Le naufrage – Caroline Ramspacher

Le naufrage – Caroline Ramspacher

Le naufrage

 

Il est allongé, les yeux mi-clos, la respiration lente, des gouttes de sueur parcourent son visage. Il tremble de fièvre. L’air frais qui entre par la fenêtre entrouverte ne semble pas le soulager.  On entend du port les cris des goélands perchés sur les mats. L’odeur qui émane de la marée et des poissons vidés sur la cale monte à la gorge. Le va-et-vient de la mer bat dans ses tempes. Il délire. Des voix lui parviennent tantôt familières, tantôt étrangères. Et ces visions de corps recroquevillés, d’hommes pétrifiés par le froid… sont-ce des illusions ? Il parle à travers son sommeil. Et, on devine qu’il voit encore défiler la pointe de la Pullante et les rochers menaçants des Chiens Perrins… Sans force, épuisé comme s’il avait livré un combat acharné, il se rendort profondément.

 

Autour de lui on chuchote. On échange ce que l’on sait. Le blessé est installé à l’hôtel des Voyageurs transformé en hôpital de fortune à proximité du quai. Sa mère, Mme Gouillet,  a sorti son grand  mouchoir ; elle a du mal à contenir ses larmes. Monsieur le curé a été averti au cas où la fin approcherait. Les présents récitent le Pater. Une autre prière s’élève :

 

«  Douce Vierge Marie, Guide nous sur les flots ;

Marie Oh reine immortelle ; A tes matelots qui viennent vers toi

avec une âme pure, un cœur de héros !

Sois leur guide ; les hommes de notre île viennent à toi ;

Et leur barque est fragile, Et l’abîme est béant »

 

Oui, on offrira un ex voto à la chapelle de la Meule si le petit s’en sort.

Quant aux nouvelles, elles sont à peu près celles-ci : le canot de sauvetage de Port- Joinville avait été mis à l’eau pour porter secours à un cargo norvégien, l’Ymer, en perdition au large de l’île. Ce n’est pas la première fois que les sauveteurs de Yeu prenaient la mer pour aider des bateaux en difficulté. Pas une année sans que plusieurs accidents surviennent. Noé Devaud, le patron des équipées, est un gaillard habitué aux mauvais temps et aux caprices de la mer.

Ce matin du 26 janvier 1917, l’alerte avait été donnée par le sémaphore.

Il avait fallu en toute hâte recruter des volontaires valides et, surtout, solides. La plupart des matelots habituels étaient sur le front. La France était en guerre. On allait tout de même pas confier cette tâche aux femmes ! On se tourna vers les vétérans, les malades et les adolescents. Une dizaine d’homme en tout embarquèrent avec Noé et son coéquipier. Mais, le canot avait du descendre sur ses rails et, pour ce faire, il fallut attendre la marée remontante. Or, ce jour là, le coefficient était le plus élevé ! Que de minutes perdues !

 

Parmi cet équipage Alexandre n’avait que 18 ans et demi. Il avait échappé, malgré lui, à la levée en masse en 1914. Sa famille ne voulait pas qu’il se porte volontaire pour ce sauvetage, mais que faire quand un fils s’entête… L’appel du large était plus fort que tout. Depuis toujours, le petit rêvait de naviguer comme ses frères ainés. Déjà, à quatre ans, il trimbalait le long des plages son petit bateau en bois attaché par une ficelle. De toute manière sur cette île granitique, l’agriculture ne rapportait plus assez, sa famille en savait quelque chose. Il valait mieux se faire embaucher sur les thoniers. L’avenir, c’était le germon. Alors, résignés, ses parents s’étaient habitués à cette fatalité. Ils se tournaient vers Dieu pour protéger leur progéniture des dangers de la haute mer.  Noé avait donc embarqué leur fils, enthousiaste et fier.

 

Allongé sur le lit, le jeune homme cligne des yeux, manifestement la fièvre a monté. Sa mère a délicatement posé un linge humide sur son front. Et voilà que le délire le reprend : il évoque certains membres de l’équipage : … Pelletier ou Taraud, ceux des disparus aussi.

 

Les curieux viennent se renseigner, les charitables arrivent pour consoler. Les désœuvrés sont restés et Mme Gouillet raconte qu’on a pu sauver quelques matelots étrangers en les accueillant sur la chaloupe. Elle tient ce récit du garde-champêtre, qui le tient du port où les marins échangent des nouvelles à voix basse.

Les autres hommes du cargo avaient péris en mer. Le bateau norvégien venu de Santander croisait au large des côtes françaises et devait livrer du minerai de fer à Middlesbrough lorsqu’il fut touché par des torpilles allemandes. La Norvège était un pays neutre. Mais depuis la fin de l’année 1916, la guerre sous-marine s’était intensifiée et l’Allemagne attaquait aussi bien les navires de guerre que les navires de commerce.

 

Lorsque le canot de sauvetage Paul Tourreil, c’était son nom, l’avait accosté, l’avant du cargo pointait déjà du nez. La coque était ouverte, l’étrave rompue et le navire buvait l’eau de partout. La nuit allait tomber. Les survivants, au nombre de sept, étaient accrochés au bastingage. Le transbordement se fit tant bien que mal. Les sauveteurs avaient hissé les malheureux à bord. Ils leurs avaient donné du rhum et des biscuits pour les ragaillardir. Quant au capitaine de l’Ymen, il avait été impossible de lui faire entendre raison :

-« Je reste » avait-il fait comprendre.

On avait bien vu que ce brave gars était un « vrai » marin : « quand un bateau est fichu, le capitaine est mort », disait-on à Yeu. Pour celui là, on dirait de lui : il avait fait son devoir jusqu’au  bout, pas comme les boches qui avaient torpillé son bateau. Dire que cela faisait déjà trois ans que l’on était en guerre. Qui aurait pu prédire cet enlisement. Une guerre courte, quelle blague ! Et ces 400 hommes de l’île mobilisés sur le front, soit dans la Royale, soit dans l’infanterie.

 

Alexandre se remet à délirer : « ramez, ramez !…, la marée se retourne…mon dieu, ma main ». Ses doigts sont immobilisés sous un épais bandage de fortune dans l’attente du médecin. Ils ont étés atteints par le gel et entaillés par les échardes des rames.

 

Mme Gouillet poursuit l’histoire: le canot lourdement lesté par son nouvel équipage s’était avancé dans la nuit et la température avait chuté brusquement. Le sel et le vent engourdissaient les membres des rameurs qui ne s’étaient pas préparés pour un temps aussi rude. Un simple chandail ou une vareuse, parfois un ciré et un gilet de sauvetage sanglé, ne suffisaient pas. Les rafales de vent étaient si fortes, que les hommes étaient trempés.

 

Alexandre relève la tête un instant. On entend les cloches du bourg et celle de l’église de Port-Joinville, c’est l’Angélus. Le port, le village, c’est toute son enfance. Le jeune homme visiblement traumatisé, n’est pas encore revenu de sa terrible aventure. On devine qu’une fois les Norvégiens à bord, le chemin du retour fut un calvaire. Pour doubler la pointe nord de l’île, la plus périlleuse, semée de récifs,  il avait fallu faire route plein est, vent dans le nez, aux avirons, et souquer fort jusqu’au port.

 

Une heure plus tard les rameurs étaient toujours à un mille au nord, ajoute le facteur qui était revenu de sa tournée des cafés du port. Là, les marins ne cessaient de commenter l’événement autour d’un verre de vin rouge pour lutter contre la tristesse. Deux jours plus tôt, ils s’étaient massés sur les quais formant une foule silencieuse et anxieuse pour tenter d’apercevoir le canot à la dérive.

« -Le vent avait forcit, chuchotait-on, et surtout la marée se retirait à toute allure. Les pauvres gars étaient déjà à bout de force, certains n’avaient pas mangé depuis le matin et désormais ils n’avançaient plus »

 

Le blessé s’agite en proie peut-être à d’horribles  cauchemars. On a su qu’il s’était produit une altercation entre Noé et lui. Le premier s’était mis en tête de ramener à terre tous les survivants alors qu’un voilier qui croisait à bâbord leur avait fait signe qu’il pouvait se charger d’une ou deux personnes. Le voilier s’était éloigné et l’embarcation des sauveteurs était restée seule. Ils dérivaient terriblement. Il était impossible de regagner le rivage avec les courants ascendants. Il fallait attendre la marée remontante. On avait dû mouiller et patienter dans le froid pendant deux bonnes heures.

Puis, comble de malchance, l’ancre du canot fut arrachée par une lame trop forte. Les hommes à bout de nerfs, le ventre vide, avaient du reprendre les rames contre le vent. En dépit de leurs efforts, ils filaient au large. On doubla Belle Ile, puis Groix où l’on pensait pouvoir accoster. On continuait de dériver. Le froid était désormais intenable : du givre recouvrait le canot, les avirons, les bancs, les hommes. En cette nuit du 26 au 27 janvier, il faisait -15° C…. Un homme périt, le plus fragile d’entre eux,  puis deux.

 

 

Alexandre est de nouveau en transe, le visage ruisselant : il parle aux morts, à Izacard, père de sept enfants qui décéda le premier, et volontaire comme lui alors qu’il était atteint d’une mauvaise bronchite. Puis, aux trois Norvégiens dont il revoyait les visages déformés et meurtris, les membres bleuis par le froid, les bouches lacérées par la bise. Il voit Turbé, Noé aussi, où était-ce Paul ? Il se met à crier: « Les rames, bon Dieu ramez, plus fort, sinon c’est la mort. »

Autour de lui, on explique : l’eau pénétrait de partout, l’évacuation ne se faisait plus en raison de l’arrêt des soupapes des tubes ; l’intérieur du canot se remplissait à chaque paquet de mer. Il fallait écoper sans cesse.

 

Alexandre chasse ses draps, se tourne sur le flanc. Ce n’est rien dit une voix à ses côtés : – «  c’est fini ! Tu es sauvé ! » Il semble ne rien entendre.

 

La dérive du canot ne s’arrêta pas là. Elle se poursuivit encore deux jours et une nuit pendant lesquels les hommes agonisèrent. Le patron, Noé, toujours cramponné à la barre. Mais à ses pieds reposaient maintenant les corps de trois Norvégiens et de quatre de ses hommes, morts de froid, de faim et d’épuisement. Ne fallait-il pas les jeter à la mer, pour sauver le canot surchargé et préserver les survivants ? ni lui ni les autres n’y songèrent. Ils avaient enlevés à la mer ces victimes de l’ennemi héréditaire, s’ils ne pouvaient les ramener vivants du moins ils porteraient leur dépouille à leur famille pour leur donner une sépulture digne d’eux.

La navigation se poursuivit, ils laissèrent à tribord les îles des Glénan et se dirigèrent vers le nord, pensant arriver à l’embouchure de l’Aven. La côte bretonne se devinait progressivement.

La pointe de Raguenez permit enfin au canot d’accoster et de mettre un point final à ce tragique périple. Alexandre et les survivants, pour beaucoup d’entre eux blessés et exténués, furent rapatriés quelques jours après par le ferry qui assurait la liaison entre Fromentine et l’île d’Yeu.

 

Alexandre allait s’en sortir. Le médecin présent désormais se veut rassurant. Après quelques jours de repos, il serait debout et sa main allait cicatriser : – «  C’est un gars solide » lance-t-il après l’avoir examiné.

Au terme de cette tragédie, Dieu avait rappelés à lui cinq marins norvégiens et six marins de l’île d’Yeu qui laissaient derrière eux de nombreux orphelins. Mais il avait épargné le plus jeune, Alexandre. Pourquoi ? Ni le champ de bataille qui fit une centaine de tués parmi les habitants de l’île n’avait voulu de lui, ni la mer… A la fin de la guerre, il aurait vingt ans, il allait devenir marin et fonderait une famille. Il ne pouvait le savoir alors mais la vision cauchemardesque de ce naufrage ne cesserait plus de le hanter.  Elle le suivrait partout où il irait, lors de ses longues pêches au large, de ses balades le long de la côte sauvage et, surtout, à la vue du monument érigé par le gouvernement norvégien aux héros du bateau de sauvetage Paul Tourrreil, place Dingler rebaptisée place de la Norvège en juin 1922.

 

En 1946, vingt quatre ans après, Alexandre fut retrouvé pendu dans son domicile rue de la Fée.

 

 

Note de l’auteur : les faits relatifs au naufrage sont véridiques, seule la parole donnée aux personnages relève entièrement de la fiction.

Les marins disparus lors de ce naufrage furent : Adolphe Izacard, Jacques Taraud, Pierre Leonidas Pelletier, Joseph Renaud, Joseph Pillet, Edmour Pillet, le cuisinier hollandais XXX, Mathias Rostberg, Henri Svensson, Robert Skaar, Emile Berg Larsen.