le Château de Georges Remi – Claude Delafopsse

le Château de Georges Remi – Claude Delafopsse

Le Château de Georges Remi

 

 

Quoi de plus délicieux que de prendre un café et rêvasser, assis à la terrasse du petit Café du Centre à Port-Joinville ! Quoi de plus merveilleux que de s’étirer devant les premiers rayons de soleil au rythme du port qui s’éveille. J’aime observer les Islais s’activer pour accueillir les touristes. Claire m’accompagne chaque fois dans ce rituel. Elle m’accompagne aussi dans la vie depuis que le charme de son accent anglais m’a séduit. Tout comme moi, elle adore savourer ces petits moments de vie en trempant le fameux croissant français dans sa tasse de thé anglais.

D’ici, nous scrutons la rue et écoutons les conversations de comptoir. Nous jetons un œil sur l’arrivée des bateaux, sur le marché du port qui s’installe et sur les habitants qui circulent parfois dans de drôles de voitures. Nous aimons ces cafés de famille où les insulaires se mélangent aux touristes. C’est donc ici que nous avons installé notre tour d’observation matinale. Et c’est ici que, comme des concierges d’immeuble, nous comptons les allées et venues du port. Oui, c’est bien au Café du Centre que, chaque matin, nous prenons… la température de l’île.

 

Ce matin-là, à côté de nous, un jeune enfant et sa mère buvaient leur chocolat en feuilletant un livre de Tintin. Eux aussi partiraient sans doute à l’aventure, comme ce héros de bande dessinée ou comme ces touristes qui, bientôt, débarqueraient sur l’île. Tintin et le fameux capitaine Haddock ! La seule vue de la couverture du livre ou de la vieille Méhari qui passait à cet instant dans la rue me ramenait à  mon enfance.

Un homme au visage mat entra dans le café. Lui aussi avait dû connaître le capitaine Haddock.  En apercevant la couverture du livre, il poussa un « Tonnerre de Brest ! » à voix haute qui illumina le visage de l’enfant et surprit les quelques clients présents. Cet homme n’avait ni barbe ni pipe, mais son visage, sculpté par les embruns, témoignait à lui seul des heures passées en mer. Il arborait un beau chapeau bleu en guise de casquette de capitaine. Tout le monde devait le connaître sur l’île, tant son couvre-chef lui donnait un air de citadin branché. Impossible de le manquer. Son Borsalino ne ressemblait à aucune des casquettes marine que nous croisions sur le port. Il posa les coudes sur le comptoir, et son ballon de rouge arriva sans même qu’il eût besoin de parler.

Dans ce bistrot, les Islais étaient tous des capitaines. Les conversations de ces jours tournaient autour de la pêche au maquereau, à l’araignée – celle-ci foisonnait dans les filets – et, évidemment, de la saison des morgates* qui allait débuter. Tandis que le café s’emplissait peu à peu, au fur et à mesure que le port s’animait, Claire et moi écoutions la vie tout en prenant le temps de la vivre.

 

Mais ce matin-là était particulier. Nous guettions les bateaux entrant dans le port pour accueillir nos hôtes d’un jour. Colin et Karen devaient arriver. Ils étaient écossais. Nous les avions rencontrés lors d’un voyage sur l’île d’Arran. Il faut dire que les îles devenaient nos destinations favorites. L’île d’Arran nous avait livré ses montagnes vertes, ses phoques se baladant sur les plages et ses cerfs à peine farouches errant dans de grands espaces. Colin et Karen habitaient au bord du Loch Ranza, en face des vestiges d’un château du XVIe siècle. Leur maison dominait le sentier de Cock of Arran. Lors d’une randonnée, Claire et moi, épuisés par le brouillard et la pluie, trempés jusqu’aux os, avions sonné à la première porte venue, espérant y trouver refuge. Colin, presque habitué aux caprices du temps et aux touristes perdus, nous avait aidés et recueillis dans sa bâtisse. Il nous avait chouchoutés le temps d’une soirée. Le golf de Corrie et la distillerie d’Arran, qui produisait le whisky de l’île, avaient fini de sceller notre amitié.

 

* Ce mollusque, plus connu sous le nom de « seiche », porte le nom de « margate » à Saint-Gilles-Croix-de-Vie et en Bretagne.

Mais, je me souviens encore de sa réaction lorsqu’il apprit que nous habitions en Vendée. Colin avait aussitôt prononcé les mots « Yeu Island ». J’étais stupéfait et intrigué d’entendre le nom de notre île dans un territoire si lointain… Je revois encore ce visage et ce sourire illuminés par le mot « Vendée ». Colin ne connaissait pas ce petit bout de terre, hormis son nom, mais il connaissait un caillou au milieu de l’océan : l’île d’Yeu. Bien sûr, j’essayai d’en savoir plus, mais Colin restait discret. Rien ne filtrait. L’île d’Yeu détenait sans doute un secret d’Écossais. Mais, comment Colin avait-il pu connaître cette île ?

 

Le Pont d’Yeu balança son cri lors de l’entrée dans le port et s’amarra lentement le long du quai. Quelques miettes de croissant s’éparpillaient sur la table autour de nos tasses vides témoignant de la fin de notre observation matinale. Les premiers continentaux débarquaient, comme des Robinsons, sans trop savoir où ils allaient. D’autres, moins timides, souriaient en salivant à l’idée de retrouver la perle qu’ils avaient soigneusement rangée dans un écrin le temps d’un hiver.

L’été revenu, la saison des vacances venait entrebâiller de nouveau cet écrin, et l’île allait offrir une nouvelle fois la douceur et les graines à semer pour récolter un repos estival mérité. Les vélos seraient sollicités comme ils l’étaient chaque jour de l’été. La pointe du But, le port de la Meule et la plage des Soux se délectaient des derniers instants de calme. Ces décors de rêve s’enivraient des dernières mélodies de la nature : le bruit de la mer, quelques cris de mouettes, tout en se préparant à poser comme des mannequins pour les centaines de photos journalières dans le brouhaha des touristes qui briseraient bientôt ce silence.

 

Claire aperçut la silhouette de Colin sur le quai. Le grand gaillard, chaussé à la façon d’un montagnard, portait fièrement un kilt écossais et un béret bleu rehaussé d’un pompon rouge. Son accoutrement me fit rire, tant il contrastait avec les touristes en espadrilles. Et je n’étais pas le seul ! Les Islais aussi s’en amusaient. Tous se retournaient sur son passage. Quel touriste atypique ! Karen le suivait dans une tenue un peu plus classique, mais la tradition écossaise venait bel et bien de mettre un pied sur l’île. Le déguisement et le passage de l’Écossais ne passaient pas inaperçus. Les gens cherchaient même la cornemuse ! L’amusement était à son comble. Deux ou trois coups de Klaxon saluèrent cette arrivée originale. Bienvenue sur l’île, monsieur Colin ! Welcome !

Claire leur fit un grand signe pour signaler notre présence :

– Hello, Colin !

– Claire and Claude ! Comment allez-vous ? demanda-t-il avec son accent britannique.

– Très bien ! Vous avez fait bon voyage ?

– Superbe ! La mer était calme, et nous avons même aperçu des dauphins.

– Ça change des phoques écossais ! lui répondit Claire en souriant. Voulez-vous prendre un verre

ou êtes-vous pressés de découvrir l’île ?

 

Colin semblait impatient. Que venait-il faire sur cette île ? Observer des paysages côtiers escarpés ? Lézarder dans des criques de sable blond ou randonner dans les forêts de pins ? Nous en saurions peut-être un peu plus ce soir. « Yeu Island » était son seul repère vendéen, et il était maintenant sur l’île dont il avait cité le nom sur ses propres terres écossaises lors de notre séjour. Il ne souhaitait pas louer de vélo, mais simplement marcher. Faire du vélo en kilt eût été une épreuve, mais une journée pour faire le tour de l’île à pied me semblait hors norme.

Il sortit une carte de l’île et me montra le fort de Pierre-Levée. Je n’imaginais pas qu’il pût avoir traversé la Manche pour s’arrêter sur cette fortification. Colin était un retraité de l’armée. Il avait dû parcourir des dizaines de casernes, de fortifications et de terrains de guerre dans sa carrière. Peut-être le fort de Pierre-Levée réveillait-il en lui des souvenirs ? Je fis aussitôt le lien entre sa vie, celle de sa famille et cette caserne convertie en prison. Ses grands-parents avaient-ils été détenus dans ce fort pendant la dernière guerre mondiale ? Étaient-ils allemands ou communistes ? Colin s’intéressait-il à la vie du maréchal Pétain ?

– Cherches-tu quelque chose, Colin ? lui demanda Claire.

– Je dirais si je le vois, dit-il dans un français moyen.

Karen suivait, sans trahir l’intrigue qu’elle connaissait sans aucun doute et, pour l’heure, le secret restait écossais, mais je sentais le mystère se dévoiler un peu.

 

Nous quittâmes l’office du tourisme pour filer par la rue du Courseau en direction de la Citadelle. Le front ruisselant de Colin nous rappelait notre ascension. Nous soutenions son pas décidé, avec l’intention de connaître son secret. Je pensais à ces prisonniers enfermés dans ce fort pendant la guerre. Mon impatience était palpable, mais la mélancolie me gagnait. J’imaginais le choc pour Colin d’entrevoir enfin le lieu où, peut-être, ses grands-parents avaient été détenus prisonniers, puis torturés, peut-être même tués. Je retenais mon souffle tandis que nous approchions.

La Citadelle était maintenant devant nous. Le pont-levis, abaissé, nous invitait à entrer dans ce lieu chargé d’histoire. Colin s’avança le premier. Mais, une fois à l’intérieur, je ne sentis pas chez lui un quelconque sentiment de mémoire à honorer. Les photos d’époque exposées ne semblaient pas l’émouvoir. Visiblement, il avait fait fausse route. Mon imagination avait-elle donc, elle aussi, pris la mauvaise direction ? J’imaginai à cet instant la déception de mon ami. Il était vraisemblablement venu dans ce fort pour découvrir quelque chose de précis, mais rien ne lui était apparu. J’avais cru, jusqu’à ce que nous arrivions au pied du pont-levis, que le fort était pour lui un lieu de recueillement, mais je n’aurais jamais imaginé que cette visite pût finalement se résumer à un simple regard désintéressé. Je ne comprenais pas la réaction de Colin. Je la trouvais même impolie. Mais Claire qui, elle non plus, ne voyait pas où notre ami voulait nous mener, me souffla discrètement de ne pas prêter attention à son comportement.

Colin s’agenouilla dans la cour et déplia de nouveau sa carte sur le sol. Le fort ne l’intéressait plus. Voilà qu’il me montrait Ker Chauvineau, puis la route des Sabias. J’étais perdu. Claire fit la moue. Elle me regarda pour me signifier qu’elle aussi était égarée dans cet itinéraire. Le fort de Pierre-Levée n’était donc pas l’objet de leur voyage. Le mystère était ailleurs. Cette citadelle n’était peut-être qu’un lieu de passage, un point à atteindre pour mieux continuer jusqu’au point suivant. À cet instant, Claire et moi décidâmes de nous laisser porter.

 

Nous cheminions désormais sur une île mystérieuse. L’attitude de Colin nous troublait, et le silence de Karen amplifiait ce sentiment. Cela faisait maintenant deux heures que nous marchions avec un couple d’Écossais, dont l’homme arborait fièrement son kilt et son béret à pompon sans dévier d’un point qu’il semblait mieux connaître que nous. Colin n’était jamais venu sur l’île, mais il savait ce qu’il cherchait, ce qu’il voulait voir. Il était venu là avec la volonté unique de le voir. Mais qui, bon sang ?

– Je dirais si je le vois, répéta-t-il.

 

Mon imagination reprenait place au cœur de notre marche, il s’agissait sans doute d’un vieil ami écossais, un ami vivant une retraite paisible en Vendée au milieu de l’océan.

La marche commençait à peser sur mes pieds. Karen restait dans le pas du mystérieux Colin, tandis que Claire et moi, derrière, traînions le pas à la façon de guides un peu essoufflés et désabusés de ne pas entrevoir un début de réponse à nos questions. Notre position en retrait était notre unique consolation. Elle nous protégeait du regard des touristes qui ne manquaient pas de sourire et de photographier le costume écossais de notre ami dans ce décor vendéen.

La sécheresse de la lande se présentait désormais à nous. J’entrevoyais au loin le grand phare blanc qui contrastait avec les ajoncs parés de fleurs jaunes. Le décor restait impassible sur notre passage. Le silence régnait dans le petit chemin que nous parcourions. Le murmure du vent et le bruit de la mer au loin venaient caresser ce silence. Alors, en attendant d’en savoir plus, je me réfugiais dans la beauté du paysage et le murmure de l’île.

Le bruit d’un avion vint alors déloger les errances de mon esprit. Colin s’arrêta brusquement, presque effrayé. Son visage se crispa d’un coup lorsqu’il distingua cet avion rouge s’élever au-dessus de nous :

– Qu’y a-t-il, Colin ? Quelque chose ne va pas ?

– Il y a un aérodrome sur l’île ? lâcha-t-il.

– Oui, juste à côté du phare. Tous les avions décollent sur ce côté de l’île en survolant la plage de

Ker Daniau.

– Vous avez vu son numéro d’immatriculation ? s’exclama Colin.

Claire et moi nous regardions, de plus en plus intrigués, voire inquiets. À cet instant, je pensai même que Colin était devenu fou. Il connaissait un mystère sur l’île, mais refusait d’en parler. Il s’interrogeait sur la présence d’un aérodrome et sur celle d’un avion non immatriculé qui, du reste, devait sûrement l’être. Karen le suivait sans dire un mot tout en sachant probablement la raison de leur présence sur l’île. Et nous, restions brimbalés dans le mystère, suspendus à cet avion rouge. Je n’osais plus poser de questions. Claire avait pris la même résolution. Et nous décidâmes de poursuivre cette escapade comme elle se présentait. Colin nous mènerait là où bon lui semblerait. Cependant, cette marche s’éternisait. Mais qu’importe !

 

Nous progressions maintenant sur le chemin menant au château. Des sonnettes de vélos nous ordonnaient de nous mettre sur le bas-côté. Ces cyclistes avaient dû rouler une bonne partie de la matinée. Arrivant probablement de Port-Joinville, ils avaient dû emprunter le chemin côtier en direction de la pointe du But, puis longer la côte avant de prendre leur repas sur la plage des Sabias. Ils circulaient, carte à la main. Et nous, désespérés d’errer, nous allions à pied sans savoir sur quel chemin l’Écossais allait maintenant nous conduire. Nous marchions sur les traces d’un homme en kilt devenu fou.

Le parc à vélos du vieux château était rempli. À cet endroit, les touristes, avant de prendre quelques photos, devaient abandonner leurs deux-roues pour cheminer à pied vers les vestiges surplombant la mer. Plusieurs petits groupes nous précédaient sur ce chemin caillouteux. Comme à chaque nouveau joli point de vue sur l’île, les appareils photo se préparaient. Et nous, nous suivions Colin dans cette descente. C’est alors que, brusquement, nous vîmes les gens lever la tête, se retourner vers nous. Mais, cette fois, ils ne regardaient plus son costume écossais, ils s’étonnaient plutôt de sa réaction stupéfiante à la vue du château. Notre ami venait de crier :

– Oh, my God !

Face à ce rempart de pierres, il se tenait figé et silencieux. Après avoir lâché ces quelques mots, plus une phrase ne sortait de sa bouche. Karen était à ses côtés, également muette et immobile. Les personnes autour de nous se régalaient du paysage, mais semblaient tout étonnées d’une telle exclamation de la part d’un Écossais drôlement habillé devant ce vieux château.

– Oh, my God !

Cette fois, je regardai Claire en souriant. Nous étions certains de toucher l’endroit tant espéré, et le mystère écossais allait enfin s’éclaircir. Le visage de Colin rayonnait. On aurait dit un gamin devant un arbre de Noël. Karen semblait heureuse devant le visage rayonnant de son mari.

– C’est bien lui… c’est bien lui, répéta-t-il. Je viens de le voir. C’est lui !

– Qui, lui ? demandai-je.

– Le fameux château de Ben More.

– Le château de Ben More ?

– Oui, le château de Georges Remi.

Je n’avais jamais entendu ce nom sur l’île. L’Écossais était vraiment fou, ça ne faisait plus de doute. Georges Remi… Je connaissais vaguement l’histoire du vieux château. Je savais que les Anglais l’avaient occupé et qu’ils avaient été chassés lors de la reconquête du Poitou, mais je n’avais jamais entendu parler du nom de Georges Remi.

– Please, Colin, qui est Georges Remi ?

– Claude, tu ne connais pas Georges Remi ? Le monde entier connaît… G.R.

– G.R…

Je ne voyais toujours pas où il voulait en venir. Georges Remi avait la consonance d’un nom bien français.

– Oui, dans l’autre sens, R.G…  Ou Her… gé. Hergé, le créateur de Tintin !

– Tintin ?

Je croyais rêver. Tintin n’était pour moi que le reporter à la houppe entré dans ma chambre pour égayer ma jeunesse en semant quelques livres au milieu de mes jouets. Mais, devant moi, l’Écossais au kilt et pompon rouge avait décidé de faire revivre son enfance dans ce vieux château. En un instant, Tintin avait traversé la Manche, le temps d’un épisode, pour une aventure sur notre île.

Georges Remi n’était pas français, mais belge, et pas n’importe quel Belge, puisqu’il s’agissait en effet du célèbre créateur des fameuses aventures de Tintin. Colin s’était donc glissé dans la peau de Tintin toute cette journée pour tenter de mettre une vérité sur les inspirations d’Hergé. Claire, qui ne connaissait pas les aventures de Tintin, ne comprenait pas toute cette mise en scène autour d’une simple histoire pour gamins. Mais, très vite, Colin allait lui transmettre la clé de ses interrogations en nous dévoilant sa passion tintinophile qui l’animait depuis l’âge de 10 ans, lui faisant parcourir des kilomètres pour retrouver les décors de ces fameuses bandes dessinées.

Il nous confia :

– Nous sommes à la fin des années trente. À Genève, on essaie de signer une convention internationale pour combattre le fléau de la fausse monnaie. Mais rien n’y fait. Les faux-monnayeurs sont omniprésents et utilisent de petits avions pour leurs activités. C’est le moment que choisit Hergé pour dessiner et publier une nouvelle histoire de son personnage favori. Le célèbre créateur sort alors son septième album, dans lequel Tintin navigue au milieu des faux-monnayeurs, et le diffuse sous forme de petit feuilleton dans un magazine belge appelé le Petit Vingtième.

 

Devant nos bouches bée, Colin continua son récit :

– Hergé dessine un avion rouge dépourvu d’immatriculation qui se pose en catastrophe dans un champ avant de débarquer deux faux-monnayeurs qui tirent sur Tintin venu naïvement les aider. Plus tard, cet avion s’écrasera en Angleterre, poussant Tintin à traverser la Manche pour poursuivre son enquête chez nous, en Écosse. Hergé dessine, écrit cette histoire une première fois. Puis, son éditeur anglais le convainc de revoir les décors qui ne correspondent pas à la réalité de l’Angleterre. Hergé se remet alors au travail et repense totalement les décors tout en refusant de changer le moindre mot de l’histoire. Il envoie Bob de Moor, son fidèle collaborateur, en Angleterre et en Écosse pour réaliser les quelques croquis nécessaires à la troisième édition du livre. Mais j’ai toujours douté du voyage de De Moor. Est-il passé par la France ? Hergé a-t-il voulu faire un pied de nez à son éditeur ? je ne sais pas.

 

Colin s’était projeté dans cette histoire écossaise, et nous l’écoutions, transportés par sa voix, l’observant tel un enfant entrouvrant la première page d’une bande dessinée. Mais, en voyant cet avion rouge nous survoler, il avait pris peur. S’était-il cru, d’un coup, catapulté dans cette histoire ? Avait-il craint de voir des faux-monnayeurs surgir de cet avion et nous tirer dessus ?

Et ce n’est pas tout : avant cela, il avait voulu visiter le fort de Pierre-Levée. La bande dessinée révélait en effet un château où vivait un horrible docteur, nommé Müller, devenu faux-monnayeur. Avec son terrible gorille, il dissuadait tout Écossais de poser un pied sur l’île qu’Hergé dessinera dans son histoire. Alors, Colin s’était mis en tête qu’il trouverait peut-être dans ce fort une prison ou bien une salle dédiée à l’impression de fausse monnaie. Il avait donc bien cherché un élément lui rappelant le décor de cette bande dessinée, et sa déception nous avait intrigués. N’ayant rien trouvé de tout cela, il nous avait incités à poursuivre notre chemin, et c’est là qu’il avait trouvé – enfin ! – le vieux château de l’île d’Yeu qui se dressait bel et bien dans les bulles d’une bande dessinée appelée l’Île noire.

Colin en était désormais certain, le vieux château de l’île d’Yeu avait bien inspiré Hergé. Colin et Karen, dans leur pays, habitaient en effet face au château d’Arran qu’ils connaissaient donc très bien. Et Colin avait douté du crayon d’Hergé. Le château esquissé était en fait le fruit de la superposition de plusieurs châteaux. Le vieux château de l’île d’Yeu en faisait donc bel et bien partie et, le temps d’une fiction, il s’était invité dans l’Île noire, septième album des aventures de Tintin. Hergé aimait la France et n’hésitait pas à s’en inspirer. Le château de Cheverny devenait le château de Moulinsart. Le tonnerre était issu de Brest. L’île Noire existait bien, avec ses roches émergeant au large du Finistère. Mais l’île bretonne devenait écossaise le temps d’une histoire. Un soir, sur la table à dessin, un crayon à papier s’était promené sur la blancheur d’une page. L’esquisse d’un château s’était formée. Camouflées dans un décor écossais, les lignes du vieux château de l’île d’Yeu étaient apparues. Le comble de l’histoire est que l’éditeur, exigeant, n’y avait vu que du feu…

 

Notre journée se termina, assis tous les quatre chacun devant une bière écossaise au Café du Centre. Karen semblait soulagée, son mari détenait enfin sa réponse. Nos deux hôtes venaient de confirmer ce qu’ils avaient toujours imaginé. De leur côté, les touristes s’agglutinaient sur le port pour quitter l’île. Les appareils photo devaient contenir tous les souvenirs de leurs aventures de cette belle journée. Qui sait, peut-être un jour ces photos serviraient-elles à créer un dessin ou écrire une histoire ?

Un homme entra alors dans le café. Je reconnus aussitôt le visage mat que nous avions quitté le matin. Il ne portait plus ce chapeau bleu de citadin branché qui lui allait si bien. Il portait une casquette de marin que le vent et quelques verres avaient inclinée. Il vint s’accouder au comptoir. Son ballon de rouge se posa devant lui. Il but une gorgée et se tourna légèrement. C’est alors qu’il aperçut Colin, toujours vêtu de son kilt et arborant son béret à pompon. Il se frotta le visage pour être sûr de ne pas rêver et ne put s’empêcher de s’exclamer :

– Mille millions de mille sabords !