La pierre de lune – Gilles Tiberghien

La pierre de lune – Gilles Tiberghien

La pierre de lune

 

Elle m’avait souvent parlé de ce concours de nouvelles organisé à l’île d’Yeu.

– Je connais des gens qui en ont publié, je suis sûr que tu as tes chances. Tu n’arrêtes pas de raconter des histoires et d’en écrire, ce serait drôle non ?

-Mais je ne sais rien de cette île, je n’y suis jamais allé. D’ailleurs ce genre d’endroit ne me plaît pas trop à priori. Ça doit être surpeuplé l’été, des parisiens uniquement, et totalement désert l’hiver. En plus je déteste ces petits paradis où les familles se déplacent en troupeau. C’est tellement artificiel.

– Tu te trompes, ce n’est pas ce que tu crois. Cette île-là, elle est spéciale. Tu verras quand tu viendras.

Mais je n’avais rien vu. Marie était sortie de ma vie avant que je ne puisse venir. Nous ne nous étions pas séparés : elle avait tout simplement disparu et personne parmi ceux qui la connaissaient un peu ne savait ce qu’elle était devenue. Elle avait payé ses deux derniers mois de loyer en prévenant qu’elle déménageait. Elle avait emporté toutes ses affaires mais ses voisins ne s’étaient aperçus de rien. Je n’avais jamais rencontré ses parents, je savais seulement qu’elle était fille unique. Lorsque nous étions ensemble et qu’elle venait me rejoindre dans ma chambre d’étudiant au milieu de mes livres empilés contre les murs ou alignés sur les étagères de la bibliothèque en pin et en briques que j’avais hâtivement construite, seul comptait le monde que nous formions tous les deux.

– Tu veux être anthropologue me dit – elle, un jour, quelle drôle d’idée ! Soit plutôt écrivain. Et c’est ce jour-là qu’elle me parla de ce concours. À présent je me demandais si pour elle je ne l’écrirais pas cette nouvelle sans savoir ce que j’allais inventer. Pour commencer il fallait que j’aille sur cette île et c’est ce que j’étais en train de faire en repensant à nous au moment où je sortis du train pour prendre le bateau à Fromentine.

J’avais loué une chambre sur un site internet et le propriétaire était venu en Méhari rouge m’attendre au débarcadère à Port Joinville

– Il y en a plusieurs ici mais la seule de cette couleur c’est la mienne, m’avait-il précisé. Vous ne pourrez pas vous tromper.

Il avait chargé ma valise à l’arrière puis il m’avait conduit chez lui. Pour s’y rendre il fallait, juste avant l’église de Saint Sauveur, tourner dans un chemin creux et pénétrer dans un vaste jardin dissimulé derrière une grande haie. Sa maison se trouvait au fond, blanche comme toutes les maisons de l’île mais avec un étage contrairement à la plupart d’entre elles. A côté, une sorte de petite dépendance semblait avoir été rajoutée.

– C’est là que vous dormirez, me dit mon hôte. Beaucoup de gens qui croient bien connaître l’île ignorent cette maison, ajouta t-il. Il y a une remise avec des vélos. Vous pouvez emprunter celui qui vous convient. Les ballades ici sont agréables, vous verrez. A cette saison il n’y a pas encore trop de monde. Vous n’êtes pas obligé de me dire maintenant quand vous partez. Il suffit de me prévenir au dernier moment. J’ai laissé sur la table un cahier avec une liste de restaurants et de commerces que je vous recommande. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas à frapper au carreau.

Je le remerciai, rangeai mes quelques affaires et dépliai par terre la carte que j’avais pris soin de me procurer avant de partir. Marie m’avait parlé d’un endroit appelé « Le caillou blanc ». On y trouvait des pierres qui semblent des morceaux de marbre. Elle m’en avait donnée une qui me servait de presse papier. C’est là que je décidai de me rendre d’abord sans bien savoir ce que j’allais y chercher. Comme le propriétaire m’y avait invité je choisis un vélo à ma taille et qui semblait en bon état de marche puis je roulai dans la direction de la Pointe du But.

Une demi-heure plus tard j’atteignais la plage et j’allais marcher au bord de la mer en me remplissant les poumons de l’air marin que je n’avais pas respiré depuis si longtemps. Mon esprit flottait un peu grisé. Mes yeux erraient sur l’horizon pour revenir ensuite se poser sur une barque ou sur une cabine en bois que je venais juste de remarquer. Soudain j’aperçus un alignement de pierres couvert de lourdes dalles, sans doute le « Dolmen de la planche à puare » que j’avais repéré sur le plan. Les rochers qui affleuraient au dessus de la mer semblaient faire écho à sa brute horizontalité. Marie m’en avait parlé.

-Tu te rends compte, il  a été érigé il y a 5 ou 6000 ans. C’est un vestige du néolithique. On en trouve plusieurs sur l’île. Il y en a un autre pas très loin de là qui m’intéresse plus spécialement.

-Et qu’est ce qu’il a de particulier celui-là ?

-Ah, tu verras quand tu viendras m’avait-elle répondu en riant. C’est une pierre magique. La nuit parfois y rodent des êtres mystérieux… J’avais souri mais, aujourd’hui, je n’avais plus que cette histoire à laquelle me raccrocher et ce qui pouvait lui correspondre le mieux c’était ce bloc granitique que l’on appelle « la roches aux Fras ».

« Fras », avais-je lu, se disait peut-être Far d’où dériverait farfadets, ces petits êtres ou lutins invisibles censés hanter ces régions. Quand à ce genre de mégalithe avec leurs petites cavités creusées à main d’homme on les appelle des pierres à cupules. On n’en connaît pas vraiment la fonction mais certains pensent qu’elles ont un rapport avec les étoiles.

En me guidant avec ma carte j’allais donc jusqu’à cette pierre que j’eus un peu de mal à trouver. J’en observais le relief bosselé, je tournais autour mais j’avais le sentiment que je ne découvrirais rien en m’y prenant de cette façon. Au bout d’un moment j’avisais quelqu’un sur le chemin qui semblait rentrer chez lui et je lui demandais s’il connaissait d’autres pierres de ce genre.

– Vous voulez dire des pierres à cupules ?

– Oui c’est cela.

– Bien sûr. Et pourquoi en recherchez-vous ? Je ne savais pas trop quoi lui répondre car hormis le fait que Marie en avait mentionné l’existence je n’avais aucune véritable raison de m’y intéresser. Je décidais de lui répondre franchement et je lui expliquais ce que j’étais venu faire sur l’île. L’homme avait posé son panier et m’avait écouté avec attention.

– Marie Loiseau dites-vous ? Une blonde aux yeux verts ? Je ne vois pas mais d’après ce que vous me racontez je comprends qu’elle vous a laissé un message.

– Un message ? Ces gros blocs ne me semblent pas très loquaces.

– Détrompez – vous. Ils sont énigmatiques, c’est vrai, et ils ne livrent pas facilement ce qu’ils ont à dire mais c’est affaire d’interprétation. Beaucoup de gens s’y sont intéressé sans rien en tirer tout en échafaudant mille théories à leur sujet. Mais ce ne sont pas des calendriers croyez-moi.

-Alors qu’est ce que c’est ? A quoi servent ces petites cavités ? Pourquoi les a t-on creusées ?

– Ce sont des pierres divinatoires.

– Elles permettent de prédire l’avenir ?

– Pas forcément, me répondit – il.

– Mais alors quoi ?

-Eh bien… il hésita un moment en me regardant comme s’il évaluait jusqu’à quel point il pouvait me parler ouvertement. Ce sont des sortes d’intermédiaires, disons.

– Des intermédiaires entre qui et qui ? Les dieux et nous ? Moi les dieux vous savez…

-Oh oui je me doute bien que vous n’y croyez guère et je suis comme vous. Mais il s’agit d’autre chose que je ne peux vous expliquez rationnellement. Il faut bien admettre d’ailleurs que ce n’est pas toujours possible. Vous pensez peut-être que je déraille…

– Mais non, absolument pas. Il y a toujours un fond de vérité dans les vieilles histoires…

– Ce ne sont pas de vieilles histoires. J’en ai moi – même fait l’expérience il n’y a pas longtemps.

Cet homme m’intriguait de plus en plus. Il était très grand et je m’aperçus qu’il était déjà très âgé. Il ne me semblait pas natif de l’île. Comme s’il avait deviné mes pensées il  reprit

-Je ne suis pas originaire d’ici. D’ailleurs je suis moitié à irlandais mais j’habite sur l’île depuis longtemps et, bien que peu enclin à la superstition, j’ai développé une sensibilité particulière aux phénomènes que l’on appelle paranormaux. Cela me vient de ma mère. Quoiqu’il en soit je peux vous assurer que cette pierre a certaines propriétés que l’on pourra sans doute comprendre un jour mais qui, pour le moment, nous semblent inexplicables…

– Comme quoi ?

– Comme le fait de répondre à certaines questions que vous leur posez.

– C’est une pierre qui parle ?

-Non, bien sûr, mais elle vous répond à sa manière.

-Et comment ?

Il me regarda un moment sans rien dire. Puis il se pencha pour reprendre son panier et au moment où il allait s’en aller il me fixa droit dans les yeux

– Revenez ici cette nuit avec deux bouteilles d‘eau que vous répandrez à la surface du rocher après avoir posé votre question à voix haute. Montez ensuite sur la pierre et observez bien sa surface. Vous y trouverez une réponse. La pierre répond toujours mais parfois à une autre question plus importante que vous n’avez pas su lui poser. Il la regarda alors derrière moi avec un air rêveur. Je la contemplais à mon tour un moment.

Quand je me retournai, l’homme avait disparu. J’allai chercher mon vélo et repris la direction de Saint Sauveur. Puis je ressortis pour me rendre dans un bar du port, dont Marie m’avait souvent parlé. On y servait des apéritifs copieux sur des planchettes en bois, du fromage et du saucisson. L’ambiance était très animée. Je ne cessais de penser à ce que m‘avait dit l’étrange personnage que j’avais rencontré dans l’après – midi et plus j’y réfléchissais plus tout cela m’apparaissait complètement irréel. Pourtant je n’avais pas été victime d’une hallucination. A 11h, je décidai d’y retourner.

Je la retrouvai beaucoup plus facilement que je ne l’aurais supposé. J’avais eu de la chance mais c’est aussi un peu comme si j‘avais été secrètement guidé vers elle. J’avais placé deux bouteilles remplies d’eau dans le panier fixé à l’avant de mon vélo et je les emportais avec moi en me dirigeant vers la grosse masse sombre qui se découpait nettement sous la lumière de la lune. Je grimpai dessus comme l’homme m’y avait invité et je répandis l’eau sur toute sa surface puis j’observais.

Au début je ne perçus rien de spécial à part des éclats de lumière pâle qui brillaient ici et là. Je restais ainsi aux aguets quelques minutes. Puis je me souvins que je devais poser ma question à voix haute. Alors j’articulais assez fort pour être entendu à quelques mètres :

-Où es-tu Marie ?

Ensuite je scrutais à nouveau le dessus du rocher. Toujours le même scintillement. Je regardais la lune. Elle était parfaitement ronde et l’on apercevait distinctement ces tâches qui semblent dessiner un visage. Je me perdis un moment dans mes rêveries si bien que regardant à nouveau à mes pieds je fus comme ébloui et je ne vis plus du tout la même chose. Au lieu d’un éparpillement de petites lumières j’aperçus des sortes de lignes se dessiner comme tracées en pointillé, des lignes qui me semblaient former des lettres. La première c’était clairement un « J ». Juste à côté, plus difficile à comprendre, je reconnus un « E ». J’aperçus tout de suite le « T » mais après ma vue se brouilla à nouveau et je cessai de saisir quoi que ce fût. J’avais peur que l’eau ne s’évapore et que le sens de tout ceci m’échappe définitivement. Alors je fixais de nouveau la lune puis la surface du rocher en mettant un certain temps à retrouver les premières lettres qui se formèrent beaucoup plus facilement cette fois. Mais je ne voyais toujours rien d’autre. J’allais abandonner quand, jetant un coup d’œil un peu plus loin, je crus apercevoir quelque chose mais cela disparut aussitôt. Je levai à nouveau la tête, emplit mes yeux de lumière blanche et recommençai à scruter le coin supérieur droit où il m’avait semblé apercevoir une lettre. Elle s’y trouvait en effet : c’était un « A », très lisible, juste à côté d’un grand « I ». Je quittai aussitôt mon perchoir, enfourchai mon vélo et allai rejoindre mon gite.

Cette nuit là j’écrivis une longue lettre que je déchirai et recommençais à plusieurs reprises. Puis je fis le récit de ce qui m’était arrivé sur l’île, exactement ce que je viens de vous raconter. À côté de l’argent que je devais à mon propriétaire, je laissai ce texte en évidence sur la table avec, écrit en rouge, sur la première page, À l’intention de la secrétaire générale de l’association « Une île …des auteurs ». La lettre, je la mis dans une enveloppe au nom de Marie Loiseau et la glissai dans ma poche. Puis je sortis dans le jardin. Le soleil venait juste de se lever. Je me mis aussitôt en route vers la gare maritime.