La tête de lion – Alienor Asselot

La tête de lion – Alienor Asselot

La Tête de lion

 

J’inspire doucement, les yeux fermés, laissant couler les rayons du soleil sur ma peau. La lumière taille des formes mouvantes sur les feuillages de la haie, et joue doucement avec les lauriers roses. Mes mains enserrent les poignées de mon vélo, monture infatigable de mes étés juvéniles, tandis que Roland à mes côtés se balance sur sa selle.

Nous nous élançons depuis le Marais salé, pour suivre les contours ourlés de plages. Une sensation étrange m’enserre le cœur, une tenaille aiguisée de regret et d’appréhension, qui prend en étau ma poitrine ; heureusement, comme s’il l’avait pressentie, Roland se tourne vers moi et sourit. Comme chaque fois, je m’étonne de sa beauté intacte, lumineuse. Les années glissent sur lui sans jamais l’atteindre. Ses épaules rondes et chaudes protègent une taille souple, et ses yeux clairs se détachent d’un visage éternellement lisse, auréolé de cheveux blonds acier. Je ne peux m’empêcher de sourire, et pédale plus fort encore.

L’île vit, gonfle ses pins couronnés d’or et ses genêts poudreux sous un vent tiède, et roule de gigantesques vagues qui viennent se fendre en gros bouillons sur la falaise. Comme chaque année, notre parcours consiste à suivre la côte, de la Pointe des Corbeaux jusqu’à l’Anse des Soux en passant par la plage des Vieilles, avant de continuer le long de la côte sauvage.

Depuis qu’elle est infestée de vacanciers opulents, l’île n’a jamais été aussi vide. Elle s’agite, s’agite, au gré des cocktails et des vernissages, des butinages stériles où les mondains prennent la vie pour un coquillage qu’ils sucent à grand bruit avant de le rejeter. Pauvres fous. Cela fait longtemps que Roland et moi avons délaissé la multitude des baigneurs pour nous emplir les poumons du parfum bruissant des ajoncs et de la bruyère à travers la lande. Les lichens râpeux et les mûriers qui agitent leurs maigres bras dans le vent sont nos fidèles compagnons, bien plus que les estivants, qui nous scrutent sans cesse avec des visages étranges et grimaçants. Je les vois bien, qu’importe ! Je sais depuis longtemps qu’ils sont jaloux, bêtement jaloux, rongés jusqu’à la moelle par leur affreuse jalousie, celle qui lorgne d’un œil mauvais notre bonheur insolemment frais et jeune, notre amour limpide qui éclate comme une évidence. Ils n’ont jamais pu comprendre cela, et se replient sur leur amour papillon, aux jolies couleurs mais à la légèreté funeste, qui craint la solitude et tâche de masquer la flétrissure qui nous guette tous. Notre amour à nous ne maquille pas notre angoisse, il n’est pas une échappatoire à notre vie affairée, il est notre gravité, notre but, notre fin. Il échappe à ce qui est gris et laid, aux éclaboussures de l’argent et des fautes de goût, aux confitures rangées au mauvais endroit sur les étagères. Oui, pour notre plus grand bien, la vie nous a épargné ces salissures. Cette grâce froisse les passants et les renvoie à leur médiocrité ; leurs regards réprobateurs masquent mal leur amertume.

Nous nous arrêtons au moment où la lande s’épaissit, à l’entrée de la côte sauvage. Je déballe quelques olives et un morceau de fromage, achetés le matin au marché de Saint Sauveur, avant le pullulement de polos bariolés, de liberty aérien et de siroteurs en terrasse. Je grignote mes quelques victuailles, pendant que Roland me regarde faire, d’un sourire attendri. Il n’a pas faim, comme d’habitude. Je fais la conversation, et comme d’habitude aussi, je parle à Roland, dans mes drôles de monologues qu’il aime tant, ces moments où je me tricote la conscience, comme il dit.

« As-tu déjà remarqué la proximité sonore entre « l’amour » et « la mort » ? J’aime les prononcer très vite, et les imaginer pris dans le même filet, enlacés, comme si le second était la rançon du premier, comme si aimer vraiment impliquait de se flétrir dans l’instant, comme si le vrai amour était de donner sa vie, comme si sans amour il n’y avait que la mort. Tu ne trouves pas, Roland ? »

Mais Roland se contente de sourire gentiment. Cela fait longtemps qu’il ne cherche plus à répondre à mes errements mais qu’il les accompagne du regard, qu’il les ponctue de signes de tête dubitatifs ou de hochements approbateurs. J’aime et je chéris la manière intime que nous avons de nous comprendre, imperceptible pour autrui.

Nous reprenons nos vélos et nous enfonçons davantage dans les chemins de lande qui écorchent l’épaisse côte sauvage d’une lame dorée. L’air à présent pèse sur nos épaules de toute sa chaleur, comme un lourd couvercle que ne vient alléger aucune brise. Une sensation d’étouffement m’envahit, et je choisis de me concentrer sur les sentiers qui se déroulent sous ma roue, ces traces si familières que nous suivons chaque année, tous les deux. Les cahotements qui secouent mon vélo me rassurent. Je lève les yeux et aperçois au loin le tee-shirt bleu de Roland, celui qu’il remet chaque été. « Attends-moi ! » Mais, comme souvent, il n’entend pas. J’appuie plus fort encore sur la plante de mes pieds et tâche maladroitement d’accélérer, mettant en branle mes bras et mon torse pour aider mes jambes, ce qui n’a pour effet que de me fatiguer davantage sans pour autant aller plus vite. La chaleur se mélange à mon angoisse et me force subitement à ouvrir la gorge pour recueillir un peu d’air. « Attends-moi, Roland !… »

Cette fois-ci il m’a entendue, il s’est arrêté le long du chemin, et m’attend. Je distingue mal ses traits, presque effacés par la poussière, mais je retrouve son grand sourire, qui brille au creux de l’ovale estompé. Soulagée d’arriver enfin à sa hauteur, je jette mon vélo à terre et me précipite dans ses bras. Immédiatement, son contact disperse toutes mes angoisses, et me rend légère, légère, comme si j’allais m’envoler au bout d’une corde. Je lève les yeux et retrouve enfin son regard pur, tandis que sa poitrine s’élève par saccades au rythme de son rire bienveillant. « Tu pourrais m’attendre de temps en temps ! » Je ris avec lui, avant de reprendre mon vélo, mais croise au passage l’œil mauvais d’une jeune cycliste qui nous regarde avec un rictus méfiant. « Une mal baisée », soufflé-je à Roland, qui rit à nouveau. Nous reprenons notre route, pour conclure notre périple par la plage préférée de Roland, celle de la Belle Maison. En dépit de ma feinte nonchalance, le regard de la jeune cycliste m’obsède, tourne autour de moi comme une mouche affairée qui cherche à me piquer les paupières. « Lâche-moi ! » Mais la mouche revient, traînant avec elle une sensation gênante, comme une sourde douleur qui cache encore son visage et qui se prépare à me mordre la poitrine.

Enfin la Belle Maison se dessine sous notre regard, cette griffe or et turquoise au creux de la falaise, accessible seulement par des chemins rocailleux semés d’éboulis. Nous nous arrêtons un instant pour contempler la splendeur sauvage du lieu. Je tâche d’attraper la main de Roland, mais celle-ci m’échappe, comme si elle était devenue liquide, mince couleuvre qui se dérobe à mon étreinte. Mon cerveau s’emplit d’un bourdonnement sourd, et je lève les yeux vers lui. Roland ne me regarde pas, il fixe l’horizon. Mes yeux troublés ne m’offrent à voir qu’un profil indistinct, une mèche indisciplinée qui barre un front hâlé, tandis que le reste du visage se vaporise dans une grisaille nébuleuse. Il se détourne soudain. Je le regarde diriger ses pas vers un bouquet de rochers que je connais bien. Les jeunes aiment l’appeler Tête de lion, pour le léger promontoire qui forme un museau duquel s’élancent les plus hardis. « Non Roland, s’il-te-plaît ! Ne fais pas l’enfant ! » Son visage se retourne et j’y devine un large sourire frondeur, celui auquel il sait que rien ni personne ne résiste. Il m’envoie un baiser du bout des lèvres, ébouriffe ses cheveux et reprend sa course vers la Tête de lion. Roland a toujours raffolé des sauts de rocher, et par extension de toute expérience à risque qui peut le faire briller devant un public. C’est d’ailleurs comme cela qu’il m’a séduite, il y a maintenant des années, lorsqu’invité par un ami à l’île d’Yeu il paradait devant nous, flanqué de sa bande de jeunes coqs, pour rivaliser en sauts et contorsions aériennes. Je souris à cette pensée, mais mes lèvres se figent en une grimace à la vue de la marée basse. Impitoyable, la Tête de lion flotte plus haut que jamais sur l’étendue argentée. « Roland, reviens ! C’est marée basse ! Tu n’as personne à impressionner ! Tu sais bien que je déteste quand tu fais ça… » Ma prière s’étrangle dans ma gorge, tandis que la falaise, la mer et le ciel se mélangent en des couleurs indéterminées et que mes oreilles retentissent d’un sifflement strident. « Ne me laisse pas seule… »

Epuisés, mes yeux déjà ne voient plus la jeune silhouette au loin qui s’élance, et se posent sur mes mains, ces mains tristes, flétries comme des vieilles pommes, sur lesquelles apparaissent déjà des taches brunes, l’empreinte de celle qui vient toujours sans nous demander notre avis.

 

 

 

« Pardonnez-moi Monsieur, savez-vous qui est la dame debout sur les rochers, qui fixe la mer depuis tout à l’heure ? »

« La vieille dame là-haut ? »

« Oui, j’hésite à aller la voir, elle ne remue pas d’un pouce mais je crois voir ses lèvres bouger ; elle m’inquiète un peu. »

« Oh ! Ne vous avisez pas d’aller la voir Monsieur, cela ne vous apporterait pas grand-chose, vous auriez beau vous planter là, comme ça, juste devant elle, je ne suis même pas sûre qu’elle vous verrait. C’est une figure célèbre ici, on l’appelle la petite fiancée de l’île. Son histoire est bien triste ; à ce qu’on dit, elle venait à l’île d’Yeu tous les étés dans sa jeunesse, et elle a épousé un garçon qui passait ses vacances avec elle. Juste après leur mariage, ils sont partis en voyage de noces sur l’île, mais au soir du premier jour, son mari s’est tué en sautant des rochers alors que la marée était basse. Depuis, elle revient toujours à la même période, en parlant toute seule à vélo, et en faisant des gestes étranges. Tout le monde ici dit qu’elle n’a plus toute sa tête ; heureusement, elle est inoffensive. »

 

 

 

« Ah ! Roland ! Te revoilà, tu m’as fait peur, comme toujours. Je t’ai déjà dit de ne plus me laisser seule… »