un bout du continent qui se dessine  quand le temps le permet, barre l’horizon du côté est tandis que vers le sud ou vers l’ouest, c’est le grand large, l’infini. Une dizaine de  baraques se serrent  le long du chemin, sur son côté gauche, là où il se perd dans le sable.  Des cabanes claires,  simples, étroites, avec juste une porte et parfois une fenêtre en façade, pour les plus grandes,  baptisées de noms particuliers, comme pour les personnaliser, preuve de l’attachement du propriétaire à son cabanon. « Mon plaisir », « Carpe diem », « mon Calme », que des noms synonymes de bon temps et de tranquillité. En face, de l’autre côté du chemin, protégée d’un côté par la terre ferme et de l’autre par des rochers émergés, une plage de sable s’ouvre là, bien exposée, bien abritée, bien dodue. Des canots sont au mouillage un peu plus loin, là où ils sont sûrs de ne pas échouer.

Fanch avait suivi la côte basse marchant depuis longtemps sur le sable des Conches, sans avoir rencontré de gros rochers. Puis au bout de la grande plage commençait un paysage plus découpé. Les premières roches, en paquets, laissaient deviner une autre côte, aux couleurs plus sombres, aux découpes plus marquées, aux contours plus dentelés. Des roches basses avaient pris la place du sable et occupaient toute la surface. Sitôt tourné la pointe, elles s’écartaient pour laisser s’ouvrir l’anse de Corbeaux.  Un peu plus loin, leur forme s’adoucissait un peu en blocs arrondis qui s’étiraient dans la mer : un paquet de rochers qui pouvait faire penser à des dos d’animaux émergeant du sable, assez gros pour suggérer un troupeau d’éléphants au repos, mais l’éléphant d’Emilie était seul,  avait –elle affirmé

Trois hommes se tenaient là debout devant les cabanes, visiblement des habitués, fumant tranquillement et dégustant un verre de vin blanc.  Bien campés sur leurs jambes, face à la mer, le regard porté vers le large, sans fixer quelque chose de précis, comme savourant le temps qui passe.  Cette réunion devait sans doute être un agréable moment de retour de pêche.  Ils saluèrent amicalement Fanch qui les salua à son tour. Ils causaient. Un échange de propos anodins sur le temps qu’il fait, le temps qu’il fera et le temps qu’il a fait, sur la pêche du jour et les espoirs du lendemain, sur la bonne tenue du mouillage de l’embarcation, sur les ratées du moteur, sur  le maillage des filets ou sur la visite des contrôleurs maritimes. Des sujets du quotidien, repris tous les jours mais qui semblaient toujours renouvelés : un bien être d’être ensemble et de parler le même langage. Fanch les amena à parler de l’endroit, du site des Corbeaux, du cadre paysager, des détails de la côte. Un peu flattés de l’intérêt porté à leur petit coin, ils répondaient avec prévenance, faisant même un peu de surenchères dans leurs réponses.

  • « C’est quand même moi qui suis né le plus près d’ici » affirmait, de sa voix rocailleuse, le plus petit des trois hommes.

Plutôt replet, la cinquantaine bien passée, il se faisait fort de connaître tous les recoins des environs. Tête nue, il avait des cheveux gris peignés avec soin en une coupe un peu vieillotte échappée des années soixante. Ses yeux, aux paupières lourdes n’étaient que des fentes, mais, au fond, brillait une vivacité surprenante. Très prompt à sourire, il avait l’air de toujours rigoler dans ses propos. Avec son petit bateau,   il connaissait les bons endroits pour poser ses casiers et remonter des homards. Marin à la retraite, il avait pratiqué toute sa vie la pêche au large et pêchait maintenant pour le plaisir dans le petit port de son enfance.

  • «  Tous ces rochers que tu vois là » dit-il en s’adressant à Fanch, « ont un nom ». Il parlait un peu pointu, tout en mélangeant beaucoup de patois à son français. Tendant le bras vers tel ou tel rocher il leur trouvait des noms propres.
  • «  Mais tu les connais pas tous ! quand t’étais en pêche, sur ton gros bateau, tu ne venais pas par-là », l’interrompit le deuxième homme, « alors que moi, avec mon canot, j’ai toujours pêché ici. Du Gibbas jusqu’aux Corbes, y’a pas une tête ou un trou que j’ai pas visités ».

L’homme était lui aussi de petite taille. Il avait la parfaite allure du marin avec pantalon de bleu, vareuse de toile et casquette de drap portée très en avant, la visière descendue sur le front. Une coiffure à la couleur passée, brulée par le soleil et raidie par le sel  qui semblait ajustée à sa tête. Son parler était très étouffé, difficile à déchiffrer, mélangeait allègrement patois et français avec une voix de fumeur. C’était un pêcheur professionnel et ses coins de pêche favoris se situaient principalement vers la pointe des Corbeaux.

Le troisième homme, plus jeune,  était  pêcheur à pied, un spécialiste la côte, qui traquait le bar au lancer et savait  s’approcher au plus près du rivage. Pas un rocher ne l’arrêtait et de courseaux en pointes de roches il savait trouver l’endroit idéal pour lancer ses lignes. Lui aussi en rajoutait dans le détail avec force appellations. « Et le rocher de l’éléphant, est-ce qu’il est par là ? » glissa timidement Fanch.

Silence ! Les hommes se regardèrent entre eux, l’air perplexe puis regardèrent Fanch avec une moue dubitative, puis se regardèrent de nouveau l’air embarrassé ; ils semblaient s’interroger du regard, plissaient la bouche en signe de doute, hochaient la tête en signe de dénégation et montaient les épaules en signe d’impuissance.

  • « Le rocher de l’éléphant ? », firent-ils répéter. « Connais pas ! » dit le premier, le  vrai natif du coin . « Jamais entendu un nom pareil ! » ajouta le second, le pêcheur côtier. « Moi non plus ! » compléta le troisième, le spécialiste de la pêche au lancer. « Y’a pas ça dans le coin ! C’est même pas sûr que tu trouveras ça sur l’île » assurèrent les hommes, « va voir plus loin, au petit port des Vieilles, peut-être que les gars de là-bas, connaîtront ton rocher. Mais s’il existe,  il doit pas être bien gros, sinon ça se saurait !  Ce doit être un bébé éléphant » dirent-ils en riant, « à moins que la mère n’ait pas encore accouché…. »

 

Au bout de la plage des Vieilles, la route monte durement, puis un petit chemin sur la gauche mène au petit port des Vieilles. : une langue de sable qui s’insinue entre les rochers et qui s’élargit en abri pour quelques canots, protégé par deux digues de roches massives.  Une cale de béton, abrupte, descend jusqu’au sable et de longs câbles sont tendus entre elle et la digue. Les embarcations, sagement alignées, sont amarrés dessus, prêtes à prendre la mer. « A marée basse, une plage ; à marée haute, une calanque ; mais avant tout un port ! » aime à faire remarquer un des habitués, qui a certainement dû voyager du côté de Marseille.  Les bateaux sont soignés, affublés de noms variés ou étonnants: « En Rut », « L’Avant Dernier », « La Pagaille », « Le Gruzeland »….. Les cabanes de pêcheurs sont rassemblées en haut du chemin, et l’une d’elles, a même, installé table et chaises, comme une invitation à se poser un moment.

En cette soirée de printemps, le soleil déclinait et les rayons du soir coloraient les rochers d’une lumière jaune, profonde et dense qui se détachait sur le bleu intense de la mer. Ils prenaient alors des formes et des volumes insolites. Fanch  cherchait du regard un possible éléphant tapi dans ces découpes rocheuses d’où émergeaient quelques rocs massifs. Cette fin de journée était favorable aux pêcheurs qui rentraient de mer, et débarquaient avec leurs annexes sur la terre ferme. Courbés, ils remontaient la pente abrupte de la cale et posaient leurs paniers au pied des baraques pour souffler un peu, échanger quelques mots et profiter de ce moment de calme. Ils s’attendaient les uns les autres comme des copains heureux de se retrouver.  Fanch accosta le petit groupe. On lui tendit la main en signe de bienvenue : ici on serrait donc la main pour se saluer, même une main étrangère : une marque de convivialité bien sympathique. Du coup, il fit le tour du groupe en poignées de main. Les bavardages étaient entrecoupés de silences et il en profita pour glisser sa question.

  • « Il parait qu’autour du rocher de l’éléphant, il y plein de bons endroits pour pêcher des homards ». Il avait préféré la fausse affirmation à la question directe. Sur les visages, même expression d’incompréhension.
  • « T’es sur de ce que tu dis ? », questionna un homme d’une quarantaine d’années, très brun  au crane un peu dégarni à la moustache noire et au sourire engageant. « Ici on connait les Ours, que tu ne peux pas voir, c’est marée haute ; ce sont les seuls animaux sauvages qu’on a.Y’a pas d’éléphant ».
  • « Mais on a notre lapin ! », s’exclama en riant celui qui semblait être l’ancien tout en montrant du menton un des hommes du groupe, un petit rondouillard, la bonne cinquantaine à la tête toute ronde, aux yeux rieurs derrière des lunettes rondes, au sourire amusé, qui rangeait dans sa cabane ses affaires de pêche .
  • Les hommes riaient. « Même que t’étais un chaud lapin quand t’étais jeune et que tu savais courir », lança un de ses collègues d’un ton moqueur. « Il a même appelé son canot « En Rut ». »ajouta-t-il à l’adresse de Fanch.  La plaisanterie, certainement souvent répétée amusait toujours et son auteur, un grand homme à la stature imposante, en riait encore en se passant la main sur le front.
  • «  Mon bateau, tout en rut qu’il est, il court toujours » rétorqua le-dit Lapin, «  tandis qu’il y en a d’autres qui bougent pas beaucoup ! Le lapin est encore agile ! »
  • « Tu verras quand t’auras mon âge » répondit l’homme sans âge en levant les yeux au ciel avec une expression fataliste. Il ne sortait presque plus en mer sur son bateau, baptisé « L’Avant Dernier » mais venait quotidiennement en visite au petit port.
  • « « L’Avant Dernier », quel drôle de nom », s’étonna Fanch.
  • « Ben oui, mon p’tit gars, car mon dernier canot sera en bois et n’aura plus de rame ! C’est celui qui m’amènera au cimetière. Et…. je suis pas pressé de l’avoir ! », ajouta-t-il avec un franc sourire.

Le ton était à la plaisanterie et les échanges rapides et amusants.

  • « Va voir les gars de la Meule, peut-être qu’ils connaîtront  l’éléphant » suggérèrent les plaisantins, « et surtout si tu passes le long de la côte fais attention aux bêtes sauvages qui sortent surtout le soir ! »

 

Depuis la pointe de terre qui domine l’anse des Vieilles sur son côté ouest, un sentier côtier suit au plus près les découpes de la côte, en haut de la falaise et permet de suivre les pointes et les renfoncements.. Une succession d’échancrures  et de promontoires qui donnent à ce  trajet sinueux une grande variété de points de vue. Plage des Soux, pointe de la Tranche, anse des Fontaines, Pierre Tremblante, courseau du Risque de Vie,  chapelle de la Meule, une succession de pointes et de raies, comme disent les islais, qui amènent jusqu’au port de la Meule. Au milieu de ces sites remarquables, des centaines de rochers aux formes  bizarres, aux contours évocateurs, en chapelets ou en paquets, aux pointes acérées ou aux contours arrondis,  au moutonnement épais ou à la dentelle ajourée, à l’enchevêtrement inextricable forment une masse minérale où l’homme se sent tout petit. Un amas de rochers où  pourraient peut-être se cacher des grosses pattes, des dos volumineux, des trompes plongeantes, des oreilles aplaties, des bouts  d’animaux sauvages, mais point de trace d’éléphant.

Le ciel était bien gris et le temps bien venteux quand Fanch arriva sur le quai de pierre du port de la Meule. Les bateaux, alignés sur leurs câbles, tanguaient doucement sous l’effet du clapot qui frisait la surface de l’eau. Enserré dans son écrin de rochers, l’endroit est un véritable abri contre le mauvais temps et du bout du quai, on croirait un port clos, car on n’en voit pas la sortie. Les cabanes de pêcheurs, à l’à-pic de la falaise, serrées les unes contre les autres, bordent le quai. Devant elles se tenaient des groupes d’hommes, le regard porté vers leurs bateaux, campés sur leurs jambes, les mains enfoncées dans les poches,  comme des bergers surveillant leurs bêtes. Ils se tournèient au passage de Fanch et le gratifièrent d’un grand bonjour. De groupes en groupes, les propos étaient décousus, mais tournaient principalement autour du temps de la journée  et des petits événements du jour sur l’île.

L’un de ces groupes paraissait plus animé que les autres, plaisantant et riant gaiement. Au milieu, un homme goguenard, devait raconter une histoire drôle qui maintenait un sourire permanent chez ses auditeurs. Il accompagnait son récit de force gestes et captivait l’attention de ses collègues. Il avait des yeux rieurs, relevés sur leurs côtés, qui s’animaient  à chaque parole. Une moustache grise, en accent circonflexe qui s’ouvrait ou se fermait selon le rire, ornait le milieu de son visage, au-dessus d’une bouche où manquaient quelques dents Il devait certainement raconter une histoire de pêche que le mouvement des bras, en moulinets, accompagnait, comme si ils relevaient un cordage, ou se tendaient comme pour montrer quelque chose au loin, ou se croisaient sur la poitrine, comme pour décrire l’impatience du pêcheur, ou se mesuraient, l’avant-bras  servant d’étalon comme pour montrer l’importance de la prise. Et elle devait être fameuse tant le tranchant de la main coupait haut son autre bras !

  • « Mais ton éléphant, peut-être qu’il savait pas nager et qu’il a disparu sous la mer », s’esclaffa l’homme, « parcequ’au dessus de l’eau, y’en a pas par ici, mais en dessous, y’a bien quelques gros dos de roches dans le fond ! »

Le ton n’était pas moqueur et le sourire était bienveillant, mais l’occasion était trop belle pour plaisanter. Se hélant de groupe en groupe, tous les gens sur le port savaient maintenant pourquoi Fanch était là. A quelques pas, à la porte de sa cabane, un homme plutôt corpulent, de petite taille, aux yeux malicieux, à la large figure affublée de lunettes aux verres épais, le teint rougeaud et le cheveu gris, au timbre fort et au parler bien rocailleux, semblait vouloir dire quelque chose et s’amusait d’avance de sa plaisanterie.

  • « Si tu cherches ton éléphant sur la plage, ne te promène pas tout nu » annonça t-il. « Tu ne sais pas pourquoi ? » poursuivit-il, «  parce que s’il te voit  à poil, il va se demander  comment tu fais pour boire ? ». Rire général sur tout le quai. « Je sais que c’est pas comme ça que ça se passe ! Allez, rentre donc boire un verre dans la cabane ».

La blague avait mis tout le monde en verve et chacun devant la baraque y allait de son histoire drôle, de sa devinette ou de son jeu de mots. Fanch quitta la gaie assemblée avec un bon  conseil  délivré par l’un d’eux : « Va voir les gars des Sabias, peut-être qu’ils connaitront ton rocher ».

 

C’est une étape de quelques kilomètres, qui suit la mer au plus près et qui réserve au promeneur son lot de surprises. La côte découpée, toute en rochers, ne laisse pas la moindre place à une langue de sable et plonge directement dans la mer. Une succession de pointes et d’entailles forme le paysage et au petit matin, quand la lumière rasante du soleil ne les éclaire pas encore, elles forment une sombre dentelure au-dessus de l’eau. Des formes bizarres se dessinent, changeant d’aspect avec la montée du soleil, avec l’état de la marée, avec le sens de regard. Des instants où l’imagination peut se donner libre cours, où les apparences sont évocatrices, où les images se transforment, où le fantastique apparait. C’est peut-être un de ces moments qu’a vécu Emilie et qui l’a si profondément marquée.

Fanch avait fait tout ce parcours sans hâte, s’arrêtant souvent pour ne rien perdre de ce paysage un brin fantastique, se retournant souvent, observant les changements de lumière, croisant les points de vue, recoupant les perspectives,  l’œil aux aguets à la recherche du gros gibier. Mais les dentelures auraient plus évoqué un troupeau de gazelles aux cornes dressées qu’un troupeau d’éléphants aux masses imposantes.

Au bout de la plage, un homme tirait sa petite embarcation de bois, sur un chariot de fortune, simple armature métallique montée sur des roues de vélo. Fanch l’attendit sur le bord du chemin pour le questionner un peu. Le petit homme prit le temps d’attacher sa remorque, de déposer le produit de sa pêche sur le côté, trois ou quatre araignées au fond d’un seau de plastique découpé dans un bidon d’huile industrielle et tenu par une  attache aux épissures parfaites, de rallumer sa cigarette et de repousser sa casquette en arrière. La cinquantaine, de taille moyenne, il avait une allure puissante. Ses gros bras nus émergeaient d’un T-shirt d’un noir un peu délavé où s’étalaient en lettres écarlates le sigle ACDC, emblème du groupe de rockers australiens. Et dans son dos un motif au design déjanté : un look surprenant, comme si le cadre ne convenait pas au dessin. La casquette rejetée vers l’arrière découvrait un front à la peau blanche à l’endroit où il était protégé et à la peau tannée, aux endroits exposés. En parlant, ses petits yeux ronds, fixes, se posaient sur l’interlocuteur et le regardaient sans ciller. Il parlait lentement, d’une voix éraillée, et ponctuait ses phrases d’un «  Bé dame oui ! » accompagné d’un haussement de sourcils. Puis, au bout d’un court silence, il reprenait la parole et continuait la même idée. Un bavard, finalement, mais à son rythme. Fanch apprit ainsi, au bout de quelques temps, qu’il y avait les rochers des Ours, la grotte du Bélier, la raie de la Vache, le rocher du Cheval de Bois, la combe du Jard, tout ça compris entre le trou de l’Enfer et le trou du Curé, mais que d’éléphant il n’y en avait point.

  • « Bé dame oui », tout ça, il fallait le savoir !

Va voir les gars du Noroitt, là-bas aux Broches, peut-être qu’ils connaîtront ton rocher.

 

L’orientation de la côte change après la pointe du Chatelet et les roches s’écartent parfois pour laisser la place à des criques de sable, des plages abritées, cernées de rochers, lieux de baignade intimes qu’il faut savoir atteindre par des sentiers escarpés. Le terrain s’aplatit et le parcours est moins accidenté. Le profil de côte suit ces changements : les blocs de rochers semblent plus massifs, les contours moins acérés, plus ordonnés, donnant parfois l’impression même d’être rangés, comme pour être plus puissants face à la mer. Là encore, on peut suivre au plus près les découpes du rivage, mais le promeneur évolue sur une terre sans végétation, si battue par les vents que rien n’y pousse, un paysage lunaire aux heures crépusculaires. Quelques formes plus arrondies, massives et volumineuses, plongent dans l’océan, d’autres émergent de l’eau, apparaissent ou disparaissent au gré des vagues et des marées et s’avancent vers le large, tandis que là-bas, plus au loin, la tourelle des Chiens Perrins, isolée sur son rocher en mer, tout à la pointe de l’île, semble marquer la fin du spectacle pour le terrien et ouvrir vers l’océan infini pour le marin.

Fanch avait parcouru ce trajet avec espoir. Parmi ces têtes de roches, juste détachées du rivage, léchées par le clapot, tantôt sortant franchement de l’eau, tantôt s’en laissant recouvrir, au gré de la vague du large, n’y avait-il pas un éléphant qui jouerait là, s’aspergeant le dos ou piétinant les fonds marins. A la lumière du soir, en contrejour, les ombres s’allongeaient et d’étranges formes  se dessinaient, imposantes, changeantes, fantastiques, éphémères, mais aucune ne se révélait en pachyderme à ses yeux. Le soleil déclinait rapidement et déjà un feu blanc s’allumait au haut de la tourelle, signalant les dangers aux marins. Plus loin, dans l’anse des Broches, les bateaux au mouillage se balançaient doucement  sur leurs corps morts. Tout était calme, les annexes des canots étaient  sagement rangées en haut de la cale, les baraques de pêcheurs étaient closes, la mer se teintait de bleu profond à l’approche de la nuit. Un petit banc de bois, sommaire, se tenait là, face au port et un homme l’occupait, silencieux, immobile, fumant avec volupté sa dernière cigarette de la journée. Un vieil homme, portant un large pantalon de bleu, rapiécé de carrés de toile d’un autre bleu, vareuse de bleu, elle aussi rapiécée et coiffé d’un large béret comme façonné à sa tête tant le feutre était raide. Il fumait lentement, par petites bouffées, la tête penchée sur le côté et les yeux  plissés pour éviter l’irritation de la fumée. Sans une parole, d’un geste de la main il fit signe à Fanch de s’asseoir à côté de lui comme une invitation à partager sa quiétude. Gagné par ce silence, Fanch n’osait parler. La marée baissait découvrant les rochers qui protégeaient le petit port. Un gros émergeait progressivement  de l’eau, à quelques encablures et la nuit maintenant presque tombée en accentuait le volume. Toujours silencieux, l’ancien avait les yeux posés dessus, attendant probablement de finir son mégot avant de repartir.

  • « Ce rocher, on dirait un mammouth ! » lâcha l’homme d’une voix lente.

Et en effet, à bien  regarder ce bloc qui se découvrait dans l’avancée de la nuit, on pouvait imaginer un monstre éléphantesque sorti d’un autre temps. Puis, sans un mot, il se leva, prit sa canne, siffla son chien et repartit vers les maisons de l’autre côté de la route. La nuit l’avait avalé.

 

 

Par petites touches, Fanch avait raconté à Emilie son tour de côte à la recherche de l’éléphant, du rocher pachydermique, de la bête  mythique ! et donc sa quête infructueuse. Point démontée, la vieille femme persistait dans le souvenir de sa rencontre fabuleuse et admettait à la limite, que si elle s’était trompée d’animal, il devait en exister de plus beaux. A son habitude, toute en délicatesse, elle servit un coup de cruchon, et, avec un rire malicieux au fond des yeux elle déclara :

  • « Vous n’avez pas pu me ramener mon modèle pour une dernière peinture, alors je vais imaginer le roi des rochers : le Rocher Lion » !