La confiture – Monika Espinasse

La confiture – Monika Espinasse

La confiture

 

Ses premières vacances à l’île d’Yeu ! L’île Dieu ! Quand ses amis parlaient avec passion de leur île, elle entendait toujours ça, île Dieu. Pendant longtemps elle n’avait même pas vérifié le nom exact, la situation sur la carte. Le nom lui parlait, l’intriguait, l’envoûtait.

 

Maintenant elle était là. Enfin. Elle était arrivée il y a trois jours. Traversée en bateau. La voiture restée de l’autre côté, garée sur le port. Elle s’était postée à l’avant du bateau, appuyée sur le bastingage. Le nez au vent. Malgré un soleil radieux, la mer était houleuse et le bateau tanguait, sautait sur les vagues, dansait. Mais Zélie jubilait, humait les odeurs iodées, léchait les gouttelettes salées qui éclaboussaient ses lèvres, admirait l’arc en ciel qui liait les vagues au ciel bleu.

 

Arrivée à Port Joinville. Débarquement. Quête d’un taxi.

« S’il vous plaît ! Direction Saint-Sauveur ! »

La tête lui tournait. Tous ces bateaux élégants serrés dans le port, amarrés sur les pontons flottants, tous ces vélos qui sillonnaient les rues adroitement, les effluves des restaurants, les étalages fournis des magasins qu’elle pourrait à loisir explorer pendant son séjour. Vacances. Farniente. Promenades. Elle ne s’occuperait que d’elle-même et de ses envies. Tranquille.

 

Des amis avaient mis à sa disposition une petite maison de pêcheur à Saint-Sauveur. Une de ces maisons blanches aux volets bleus qu’elle avait admirées sur les cartes postales. Une maison basse, bordée de boules géantes de hortensias roses et bleues. Entourée d’un jardin un peu sauvage, un pin, un pommier, des lances de roses trémières pourpres qui gardaient le portail peint en bleu. Dans un petit garage, une tondeuse et quelques vélos noirs, confortables, à trois vitesses.

 

Zélie s’était installée dans la petite chambre, avait inspecté la cuisine bien équipée, fait un tour dans le jardin, fermé la porte bleue avec une grande clef, et était allée visiter le village. Des rues étroites, sinueuses, calmes malgré l’affluence du mois d’août. Dans la rue principale, une poissonnerie exposait la pêche du jour sur un étal impressionnant. Les estivants faisait la queue en fin de matinée. De la boulangerie sortait l’odeur du pain frais et des gâteaux qui embaumait la rue. Des magasins de décoration, un tabac, des cartes postales, une épicerie. Une épicerie qui proposait des produits du pays. Elle s’arrêta pile. Son regard fut attiré par une pyramide de pots de confiture. De la confiture de pruneaux qui lui rappelait son enfance. Elle acheta deux pots pour goûter.

 

Et voilà ! Le pot de confiture est posé sur la table blanche, ronde, avec vue sur le jardin. Sur une assiette, une part de couronne briochée, coupée en tranches blondes, odorantes. Les effluves de café frais viennent de la cuisine et parfument la terrasse. Elle va chercher la cafetière et verse le café dans un mug, une tasse haute, blanche, décorée de petits bateaux bleus qu’elle a achetée hier sur le marché. Petite cuillère, couteau, serviettes, blanches aussi. Du beurre salé sur une petite assiette fleurie. Pas de sucre, la confiture suffira.

 

Enfin. Zélie est assise sur le coussin bleu qui recouvre la chaise de plein air. Après un repas simple, poisson grillé, salade fraîche, elle se laisse aller à sa gourmandise. Elle prend son temps pour déguster ce dessert, simple aussi, mais somptueux pour ses attentes. Café, brioche, confiture. Elle lâche la cuillère, surprise. Les pruneaux sont succulents, doux, sucrés. Mais elle est intriguée. Une autre cuillerée. Oui, il y a une pointe de cannelle ! Elle aime. Encore !Elle salive, laisse venir le goût entêtant, la senteur … poivrée ? Non ! Elle finit par regarder l’étiquette pour la première fois. Du rhum ! Pas mal de rhum ! Si elle s’y attendait ! Elle qui ne boit pas d’alcool. Mais c’est bon ! C’est même très bon !  Elle en reprend. Café, brioche, confiture. Confiture, brioche, café. Elle se délecte, s’enfonce, le soleil pèse plus lourd, chauffe la tête qui tourne, ce soleil qui tape, qui l’assomme. Elle a presque fini le pot. Elle pose la cuillère, ferme le couvercle sur la confiture si délicieuse, et si déstabilisante.

 

Sieste ? Non, ce serait dommage ! La mer ! Les vagues ! Se rafraîchir ! Oui, elle ira se baigner. Elle monte sur le vélo noir, confortable. Elle tangue un peu, tiens ! comme le grand bateau de la traversée. Elle rit doucement. Sort du jardin en zigzagant, prend la route en descente. Roule, en roue libre, les cheveux dans le vent. Zélie jubile, vole jusqu’à la plage des sapins, se faufile à travers les arbustes, jette son vélo sur le sable, court vers les vagues qui viennent à sa rencontre, la bousculent, la renversent. Zélie rit, Zélie est heureuse, insouciante, libre. Elle avance, tend les bras à la mer qui l’enserre, plonge, émerge, plonge, nage, bat des bras, des jambes, fend l’eau, tête, bras, jambes, tête, bras, jambes, souffle, respire, vit, part loin vers l’horizon. « Je suis un poisson, je suis un oiseau, je plane, je flotte, je rêve… » Elle se laisse porter, entraîner, loin, une ondine, une sirène, loin, profond, un petit point sur l’horizon, une écume, un nuage, un arc en ciel scintillant de couleurs tendres, la mer, le soleil, le ciel, un petit point, englouti par la mer lisse.  Plus de vagues, plus de point. Rien. Juste l’immensité de l’horizon, le ciel qui tombe dans la mer, la mer paisible qui embrasse le ciel.