La pointe des Corbeaux – D. Sautot

La pointe des Corbeaux – D. Sautot

                                   La pointe des Corbeaux

Lorsque Laure débarqua dans le petit port, elle ressentit une sérénité intérieure qu’elle n’avait plus connue depuis de longs mois. La douce lumière du levant baignait l’embarcadère, des touches dorées décoraient de ci, de là la crête des vagues dessinées par le sillage du bateau. Quelques pêcheurs rentraient du large, l’île vivant essentiellement de la pêche et du tourisme. Si on le lui avait demandé, elle n’aurait pas su expliquer l’enchaînement des faits qui l’avaient conduite jusqu’à cette île du Ponant. C’est par hasard qu’elle avait ramassé un journal laissé dans le train par un voyageur anonyme. Ce matin-là, un article avait attiré son attention. Elle avait noté soigneusement le numéro de portable mentionné en bas de page. C’était cela qu’elle voulait: débarquer dans une île, quelle qu’elle soit, pour s’isoler, quitter le continent, pour trouver un peu de solitude et de calme.

Aujourd’hui, les souvenirs douloureux paraissaient plus lointains, et seul le paysage qui s’offrait à ses yeux et l’instant présent lui importaient. En cette fin du mois d’août, elle débarqua avec quelques touristes, les derniers de la saison, certains munis de sacs à dos et d’appareils photos, d’autres d’une carte de l’île et de bâtons de marche. Ils s’éloignèrent rapidement. Laure s’accorda un peu de temps pour assister aux prémices de l’activité portuaire. Puis elle sortit son téléphone portable pour consulter le dernier sms : « voyage-dans-les-profondeurs.com, 2, chemin du Diable, Saint Sauveur. Je vous attends à 10 heures. Léonie. » Un joli prénom, se dit-elle, tout droit sorti d’un autre siècle.

Son GPS sur son téléphone lui indiquait que le village était situé à quelques kilomètres de Port-Joinville ; au lieu de prendre la navette, elle décida de profiter de l’air frais de cette belle journée ensoleillée et se mit en marche en traînant sa valise à roulettes derrière elle.

 

La maisonnette située dans le chemin du diable n’était pas récente. Avec ses volets bleus et ses murs blanchis, elle ressemblait de par son architecture à de nombreuses habitations de l’île. Pourtant, Laure ne savait pas pourquoi, l’endroit ne lui plaisait pas vraiment.  Soudain, une voix se fit entendre :

– « Bonjour, vous venez pour le stage ? »

Laure sursauta. Le visage émacié d’une vieille femme était apparu derrière une fenêtre sans qu’elle s’en aperçoive. Deux yeux bleus perçants l’observaient.

Laure s’efforça de sourire et répondit d’un ton qui se voulait léger :

– « Oui, bonjour ! Je m’appelle Laure et j’ai reçu un sms de Léonie Bontemps. »

-« Je suis Léonie Bontemps. Déchaussez-vous devant la porte et entrez ! Je n’aime pas que les gens du continent salissent ma maison ! »

Laure s’exécuta, interloquée par l’arrogance de la voix. Quand elle ouvrit la porte basse, elle constata que l’intitulé du stage correspondait bien à ce qu’elle voyait : elle avait l’impression de descendre dans les abysses tellement l’intérieur était sombre.

 

Au bout de quelques minutes, ses yeux s’habituèrent à l’obscurité. Elle put alors observer discrètement son hôtesse: de taille moyenne, plutôt maigre, le dos légèrement voûté, Léonie devait bien avoir soixante-dix ans. Etonnant, pensa Laure, qu’elle envoie des sms à son âge ! Mais elle n’osa pas le lui demander. L’interrompant dans ses pensées, la vieille femme tira une chaise et la présenta à Laure qui hésita à s’asseoir devant la table rustique.

L’intérieur de la maisonnette était démodé, composé essentiellement de meubles anciens et en bois, mais chose positive, cela sentait le propre. Laure respira un grand coup pour se détendre.
Déjà, Léonie avait pris place à ses côtés pour lui poser des questions ; Pourquoi avait-elle choisi de s’inscrire à ce stage ? Quel était son état d’âme actuellement? Etait-elle célibataire ou en couple ? Avait-elle une famille? Où allait-elle loger? Allait-elle régler par chèque ou en espèces? Et d’ajouter qu’il fallait lui promettre d’être à l’heure tous les matins et de suivre tout le stage jusqu’au bout en tenant compte des recommandations.

Laure répondit qu’elle était célibataire, qu’elle était venue sur l’île pour s’isoler après un douloureux événement et qu’elle attendait beaucoup du stage pour se reconstruire. Sa famille vivait à plus de mille kilomètres, c’est pourquoi elle avait choisi de louer une chambre dans la maison d’hôtes de Madame LOUIS, chez qui elle prendrait aussi ses repas. Elle réglerait par chèque au milieu du séjour. Oui, bien sûr, elle serait à l’heure!

Léonie l’écouta sans l’interrompre. Ensuite, elle sortit du tiroir d’un buffet bas bancal un jeu de cartes usées et jaunies. Elle lui tendit le jeu, la pria de battre les cartes trois fois, puis lui demanda d’en tirer une seule. A peine arrivée, Laure commençait à se demander en quoi consistait cette mascarade. Ayant suivi des études scientifiques, étudiante brillante et cartésienne, elle était titulaire d’un master de physique depuis deux ans ; par conséquent, elle  avait plutôt envie de prendre ses jambes à son cou. Mais parce que son éducation l’incitait au respect, elle prit une carte du jeu sans montrer sa désapprobation et la tendit à la vieille femme. Quand Léonie la retourna, elle grimaça. La silhouette d’un homme vêtu d’un long pardessus noir, avec un nez semblable au bec d’un corbeau, se profilait sur la carte.

– « Pas bon, pas bon du tout ! » s’écria Léonie.

– « Pourquoi ? » demanda la jeune femme.

-« C’est l’ombre des profondeurs! » répondit Léonie.

Laure aurait volontiers éclaté de rire si le ton de la vieille n’avait pas été aussi inquiétant.

-« Tirez une autre carte ! » intima-t-elle.

Laure s’exécuta et posa cette fois-ci la représentation d’un jeune bébé au visage angélique, tout vêtu de blanc, à côté de l’homme en noir. Le contraste était saisissant.

Sans s’intéresser davantage à Laure, Léonie isola les deux cartes sur le buffet en marmonnant. Ensuite, elle ajouta :

-« Il faudra fuir la Pointe des Corbeaux tant que vous n’êtes pas prête! »

Sur ces mots, elle congédia la jeune étudiante qui se retrouva hébétée, sa valise à la main, devant l’habitation. Elle se rechaussa en se disant que Léonie aurait pu sortir directement d’un conte des frères Grimm. Quand elle était enfant, elle dévorait leurs lectures. Mais maintenant, elle n’avait plus l’âge de se laisser intimider! Elle ressortit son portable, choisit l’application GPS et se mit en quête de la chambre d’hôtes qu’elle trouva sans peine à quelques rues de là.

Lorsqu’elle sonna, un jeune homme athlétique, la petite trentaine, lui ouvrit. Vêtu d’un pantalon beige, d’un T-shirt blanc et de baskets de marque, elle le trouva tout de suite attirant et chaleureux. Il se présenta comme étant le fils de Madame LOUIS et lui montra la chambre d’hôtes et la terrasse couverte où elle pourrait prendre ses repas. En dix minutes, Laure avait oublié la vieille femme et ses cartes ! Elle déballa ses affaires, puis sortit faire un tour dans le village, emplissant ses poumons d’air iodé du large.

Ce soir-là, la jeune femme se coucha de bonne heure. Au repas, le garçon n’était pas

réapparu. Sa mère, une femme joviale et pas compliquée, lui avait servi une viande délicieuse accompagnée de mojettes, des sortes de haricots blancs. Après le dessert, -la tarte aux pruneaux faite maison l’avait réconciliée avec la vie !-, Laure avait posé quelques questions sur Léonie à son hôtesse. Madame LOUIS avait éclaté d’un rire franc et sonore en lui certifiant qu’elle était certes bizarre, mais qu’elle n’était pas folle et devinait tout !

 

Le lendemain matin, il était presque neuf heures trente lorsque le cri des mouettes réveilla la jeune femme. Au moment où elle mettait le pied par terre, comme par magie, le souvenir d’un rêve lui revint en mémoire. Elle se trouvait sur une plage de sable fin et un bel homme accourait vers elle. Mais plus il se rapprochait d’elle et plus il rapetissait jusqu’à devenir un enfant au visage angélique; il était vêtu d’un long manteau blanc. Quand il ne fut plus qu’à un mètre d’elle, tel un fantôme, il disparut subitement. Laure ne put s’empêcher de repenser à la carte tirée la veille. Il lui fallait en savoir davantage.

D’ailleurs, il était presque l’heure de se rendre chez Léonie ; alors, elle se doucha rapidement et fila vers la rue du Diable. Celle-ci l’accueillit par un simple bonjour, lui fit retirer ses chaussures et la fit asseoir à la même place que la veille. Sans dire un mot, la vieille femme alla chercher dans sa cuisine deux tasses de café et cette fois, elle se plaça en face d’elle pour mieux l’observer. Laure apprécia le café, mais elle détestait la façon dont Léonie la scrutait. Gauchement, elle porta la tasse à sa bouche et avala d’un trait le café.

 

Quelques minutes plus tard, la vieille femme lui présenta un bloc à dessin et des feutres.

-« Dessinez votre rêve ! » ordonna-t-elle.

Laure sursauta. Comment avait-elle su qu’elle avait rêvé ?

Bien que peu adroite en dessin, Laure se représenta sur la plage avec un homme qui devenait de plus en plus petit. Elle acheva en dessinant un enfant tout près d’elle.

Léonie observa le dessin une minute, puis demanda :

  • «Et après, il a disparu ? »
  • « Oui, avoua Laure interloquée. Il était vêtu de blanc comme sur la carte. »

Léonie soupira et répéta comme précédemment :

« Il faut fuir la Pointe des Corbeaux tant que vous n’êtes pas prête ! »

« Pas prête pour quoi ? »

Sa question resta en suspens.

Sans rien ajouter, elle lui prit doucement le dessin des mains pour le poser sur le buffet bas, juste à côté des cartes. Et elle renvoya la jeune femme.

 

Laure apprécia de se retrouver à la lumière du soleil. Elle n’aimait vraiment pas la salle mal éclairée. Tandis qu’elle marchait doucement dans le village, la curiosité la gagna : elle irait voir cette fameuse Pointe des corbeaux !

Comme elle cherchait sur son GPS ce lieu maudit, Fabien, le fils de Madame LOUIS, passa en vélo devant elle. Il la salua et lui demanda si elle s’était perdue. Laure lui parla de son intention de se rendre à la Pointe des Corbeaux sans mentionner toutefois la mise en garde de la vieille. Le jeune homme lui proposa de l’accompagner sur le champ.
Contrairement à ce qu’elle s’était imaginée, l’endroit n’avait rien d’inquiétant, bien au contraire. Un joli sentier côtier menait à un phare qui dominait la pointe. D’un côté, il débouchait sur une crique de sable fin, de l’autre, on pouvait apercevoir une partie de la côte sauvage. La mer s’engouffrait dans les rochers de façon immuable: un spectacle vivant dont elle ne se lasserait jamais : il y avait dans ce flot d’eau continu une telle force que le contempler requinquait le plus amorphe des individus. Elle songea à son passé, elle si gaie d’habitude, devenue en une seule journée une poupée de cire éteinte. Mais aujourd’hui, elle l’espérait, la mer allait la faire renaître. Elle se jetterait bien dans les vagues !

 

Le jeune homme s’était arrêté près du phare, avait posé le vélo sur l’herbe écorchée par les vents violents des tempêtes. Elle aussi se sentait écorchée, mais la présence rassurante de Fabien lui faisait un bien fou. Face à la pointe, il observait le vol d’une mouette. Elle s’approcha de lui. Etrangement, avec certaines personnes, on entre en communion immédiatement. C’est exactement ce qu’elle ressentait avec lui. Soudain, elle eut envie de lui prendre le bras et de lui dire merci de l’avoir accompagnée jusque-là. Il ne bougea pas, ne retira pas son bras. Au contraire, il la regarda et se mit à lui sourire, calmement, intensément. Ils restèrent un moment côte à côte, sans rien se dire. Quand ils décidèrent de rentrer, le soleil était au zénith. Ce jour-là, Laure n’aurait manqué le repas sous aucun prétexte : elle avait une faim de loup !

 

Le troisième jour, Fabien lui apporta le petit-déjeuner. Il lui demanda si elle avait bien dormi.

-« Jamais aussi bien depuis plusieurs semaines ! » répondit-elle en lui rendant son sourire.

Timidement, il lui proposa de louer un vélo afin de lui faire découvrir d’autres lieux de l’île : le port de la Meule, le port des Vieilles. Laure en avait envie, mais

ce mot lui rappela son engagement. Même si le stage lui apportait plus d’angoisses que de bénéfice, elle se devait de le poursuivre. Elle déclina en expliquant brièvement qu’elle avait rendez-vous chez Léonie Bontemps à dix heures. Elle lui promit de se rendre disponible le lendemain matin. En entendant ce prénom, le visage de Fabien perdit une seconde de sa quiétude, mais Laure pensa qu’il était contrarié qu’elle repousse leur sortie.

 

Comme la veille, Léonie l’attendait dans la petite salle et la fit asseoir à la table. Qu’allait-elle inventer ce matin ?

-« Vous êtes allée à la Pointe des Corbeaux hier, n’est-ce pas ? » demanda-t-elle tout de go.

-« Oui, c’est un endroit magnifique ! » avoua Laure crânement.

-« Le corbeau noir rôde encore.» répondit la vieille femme avec humeur.

 

Cette fois-ci, Laure explosa ; elle en avait assez de tous ces secrets. Qu’elle s’explique enfin ! A l’heure d’Internet, des GPS et avec son master de physique, elle n’allait quand même pas croire à toutes ces sornettes !

Léonie l’écouta sans broncher, laissant s’écouler sa colère. Calmement, elle répéta qu’il fallait fuir la Pointe des corbeaux, que l’ombre des profondeurs rôdait encore.

Sur ces mots, elle sortit d’un tiroir une boule d’argile qu’elle tendit à Laure.

-« Fermez les yeux et imaginez quelque chose qui vous a fait souffrir. Et maintenant, avec l’argile, modelez cette chose! Non, gardez les yeux fermés, laissez travailler vos doigts ! Cela doit venir des profondeurs !»

Tandis que Laure malaxait l’argile, elle fut submergée par une charge émotionnelle intense. Une larme s’échappa, puis une deuxième, pourtant ses doigts continuaient de triturer, de modeler et d’arrondir la terre. La vieille femme ne sembla ni surprise, ni attendrie quand le flot devint ininterrompu. Tel un oiseau de proie, elle attendait l’œuvre qui prenait forme. Laure avait fini, mais l’émotion était telle qu’elle plaça le modelage devant Léonie, se leva et ravalant ses larmes, quitta prestement la maisonnette. Arrivée à la chambre d’hôte, elle se jeta sur le lit et plongea dans un sommeil agité et peuplé de créatures oniriques : sur un brancard d’hôpital, une poupée de cire qui lui ressemblait étrangement ; à côté, deux infirmières vêtues de blouses blanches et armées de bistouris. « C’est banal », disait l’une d’elle, tandis que l’autre attaquait l’abdomen. Sentant une douleur sourde, Laure hurla, un cri déchirant sortit du plus profond d’elle-même. Elle se réveilla en sueur. Pourtant, dans la chambre tout était paisible, le soleil éclairait les meubles. Elle mit du temps à reprendre ses esprits, toute hantée qu’elle était par cette scène plus vraie que nature. Il était temps de trouver ce qui se cachait à la Pointe des Corbeaux.

 

Ne la voyant pas dans la salle de restauration, Fabien s’inquiéta. Il lui semblait peu probable que la vieille Léonie l’aie gardée à déjeuner. Il décida d’aller vérifier quand même. Mais les volets bleus étaient tous fermés. Il frappa à la porte bleue. Aucune réponse. Il n’y avait personne. Alors, il enfourcha son vélo et se fiant à son intuition, se dirigea vers la Pointe des Corbeaux. Arrivé sur le chemin qui surplombe la pointe, son regard fut attiré par un baigneur qui jouait dans les vagues. Il fut prompt à reconnaître la silhouette de Laure. Subitement, il comprit que quelque chose d’anormal se produisait : elle était en train de se noyer. Il descendit comme un fou le sentier. Arriverait-il à temps pour la sauver ? Il n’était désormais plus qu’à quelques mètres de l’eau. Le visage sortait des vagues par à-coup pour retomber sous les flots, puis réapparaissait encore. Il se jeta dans la mer. En quelques brasses, il fut à sa hauteur, passa son bras autour de sa taille et entreprit de la ramener vers le bord. A cet instant, le poids commença à se faire plus lourd. Au lieu de se laisser porter, le corps se rebiffa, l’entraînant une première fois vers les profondeurs. Fabien lutta énergiquement pour se propulser vers la surface, mais ses efforts furent insuffisants. Déjà, la masse le jetait sur les rochers. Les vagues devinrent plus fortes, la mer se déchaîna. Il luttait en vain contre cette tempête soudaine et inexpliquée. Pour la dernière fois, il vit le visage de la jeune fille, impassible; ses yeux semblaient l’hypnotiser. Quand ses forces l’abandonnèrent, il sombra avec elle.

Le lendemain matin, les gardes côtiers retrouvèrent deux corps enlacés sur la grève ; celui d’un jeune homme dont les yeux fixaient le regard métallique d’une poupée de cire. Seul un corbeau noir semblait veiller sur eux.

Epilogue

 

La vieille Léonie referma le journal. Elle l’avait pourtant prévenue, cette fille ! Tous les anciens de l’île savent que sous son apparente tranquillité, la Pointe des Corbeaux peut être dangereuse, les remous et les courants y sont parfois violents, mais plus violentes encore sont les turbulences intérieures.
En soupirant, elle s’approcha du buffet bas, prit les deux cartes jaunies et les rangea dans le paquet. Ensuite, elle contempla un instant l’embryon d’argile et marmonna :

-«  Non, ce n’est pas banal ! L’ombre rôde longtemps, il faut savoir l’entendre et l’apprivoiser. C’est difficile de renaître à la vie après avoir perdu un bébé. »

Sur ces mots, ses doigts noueux entreprirent de malaxer l’avorton d’argile jusqu’à redonner à la terre sa forme initiale.