Le cabas bleu – Marie José Gonand

Le cabas bleu – Marie José Gonand

LE CABAS BLEU

          Sa main serre la mienne un peu plus fort. Le matin se lève sur la ville de Malzéville,  inondée par une pluie diluvienne. Je dois vite partir. Un train à sept heures trente à la gare de Nancy et un taxi qui m’attend déjà devant la porte.  Elle me demande pour la troisième fois de ne pas oublier le vieux cabas bleu qu’elle croit avoir laissé l’an passé au bar du Centre, à Port Joinville.

  • Il faut absolument le récupérer. Garde le chez toi jusqu’à mon retour.

Je caresse une dernière fois son crâne chauve et saisis mon sac de voyage.

Après l’émotion, l’égoïsme reprend le dessus. Difficile d’avouer que je me réjouis de retrouver la lande de l’île, ses asphodèles et ses ajoncs en fleurs. Les balades à vélo m’ont manqué durant toute cette semaine où j’ai écouté la douleur et les angoisses de mon amie malade. Comme l’impression de ne respirer qu’à demi. L’air frais et le vent marin me manquent. Oui, je suis soulagée de m’éloigner du malheur en cette heure grise.

Le voyage me paraît long. Impossible de rentrer dans mon livre. Angoisses et réminiscences. Un enfant très sage caresse un chaton roux qui ronronne sur ses genoux. Ce bruit familier m’amène à la somnolence. Mais la fureur reprend le dessus. Je me lève et me dirige vers le wagon-bar où une serveuse accorte m’accueille. Surprise sur son visage quand je lui demande une bouteille de vin blanc.

  • Vous voulez l’emporter Madame ?

L’alcool me replonge dans mes interrogations. C’est quoi cette histoire de cabas bleu ?

 

 

 

 

 

Le compagnon de F. m’a demandé hier au téléphone d’aérer leur maison quand il fait beau.

  • Tu as les clefs ! Vas-y tous les quinze jours, ça devrait suffire. Merci d’avance et à tout bientôt. Je compte sur toi.

J’ignore bien sûr quand ils reviendront tous les deux. Alors, je tiens mon engagement. Dès que la chaleur arrive, je vais ouvrir les fenêtres du logis déserté.

Au début de l’été, le 29 juin si j’ai bonne mémoire, soleil et vent me semblent propices à la lutte contre l’odeur morbide de renfermé de la vieille maison. J’abandonne mon vélo sur le chemin herbeux et pénètre un rien intimidée dans le jardin touffu de mes amis. Première surprise : portes et fenêtres sont grandes ouvertes. A pas de loup, j’entre dans la pièce principale. Là, deuxième surprise : un immense animal se redresse. Il était assis au bureau à faire je ne sais quoi. L’homme est une vieille connaissance que je n’apprécie guère. Euphémisme. Je le perçois soudain comme une masse hostile. Il s’approche lentement comme s’il réfléchissait à ce qu’il va dire. Son regard bleu, par endroits souillé de sang, rappelle celui de sa sœur sans en avoir la bienveillance amusée. Avant qu’il parle, je découvre que tous les tiroirs du secrétaire ont la gueule grande ouverte. Des papiers jonchent le sol. F. si secrète. C’est un viol. L’effroi nait. Maintenant tout près de moi, une haleine alcoolisée, des traits durcis, une voix sourde aux accents menaçants.

  • Qu’est-ce que tu viens foutre ici ? Ne m’dis pas que tu viens voir F. On ne sait pas si elle va s’en sortir ta copine. Alors, tu m’expliques ?

J’ai envie de cogner, de crier mais la peur me happe et me laisse juste un filet de voix ridicule.

  • Je venais pour aérer. Mais je vois que tu m’as devancée.

Vas-y ma grande. Ne crains rien. Le molosse ne va pas te dévorer.

  • Et toi, tu cherches quoi ? Je doute que F. apprécie que tu fouilles ses meubles en son absence.

Le géant remonte son pantalon sur son ventre adipeux. D’abord il me menace du regard. Difficile à expliquer. Une mauvaise onde qui passe par la couleur et l’intensité. Puis il me saisit vigoureusement par les épaules et me contraint à reculer jusqu’à la porte. Le frère indigne ne prononcera plus un mot. Je rejoins ma bicyclette en claudiquant de chagrin et d’impuissance. Sans me retourner.

 

Je descends à vive allure la Côte des Broches. L’air vif me fouette, me ramène à la réalité printanière, au désir de boire un verre sur le port. Au Bar du Centre, là où le cabas fut oublié. Sans doute un soir où F. avait abusé du Viognier. Son blanc préféré. Une jolie ambiance d’apéro m’attend et me met soudain les larmes aux yeux. Je viens rarement seule ici. F. m’entraînait souvent après le marché en ce lieu où l’on cause de tout et de rien avec ses voisins de table, compagnons fugaces de la joie d’être ensemble. Les tournées se succèdent et ma copine commence à faire la folle.

La patronne me tire de ma rêverie nostalgique. Qu’est ce qui te ferait plaisir ma belle ? Et c’est parti pour un p’tit blanc fruité. Je demande à la maîtresse des lieux si elle a récupéré le cabas en paille bleue de F. Un oubli, l’été dernier. Elle se rend dans l’arrière-boutique où s’entassent les objets abandonnés par des clients souvent éméchés. Mais rien. Mon amie sera déçue. Elle semble y tenir beaucoup à ce vieux sac à commissions. Paille un rien effilochée. Doublure en coton bleu-marine. Anses en cuir marron.  Je me souviens.

 

L’ogre a repris le bateau hier au soir. Je l’ai vu se déplacer à pas lents sur la passerelle qui mène au bateau. Vient le désir de retourner là-bas, dans la maison de F, en toute quiétude. Retrouver les odeurs de moisissures, le silence ami pour mieux attraper au vol les souvenirs. Le pré n’a pas été fauché. C’est une pagaille joyeuse, comme j’aime. Je me sens délivrée. Mais quand je me décide à ouvrir la porte, l’ombre hostile du frère revient, tenace, lourde. Je n’ouvrirai aucune fenêtre. Besoin de solitude pour retrouver les moments heureux. Dans la chambre, l’ordre règne. Triste spectacle. Cela ne ressemble guère à F. Elle sait faire vivre son joyeux capharnaüm. L’enjolive chaque jour avec des ajouts parfois surprenants. Cailloux, coquillages et pacotille. Aujourd’hui, c’est morne plaine. Le tapis roulé  grisaille. Les deux chaises ont la paille triste, empilées l’une sur l’autre. On a emballé le lit dans un linceul. Je suis à l’étranger, mal à l’aise. Pour m’y reconnaître, j’ouvre un à un les tiroirs de la commode. C’est là que je retrouve F. Trois pulls de la même couleur, de la même marque, dont deux absolument neufs. Des dizaines d’écharpes portant encore la trace de son parfum ambré. Des tonnes de sous-vêtements indescriptibles avec une collection complète de culottes Petit Bateau. Sur la table de nuit, une pile de photos récentes dont une de nous deux, bras dessus, bras dessous. L’année dernière, sur la Côte Sauvage. F. porte son cabas bleu à l’épaule. Au fait, ne pas l’oublier celui-là. Je dois le retrouver. Pas simple. Elle les collectionne, les sacs à provisions, en possède une bonne vingtaine. Du sac Monoprix au panier d’osier en passant par de vieilles besaces brodées dénichées ici et ailleurs.  Je me rappelle qu’elle les entrepose dans une espèce d’annexe qui prolonge sa cuisine. Là, je reconnais sa manière de ranger. Le sol du cellier est recouvert de tous ces contenants divers et colorés. Magnifique. Je ne touche à rien. Je parcours du regard ce bel étalage. L’objet recherché ne figure pas dans le lot exposé. L’inquiétude me gagne à nouveau. Au fond du galetas, le placard a sa porte entrouverte. Je m’en approche comme une voleuse, enjambant les cabas inutiles. Oui, il est là, à l’intérieur. Accroché à un porte-manteau rouillé. Bleu passé, paille usée, doublure élimée. Il semble vide. Quel intérêt ? Je vérifie et passe ma main tout au fond. Une masse bosselée sous mes doigts fouineurs. Le tissu marine est cousu. Solidement. Dans la cuisine, je trouve des ciseaux. Aucune hésitation. Je découpe la toile et retourne le cabas au dessus d’une chaise. Le trésor tombe alors sous mes yeux effarés : un collier de perles à double rang, une alliance en brillants d’un modèle très ancien, un énorme saphir monté en pendentif et des boucles d’oreilles en émeraude que F. avait portées le jour de son mariage.

L’ogre est parti mais la peur revient. Une certitude : ce sont ces  quelques joyaux  qui motivaient la fouille organisée du bonhomme. Et s’il revenait pour reprendre ses recherches…Il va peut-être deviner que je fus plus rapide que lui. Je frissonne rien qu’à me rappeler sa trogne empourprée. Il connaît mon adresse. Je l’ai invité une fois pour l’apéritif. Il est tard. L’ombre se glisse dans la maison. C’est l’heure où surgit la tristesse. J’enfouis le trésor et son contenant bleu dans ma sacoche et reprends le chemin de Ker Doucet. Très vite appeler F. et lui faire part de ma découverte et aussi de ma déconvenue. Pourquoi ne pas m’avoir précisé pourquoi ce cabas-là avait tant d’importance ?

 

 

Au téléphone, elle a sa petite voix des jours sans. Le cabas bleu, on dirait qu’elle s’en fiche un peu. Elle me prie de le conserver chez moi et de le remettre à sa fille quand elle viendra sur l’île. Alors je lui raconte tout, le frère et sa visite intrusive, les joyaux au fond du sac…et mon incompréhension. Elle ne voulait surtout pas m’inquiéter. Des bijoux aussi, elle s’en fiche un peu. Elle dit ça. Deux fois. Mais elle l’aimait beaucoup ce vieux sac…Elle a de plus en plus de mal à parler. Devient confuse. Je perçois encore quelques mots : aîné, Maman, fille, argent, île, toi. Puis plus rien. Elle a raccroché ou laissé tomber le téléphone.

J’apprends la mort de F. huit jours plus tard.  Après la cérémonie funèbre, je remets à sa fille le cabas bleu sous le regard chafouin du gros frère aîné. J’ai pris soin auparavant d’emprisonner à nouveau les joyaux dans leur écrin de toile bleue.