Le goût du large

Le goût du large

Le goût du large

Pauline Revenaz

 

 

Il quitte le continent dans le roulis du bateau et l’odeur du mazout.

Afin de s’éloigner de toutes les pesanteurs et des bruits de la vie.

L’eau bouillonne avec fracas.

Paul n’a pas hésité longtemps, besoin de reprendre pied, sur un bout de terre.

Il se cramponne à l’arrière du Pont d’Yeu, l’acier de la rambarde, glacé dans ses mains, salement abimées.

Depuis son retour de captivité, les choses se sont compliquées. Tous les anciens l’avaient prévenu. A force de rêver de liberté, elle pourrait assez facilement lui échapper à nouveau. Ce qui serait d’autant plus douloureux. Avant qu’il ne soit trop tard, Paul a donc décidé de prendre le large, direction Yeu. Une maison de famille entre mer et campagne, il y a vécu des vacances enfant, mais à force de voyages et grands reportages, il avait délaissé cette île au large de la Vendée.

Paul s’emplit d’air, au fur et à mesure que la terre s’éloigne. Besoin de fumer, garder cette amertume du tabac roulé dans le fond du palais, mêlé aux embruns qui lui fouettent le visage.

Il revoit le film des dernières semaines, en accéléré.

Ridicule, cette arrivée sur le tarmac. Le bal des faux-culs, des officiels, des ravis de la crèche, ceux qui certes l’ont aidé à rentrer, mais qui l’ont aussi laissé croupir pendant de longs mois. Il leur en a voulu, à tous ces pingouins de la République. La poignée de main molle et moite à la fois, les regards fuyants, jamais dans les yeux, trop dur à soutenir, trop de faux semblants. Même s’ils le pressaient, il n’a pas voulu prendre la parole, rompre le silence, pour revenir dans le monde des vivants. En descendant de l’avion, il a eu du mal à se faire à la lumière. C’est comme s’il avait des corps flottants sur les yeux. Halo de brouillard, dans le coltard, les jambes en guimauve. Entre deux mondes.

Ça tourne à mille dans sa tête. Il se souvient, comme dans un mauvais rêve. Personne au pavillon officiel, à part quelques collègues derrière les barrières, et les grands chefs en costard, pas loin du micro, en rang d’oignons. Il faut dire qu’avant de partir là-bas, Paul avait bien fait le ménage dans sa vie. Comme s’il avait pris grand soin de se brouiller avec les humains qu’il côtoyait encore. Surtout celle avec de longs cheveux bruns, de si grands yeux bleus et des envies d’enfant à tout bout de champ. Au journal, il avait toujours un pied dedans et l’autre dehors. Pigiste, pas salarié, le prix de sa grande gueule, croyait-il. Faut dire qu’on ne lui avait jamais proposé de faire partie de la grande famille de ceux qui savent ou qui du moins le pensent, et le disent, très fort.

Arrivé sur l’Ile, Paul retrouve vite ses repères, alors qu’il n’y était pas retourné depuis ses 15 ans. Venir ici, c’est l’idée d’une vieille cousine, un peu perchée, sans doute poilue, perdue dans ses bouquins, professeur de je ne sais plus quelle matière ethnologique, sans doute prise de pitié pour ce grand échalas vu à la télé, barbu, émacié, perdu dans le tourbillon de la vie. Comme une main tendue. « Tu trouveras la clé sous le tas de bois, ne fais pas attention, c’est un peu le bazar, prends tes aises, et reste le temps qu’il te faut. Personne ne viendra te déranger».

Paul tâtonne dans l’obscurité, le tas de bois, la mousse, très vite, les odeurs de campagne, d’herbe coupée, de terre mouillée lui sautent à la gorge. Il gonfle ses poumons, cherche son briquet, finit par trouver la clé, et entre dans le moulin.

Une vieille ampoule pend au plafond, éclairage jaunâtre, ce sera toujours mieux que le noir total dans lequel il a été enchaîné pendant tout ce temps. La lumière, il ne pourra plus s’en passer désormais, même s’il est resté comme aveuglé pendant quelques jours après sa libération. Saoulé de lumière, trop d’un coup, brusquement, il ne voyait que des formes, pas les détails, et surtout pas toutes les couleurs. Il a pris peur, mais les médecins de l’hôpital militaire ont tenté de le rassurer, en lui parlant, comme à un enfant, en détachant toutes les syllabes, avec une voix censée l’apaiser : « Ça va revenir. Il vous faut du calme. Comme pour une grande convalescence ». Pour une fois, il a suivi ces conseils, et petit à petit, chaque chose cherche à se remettre à sa place. Il ne faut pas lutter. Paul veut se donner du temps. Le temps de retrouver du sens.

Pour l’instant, il est vidé. Se jette sur le premier lit qu’il trouve. Il n’y en a qu’un à l’étage, pas l’embarras du choix. Entouré de livres qu’il n’a même pas la force d’ouvrir, il chavire dans le sommeil, bercé par le vent qui commence à se lever, et à cogner contre les ailes du moulin, à l’arrêt depuis des années.

Ce n’est pas une nuit, mais un océan de tourments. Les cauchemars reviennent sans cesse, la voix de ses bourreaux, le riz froid servi certains soirs, l’eau croupie, les spasmes et les odeurs du corps, mis à mal, qui se vide. Dans toute sa laideur. Les crampes, les plaies qui s’infectent, soif, toujours si soif, l’humiliation de devoir faire sur soi, comme un chien, sous le rire et les coups des ravisseurs. Les câbles électriques qui fouettent le dos nu. Rien ne passe, tout se ressasse. Paul se réveille trempé, suées nocturnes, il n’en finit pas de revivre ces mois de calvaire, privé de tout, surtout des autres, il a fait sans eux, il a fait comme il a pu, avec ses propres ressources. Il sait maintenant qu’il ne doit sa survie qu’à lui-même. Et c’est déjà un miracle.

 

Dans la lumière bleutée et crue du petit matin, reviennent les gestes d’avant, ceux qui le rassurent. Comme un chemin balisé dans cette existence précaire. Faire bouillir de l’eau, mélanger avec ce qui ressemble à un fond de café, le sentir couler, brûlant dans la gorge. Sa tasse à la main, Paul part explorer le verger, derrière le moulin. L’herbe est humide sous ses pieds, la terre molle, il s’y enfonce avec délectation. A l’écoute des sensations. Pisser dans la rosée. Petit délice, goût de bonheur. Pas un bruit, si ce n’est les petits oiseaux qui se jaugent au diapason. Ses jambes sont lourdes, sa tête aussi. Migraine quasi permanente depuis son retour. Nausées de fatigue. « C’est le contre coup, faut refaire un check up dans six mois, Monsieur, mais a priori, vous vous en sortez bien ». Merci Docteur. Il faut juste reprendre pied dans cette putain de vie. Et pour ça, il n’y a pas d’ordonnance.

Explorer le moulin, c’est vite fait. Les souvenirs sont intacts, les odeurs aussi. Trois niveaux : au rez-de-chaussée, cuisine et salle de bains, au 1er étage, une chambre-bateau, et en haut de l’escalier de pierre en colimaçon, un bureau qui surplombe la campagne, avec des odeurs d’encaustique, et au loin, la mer qui scintille et qui danse. L’appel du large. Paul déniche un vieux vélo rouillé au fond de la grange, le regonfle, l’enfourche et part à la conquête de son voisinage. C’est sa première expédition. Le bourg, il aura tout le temps d’y aller, mais lui n’a plus qu’une idée en tête : aller toucher l’eau du bout de ses orteils. Il pousse sur les pédales, se perd un peu, tente de se retrouver en fouillant dans sa mémoire de gamin, et atterrit aux Fontaines. Une anse ouverte sur l’océan, la falaise, et un petit chemin caillouteux pour descendre sur le sable. Il abandonne ses godasses contre un rocher, se débarrasse de ses vêtements, glisse nu dans l’eau glacée. Délectation givrée. La respiration est courte, les membres endoloris, anesthésiés non par la douleur après les séances de torture, mais par la température de l’eau. Nager tout nu, la liberté faite corps. Se sentir léger, s’étirer, sentir le ventre qui se creuse et les poumons qui se gonflent, grandir dans des mouvements de plus en plus larges, élargir la cage thoracique, écouter le sang qui bat aux tempes, sentir l’eau jusqu’entre les orteils.

Quand il était gamin, il se souvient d’une baignade, d’une rencontre avec un dauphin, qui s’était un peu perdu dans les eaux de l’Atlantique et qui avait nagé jusqu’ici. Une eau claire, fraîche, Paul a la mémoire de sa main caressant le dos du cétacé. Cette sensation glissante, fugace, et ce rire si éclatant. Gravé dans sa boite de souvenirs d’enfant, longtemps cadenassée, elle s’entrouvre à la faveur de ces quelques brasses.

Même sans dauphin, cette baignade matinale devient un rituel pour Paul, qui cherche désespérément à structurer ses journées. Même au plus noir du désespoir, là-bas, il lui fallait reconstruire le temps, celui que ses ravisseurs cherchaient à lui dérober, en plus de sa dignité, largement piétinée. Il recherche donc ce qui donne du sens au quotidien. Café, vélo, baignade, voilà déjà un semblant de matinée. Mais il reste emmuré dans son silence. N’a pas ouvert la bouche depuis le bateau. Ça ne lui manque pas. A qui parler, de toute façon ? Avec sa vieille cousine, il échange des textos. Bel exercice de style, il vise le minimum. « Bien arrivé ? », s’est-elle permis de demander. « Tout est ok ». De quoi la décourager de poursuivre cette conversation stérile. Paul n’aime pas les autres. Ne veut pas s’encombrer des hommes. Ne veut dépendre de personne serait encore plus vrai. A force de vider les placards du moulin, il va bien falloir aller dans le grand monde, acheter trois bricoles, histoire d’agrémenter l’ordinaire. Du pain, un peu d’alcool peut-être, et une tranche de viande. Envie de sang. Paul ne s’attarde pas, entre et sort des trois commerces en quelques minutes à peine, « bonjour, merci, au revoir » avalés comme au lance-pierres. Il revient au moulin à grands pas, suffoquant, l’air lui manque, il vacille, l’affaire est pliée, mais ça lui a coûté. Comme une compromission. A la nuance près qu’il n’a rien promis à personne.

Il faudra retenter, il faudra s’y faire. Il sait qu’il ne peut pas vivre comme un sauvage pour le restant de sa vie. « Faut voir du monde, raconter si vous en avez envie, vous divertir ». Raconter quoi ? Y a rien à savoir, circulez. C’est le corps qui imprime le plus. Les coups, les menaces, les insultes. Ça ne passe pas, ça se dégueule des histoires comme ça. Pourquoi les partager ? Ça ne sert à rien, si ce n’est à abimer les autres, en plus de soi, c’est déjà bien assez.

Au fil des semaines, Paul reprend des forces. A coup de tambouille plutôt sommaire et de longues heures de lecture, il se refait. Lentement. Se retape comme un vieux rafiot. Décide aussi de reprendre la course à pied. Courir dans le vent, le long de la falaise, jusqu’au port de la Meule. Pour ne pas perdre ses muscles, il a souvent couru dans le noir de sa cellule, sur la terre battue, pieds nus. Du sur-place. Les yeux fermés, il a imaginé des tas d’itinéraires, pour ne pas voir celui imposé par la détention. Même avec cet entraînement intensif, il est revenu fondu, presque liquide à l’intérieur, comme si tout avait brûlé. Aujourd’hui, il a l’horizon et l’océan devant lui, et ses pieds ne semblent plus vouloir s’arrêter. Ils trépignent. Des fourmis dans les jambes. Comme pour rattraper ce temps perdu, dans ces bas-fonds obscurs, un temps mort, qu’il va porter comme un poids. A jamais.

De temps en temps, il repense à ses compagnons de captivité. Ne parlait que peu avec eux, difficile quand ce n’est pas la même langue. Chacun englué dans ses angoisses, le bandeau sur les yeux, peu de solidarité et beaucoup de petitesses. Paul se croyait sans doute plus fort que ça, il s’est découvert comme un animal traqué, une bête blessée, prête à tout pour rompre la faim, quitte à écraser le voisin, quitte à des mesquineries infinies. Aujourd’hui, il doit vivre avec cette honte, elle pèse un peu plus dans son cœur, ne sachant même pas ce que ces hommes sont devenus. Des fantômes de cette parenthèse abominable. Il se souvient des cris, et des coups.

Alors le goût des autres, il l’a perdu. Ou plutôt il l’a d’abord rejeté, presque vomi. Pour l’instant, il ne sait compter que sur lui-même, et encore, sa carcasse lui fait souvent défaut. Paul sent qu’il vieillit, que son corps est plus lourd, même s’il est rentré avec cet air hagard, affamé, presque halluciné, avec cette barbe qui lui dévorait le bas du visage. Ses jambes qui le lâchent, et des migraines à répétition.

Qui cognent contre les tempes. Rien à faire sauf à renouer avec l’obscurité, pourtant si redoutée après des mois dans une cave infâme, quelquefois attaché à un radiateur.

Quand le mal est trop prenant, quand le cerveau semble pris en tenailles, Paul s’échappe dans le vent. Pointe du But, le dos collé contre la pierre blanche de la bâtisse, face à la mer. Les vagues cognent contre les rochers, la mousse d’écume colle au visage, c’est bon, c’est salé. Comme des larmes jamais versées, ravalées, coincées dans le fond de sa gorge. Il peut rester là des heures, devant l’océan qui fulmine.

Il a voulu écrire, pour tenter de s’alléger. Des mots qui ne sortaient pas. Devant le bureau aménagé dans le moulin, Paul est resté bloqué. Presque interdit. Quelques semaines après son installation, une femme ose pousser la porte. Et pénétrer dans son antre. La première fois, Hélèna a pris peur. Sa patronne, la vieille cousine illuminée, notamment par la Sainte Vierge, l’avait prévenue : « Il ne doit pas être facile, mais bon, il s’habituera ». Lui s’est senti épié, traqué, elle ne voulait que passer l’aspirateur et faire les poussières. Des négociations ont démarré pour savoir combien de temps cela allait durer. Elle a promis de faire au plus vite, pour ne pas le déranger, ou alors le moins possible. Comme une petite souris. Il a rouspété, et a quitté le moulin en claquant la porte, telle la tempête qui gronde. Elle a continué à fureter, en sifflotant maintenant que la menace était passée. Quand Paul est revenu, ça sentait le propre, comme un coup de vent frais sur les murs et dans les draps. Mélange de savon et de Javel. Il n’a jamais dit merci.

Longtemps Paul et Hélèna se sont évités. Et les mois ont passé. L’hiver s’est installé. Le ventre d’Hélèna a enflé, mais Paul n’a rien vu, il ne la regardait pas. Il la sentait. Humait son passage. Elle n’est pas venue pendant trois semaines. Il a fêté Noël tout seul, devant la cheminée, un verre de vin à la main. Ivre de solitude. Il a finit par s’inquiéter. Enfin, à peine, juste le temps de la voir réapparaître un matin de février. Dans une main les chiffons, de l’autre, un couffin blanc.

-Bonjour, j’ai dû m’absenter… A cause de ça… lâche Hélèna en présentant un bébé recroquevillé dans le fond du panier. J’ai essayé d’appeler mais vous ne décrochez jamais.

-C’est à vous ? tente Paul maladroitement, après plusieurs minutes de silence.

-Bah oui, elle s’appelle Alice, mais elle ne pleure pas beaucoup. J’espère que ça ne vous dérange pas trop. De toute façon, j’ai pas le choix. Je ne peux pas la faire garder.

 

Paul grommelle dans son coin. L’indifférence, la meilleure arme. Il tourne le dos et les talons, et s’éloigne sur le chemin sableux. Hélèna s’active, tandis qu’Alice dort à poings fermés, bercée par les bruits ménagers, par le ron-ron de l’aspirateur. Paul part le plus loin possible, dans les sentiers pleins d’épines. Il marche vers le Vieux Château, ne croise personne, se perd dans les chemins, revient tout égratigné et crotté.

Pourquoi est-il si dur ? Quel genre de tempêtes a-t-il affronté pour être si sauvage ? Hélèna s’interroge, elle ne connaît rien de son passé. Elle ne l’a pas vu descendre de l’avion, normal, elle ne l’a pas, la télévision. Son visage lui dit vaguement quelque chose, mais elle ne s’attarde pas, pas le temps, faut faire le boulot, la vaisselle qui s’entasse dans l’évier, nettoyer et ranger. Paul refuse de livrer le moindre indice, la clé qui permettrait d’ouvrir la voie, de faire le chemin jusqu’à lui. Il souffre, comme un chien, mais refuse toute main tendue. Officiellement.

Ce sont d’abord ses silences à elle qui le font respirer. Le moins elle parle, le plus elle l’apprivoise. Et Hélèna finit par s’approcher de cette bête blessée. Mais Paul ne parle toujours pas, ou si peu. Puis au fil des mois, les babillements d’Alice emplissent la maison, comme des bulles de savon, elle s’éveille, fleur fragile du printemps. Si petite qu’elle sait à peine pleurer. Ça ressemble à des jappements. Paul l’observe, comme un scientifique parti en terre inconnue. A la découverte de l’humain, si petit, si rose, si frêle. Tout d’un coup, il a envie de la protéger, il se sent responsable. Lui qui n’est pourtant pas le père, et qui ne le sera sans doute jamais. Pas fait pour ça. Hélèna le laisse faire, quand un jour, il demande à prendre Alice dans ses bras. Comme ça, juste pour voir.

Un petit paquet à peine plus lourd qu’un gros rôti, un poids plume qui sent la douceur, une boule de chaleur à laquelle il s’habitue. C’est une onde de bonheur qui se propage dans ce moulin. Une odeur de lait et de lavande mêlés.

Un matin, Paul décide de pousser les volets, clos depuis son arrivée. D’aérer le moulin. Il se risque même au café du village, à l’Abri des Coups de Mer. Entre comme un courant d’air, commande un demi, fait semblant de lire le journal, et repart aussi sec.

Mais il a fait le plus dur. Franchir la porte et s’habituer aux regards. La fois d’après, il traîne un peu plus au comptoir, et ose échanger avec le serveur des propos bêtifiants sur la météo. Aucun intérêt si ce n’est de tisser un fil. Ténu mais tangible. Un matin, il passe plus d’une heure au comptoir, les yeux dans le vague, noyé par l’existence des autres qui font tant de bruit autour de lui. Ils parlent trop, trop vite, dans ce café. Lui reste en retrait, un peu à l’écart de ce champ de bataille. Et puis, tout d’un coup, le silence s’installe. Ou le bruit des nouvelles couvre tout le reste. A la télévision, on apprend qu’un avion a disparu dans le ciel du Mali. Les clients sont bouche bée. Paul découvre que c’est la troisième catastrophe aérienne en moins de deux semaines. Il réalise qu’il n’a pas vu filer les mois, reclus dans son moulin, à l’ombre de la vie. C’est comme s’il avait hiberné, et qu’il sortait de sa tanière. Sur l’écran, des familles anéanties, des mots vides de sens devant l’absurdité de ce drame dans lequel ont péri plus de cent personnes. La déflagration du malheur, au cœur des fratries, des villages, Paul la prend en pleine figure, comme tous les gens du café. Il rentre en titubant, et s’enferme dans le bureau du moulin, avec une bouteille de rhum. Il se souvient de son père qui lui répétait, surtout les soirs de cuite, juste après la paie : « Le rhum, ça rend fou ! ». Lui est bien vivant. Amoché certes, mais vivant. Des bouts de lui, il en a laissé là-bas, à ses geôliers. Il ne peut pas laisser filer cette chance, il comprend maintenant le sens de son retour parmi ses congénères. A quoi sert de vivre si rien n’est partagé ? Et si l’existence s’arrêtait demain, que lui resterait-il ? Pas grand-chose.

A Hélèna, il propose un jour d’emmener la petite, en poussette, jusqu’au village. Elle semble hésiter, mais finit par accepter.

«- Une heure, pas plus, d’accord ? Sinon, je vais m’inquiéter ».

-Promis », lâche Paul, ravi, qui s’éloigne rapidement avant qu’elle ne change d’avis.

Sur le chemin qui descend du moulin, il se sent fier, d’un coup. Il peste contre les ornières, s’inquiète du soleil qui descend sur le visage d’Alice, chasse une mouche un peu trop curieuse qui tourne autour de ce bébé sucré qu’on a envie de dévorer. Tel un trophée, il exhibe cet enfant dans les ruelles de Port Joinville. Les regards sont envieux. Et curieux. Personne ne le connaît, lui qui a vécu à l’abri des regards et des questions depuis le début de l’hiver. Paul bombe le torse, comme si c’était sa progéniture, et parade dans les ruelles en sifflotant.

Très peu du goût de l’armoire à glace qui se tient devant la pharmacie, au bout du Port. A son œil noir, l’envie d’en découdre, et les battements de pieds dans la poussette, Paul comprend sans l’avoir jamais vu qu’il s’agit du père d’Alice.

« -Qu’est ce que ma fille fout ici ? tonne le fou furieux

-C’est de ma faute, c’est moi qui ai proposé à Hélèna de la sortir pendant son travail. Histoire qu’Alice prenne l’air du large.

-Alors, c’est vous, le sauvage du moulin? »

Paul sent le danger, il a appris à se méfier, et tente d’apprivoiser l’animal. Instinct de survie. Nul ne sait exactement les mots qu‘il a choisis. Lui a-t-il parlé de ce qu’il a vécu là-bas, dans cette cave noire, puante et humide ? Sans doute. De la menace constante des ces ravisseurs, de leurs procédés obséquieux, des mots qui terrorisent, des promesses jamais tenues. Les deux ours se sont apprivoisés. Le verbe les a rapprochés, Paul le taiseux a osé parler, par bribes, et Théo, qui s’est toujours méfié des mots, s’est aussi lancé. Pas le temps de bavasser quand on apprend un métier pour croûter, à 14 ans. Seul le vent qui fouette au visage les entend raconter leurs chemins de vie. Pour Théo, le chalut, quand ça payait encore, avec son père. Avant que le vieux ne se fasse engloutir par l’eau salée, une nuit d’hiver. Puis sa reconversion en maçon-plombier-électricien « qui fait de tout à peu près bien », et sa rencontre avec Hélèna sur l’île quand elle est venue en stage à la coopérative, un été. Il n’a jamais acheté autant de fil de pêche pour espérer croiser son regard, timide, derrière la caisse. C’était il y a deux ans… et Alice est arrivée si vite qu’ils n’ont même pas eu le temps de se marier.

Alors, à son tour, Paul raconte la fuite en avant depuis la séparation de ses parents, ses amours blessés, les reportages dans les pays les plus lointains, les plus risqués, comme si le danger et la mort qui rôdaient anesthésiaient les autres blessures de l’âme. Manger l’existence, raconter l’ordinaire et le spectaculaire. Parcourir le monde qui souffre, au chevet des catastrophes, ça évite de se regarder le nombril, Paul l’a pratiqué pendant de nombreuses années. Jamais de Noël ni d’anniversaire, toujours barré, faussement libre, dépouillé de toute amitié. Ça encombre. Juste des rencontres, de passage. Les amis justement ont fini par déserter et c’est presque seul qu’il s’est retrouvé comme un con à la descente de l’avion à Villacoublay. Le prix de ces années de solitude, à courir après l’événement. A laisser sa vie filer entre ses doigts, avec l’actualité dévorante, toujours recommencée.

 

Le prix de la vie, il le mesure au Bar de la Marine, sur l’écran de télévision. Brutalement, son sang se glace. Il le reconnaît. A l’image, l’un de ses compagnons de cave. Un Américain. Combinaison orange, à genoux dans le désert, égorgé par ses geôliers devenus fous. Ils avaient partagé la dureté de la détention, et quelques mots, avant d’être séparés. Il se souvient de son visage, aujourd’hui flouté. Et du timbre de sa voix, si calme, dans les cris de là-bas. Ça rendait les geôliers encore plus fous, de ne pas avoir d’emprise sur lui.

Tout remonte à la surface. Ils sont là, devant lui, ces hommes devenus bourreaux, du sang plein les mains, et la haine au bord des lèvres.

Paul titube, besoin de prendre l’air, le goût du sang dans la bouche lui donne la nausée. Haut le coeur. Vertige de l’existence. Tandis qu’il vacille, Théo le rattrape d’une main, le pousse dehors, lui tape dans le dos, comme un nouveau-né qui ne braille pas et qui inquiète les docteurs. Paul prend alors une grande bouffée d’air, et avale l’existence. D’un trait.

Il vient de revenir à la vie.

Il faut maintenant y rester ancré. Contre vents et marées