Le petit leveur de cailloux – Dominique Lejonne

Le petit leveur de cailloux – Dominique Lejonne

Le petit leveur de cailloux

 

 

Ils passent sans prêter attention devant ces mégalithes, sur l’île d’Yeu, et même ailleurs, cotoyant
tant de secrets perdus, tant d’énigmes, tant de mystères…
« Nous devons agir », scanda la forme lumineuse, éclairant de son aura, les parois humides,
ruisselantes.
« Mèlus’ine a raison, les ancrages ne tiendront plus longtemps », renchérit le petit homme à longue
barbe blanche.
« Arth’ür, les connections ancestrales qui relient cette île aux plus hautes terres spirituelles de la
planète tombent les unes après les autres », précisa Meur’lin’, debout dans sa robe lapis lazuli
étoilée.
Morgueuanne, prit la parole à son tour : « Le grand menhir de la citadelle fut découpé, et d’autres
christianisés, beaucoup sont au sol, morcelés, l’île risque de se détacher. »
« Les mégalithes ont encore nos marques, reprit Mèlus’ine, j’ai senti une énergie druidique latente,
tout n’est peut-être pas perdu… »
« Les secousses ont commencé, Oya l’ancienne glissera, en quelques heures elle se désintégrera,
vers les grands fonds, irrémédiablement, les habitants seront emportés. Ils ne nous voient pas, ne
nous entendent pas … l’île est perdue, et bien d’autres suivront… »
« De quelle énergie parles-tu Mèlus’ine ? », s’enquit Meur’lin’.
« Une famille très pure et aux comportements naturels, vit près de la lande et les enfants portent
étrangement nos noms. L’aîné m’est apparu voici trois runes, pointant ses doigts sur nos cupules.
Est-ce signe ? »
« C’est ! Fit Arth’ür. Nous devons les aider, ils sont relais, par le Glaive de Granith !
Cette référence aux forces secrètes passées, apporta du baume aux coeur à toute l’assemblée. Ils
reprenaient espoir, une forte lueur entoura chacun d’entre eux.
Le petit groupe flottait un peu au dessus de l’écume salée, au fond du gouffre où rugissaient les
vagues. Ils avaient choisit le Trou de l’Enfer, non loin du petit port de La Meule, pour faire réunion.
Leur lumière spirituelle donnait une forme à leur être, mais peu auraient pu les distinguer.
« Concentrons-nous, frères et soeurs, » susurra Arth’ür…
Au même moment, à bonne distance, courait le garçon. Ils se connectèrent à lui sans peine. La pluie
mêlée au vent du large perlait sur sa peau. Ses cheveux volaient de côté. Hier le soleil le réchauffait
et aujourd’hui la pluie crépitait sur sa veste marine couleur brique et dans ses yeux gris. Pierre
arpentait la lande sauvage par tous temps. Il aimait sentir le sol s’enfoncer sous ses pieds. Herbes
sèches ou humides, flaques de boue, ou trous d’eau, tout le satisfaisait, une fois ses souliers enlevés.
Cette communion avec la nature, il n’en laissait rien paraître. Bien que ses parents aient remarqué
ses escapades solitaires, il rentrait toujours à l’heure des repas. Sa mère, souvent seule avec ses
quatre enfants, avait établi des tours de servitudes. Vaisselle, aspirateur, linge, jardin, tout se
déroulait comme sur un navire. Et ça plaisait à tout le monde. C’était une façon de rester au contact
du père, capitaine d’un voilier, un trois mats. Il convoyait marchandises et passagers en quête de
sensations naturelles, pour de courts trajets sur tout le littoral.
Non loin du grand phare, face à la plage de la Belle Maison, il avait quitté le sentier côtier, pour le
tertre rocailleux. Il s’était assis sur le « fauteuil », bien connu des ilais. Cela ressemblait à un siège
taillé dans le rocher, et de là, une vue imprenable le saisissait à chaque fois. Après avoir scruté
l’horizon, un gros rocher au sol attira son attention. Sautant de son piédestal, il s’en approcha et
caressa machinalement de l’index de sa main droite les petites anfractuosités. Instinctivement, il
suivit la petite rigole qu’il sentait sous la pulpe de son doigt. Il adorait palper, frotter, tout ce qui lui
tombait sous la main. Mais là, il glissait dans quelque chose. Cela avait un sens, une forme. Il se
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pencha pour regarder. C’était une simple cupule, mini gobelet creusé par des ancêtres inconnus.
Jusqu’à cet instant, il n’avait jamais prêté attention à ces milliers de vestiges truffant l’île.
BelleAnna, « madame archéologie » de l’office de tourisme, durant ses nombreuses randonnées
guidées, en parlait couramment. On en avait perdu la signification, d’où son manque d’intérêt
personnel. Ces cupules marquaient spécifiquement chaque mégalithe, du plus petit au plus grand,
toujours différentes en formes et en nombres. Que ce soit sur une pierre droite, encore debout, ou
sur de gros rocs allongés, dans les prés, sur la plage de Ker Chalon, ou dans les propriétés privées,
tous possédaient ces cupules particulières.
Repassant son doigt dedans, il entendit une parole. « Houmguevolte », fit la voix profonde et
secrète. Il n’eut pas à fermer les yeux ou à se concentrer pour comprendre. « Bonjour, fils de la
lande », lui dit la voix. Il n’eut pas non plus à répondre, sa joie intérieure suffit à la voix. « Omtü
grrrüne volte », continua son interlocutrice. Car la voix était néanmoins douce et féminine.
« Pourrais-tu nous rendre un service ? ». Elle parlait dans une langue qu’il comprenait ! « Houmgré
Omdouktché troupago ».
« Toucher les cupules…Maintenant ? En tournant les doigts à l’envers ? », chuchota Pierre.
« Oui, mais lentement, et en répétant bien ce que nous te dirons », enchaîna la douce inspiratrice.
« Nous ?…Vous… êtes nombreux ? »
« Nous tentons de guérir l’île des affres du temps et de la pollution des hommes, avant un
cataclysme. Tu peux nous aider. Le veux-tu ? »
« Oui, bien sûr ! ». Tournant en sens inverse des aiguilles d’une montre les trois doigts centraux de
sa main droite dans la première cupule, il dit d’un ton identique à la voix, « troupi troupa troupo
pipapo ». L’immense bloc frémit imperceptiblement. Il le sentit. Ses doigts glissèrent dans la cupule
suivante, mais là, il dut changer de doigts, et s’entendit psalmodier : « pouce, index et majeur
tournent en la mineur ». Un minuscule crac s’ajouta au souffle du vent. Il était médusé, quand ses
index, majeur et annulaire, se collèrent dans la petite cuvette suivante, il dit en les tournant « toupa
toupi toupo papipo ». Les entrailles du rocher, mais pas celui-ci, non, le  »rocher », celui par qui on
désignait l’île, le « caillou », l’île d’Yeu toute entière, réagissaient d’un souffle invisible. Passionnant,
pensa Pierre, heureux. Trois autres doigts tournèrent à leur tour trois fois dans la petite tasse de
granite humide, sous la pluie fine, tandis que le jeune adolescent prononçait « forme forme revit de
cette terre le fruit !». Un crissement fit tourner le tout d’un quart de tour et la terre se souleva. Du
haut de ses douze ans, rien ne surprit le jeune homme. Il posa son pouce, son index et son
auriculaire, en chuchotant « trissedou tropidou garidou tridou ! ». Accompagnant la voix au geste,
effleurant le roc granuleux, il suivit le redressement lent de la stèle grise. Le petit rocher d’un mètre
de haut s’était rétabli sur son socle originel. Accolant un côté de son visage, son torse, les paumes de
ses mains à plat comme on enlace un tronc d’arbre, il sentit vibrer le rocher, rattaché à la terre mère.
Posant chacun de ses doigts dans une des cupules, il entendit : « PIERRE, « Pi, aire » au carré,
nous revivrons de tes mains pour dame Nature protéger, comme nous l’a, Elle, demandé ». Il était
temps de rentrer. Un immense corbeau vint se poser sur le menhir relevé, gratifiant Pierre d’un
« Croaaa », tandis qu’il courait pour le dîner, vers Ker Chauvineau.
L’immense soupière fumante était posée sur la table de la salle à manger. On n’attendait plus que le
petit dernier. Arrivant en courant et après deux galipettes sur le tapis, Merlin, avec la voix encore
nasillarde de ses six ans, s’écria. « Regardez, je suis un droïde ! ». La famille était fan de Star Wars.
« Et Pierre un dro…üide », renchérit Mélusine.Tous éclatèrent de rire. Quel bon mot ! Le calme
revenu, Pierre croisa les yeux de sa soeur cadette, auteure de la plaisanterie. Le gris vibrant de ses
pupilles, comme le menhir qu’il avait relevé l’heure précédente, et le troubla. Elle lui sourit. Il la
connaissait bien. Elle savait.
La discussion du repas tourna autour de la différence entre le nouveau droïde de la saga
interstellaire, qui roulait sur lui-même ou l’ancien qui avançait sur des roulettes et les druides qui
avaient une grande connaissance de la nature. Les stèles n’étaient-elles pas leurs droïdes d’antan ?
Pouvaient-ils les faire bouger ? Droïde ou druide ? Pierre était trop bouleversé par son expérience
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encore toute récente pour émettre un seul son. Les autres y allaient chacun de leur théorie. La mère
de tout ce petit monde, Marie-Morgane, n’était pas en reste. « Quelque part, la boule qui siffle, c’est
de la science fiction, et on n’a plus de druides depuis deux mille ans », lança t’elle en servant
l’épaisse soupe aux délicieux légumes du jardin. Pour leur plus grand plaisir, elle agrémentait sa
cuisine de nombreuses herbes sauvages aux saveurs délicieuses, cueillies sur la lande ou ramassées
au jardin. Elle connaissait ses ouailles… Arthur, frère jumeau de Mélusine, dit avec une scientifique
assurance, « les druides avaient des pouvoirs extraordinaires, maman, mais la technologie en
possède aussi de plus en plus ». Le petit renchérit de sa mini voix, « je pense qu’ils existent encore
mais qu’ils ne se montrent pas ». Mélusine conclut le débat par un « moi aussi », en fixant son frère
avec tendresse et fermeté. Leur mère avait remarqué le mutisme de Pierre, et comprit dans le ton de
sa fille, captant son regard furtivement, qu’il se passait quelque chose.
« Le des…sert », fit elle en chantant pour tenter de remettre un peu de calme dans les esprits.
Chacun engloutit sa crème d’avoine dans laquelle une petite feuille de menthe était plantée. Sauf
Pierre qui la dégusta lentement. « Maman, dit Mélusine, le gros rocher au bout du jardin, tu sais,
sous les herbes, au milieu. J’ai trouvé six cupules en forme de cercle sous la mousse. Je les ai
grattées. Ça m’a chatouillé. ». « La mousse t’a chatouillée ? ». « Non non, en touchant le fond d’une
cupule, ça m’a chatouillé ! ». Marie-Morgane se tourna vers son aîné et lui dit : « qu’en penses-tu
Pierrot ? ». Tous se tournèrent vers le gentil grand frère, suspendus à ses lèvres ! Leur mère venait
de lui donner une importance inhabituelle. « Mère, dit alors le tout jeune adolescent, se rapprocher
d’un arbre est apaisant, s’allonger dans l’herbe enivrant, les fleurs ont des vertus médicinales… »,
« Les légumes nous nourrissent dit Arthur », « L’océan nous baigne, reprit Mélusine », « Et aussi,
bah, notre maman, bah elle nous guérit nos bobos avec de l’argile qu’elle prépare avec l’eau du
puits », ajouta Merlin en se blottissant contre la poitrine maternelle. Il était monté s’asseoir sur ses
genoux.
Quelle fratrie, pensa le jeune homme, en souriant ! Il reprit en ajoutant un autre argument, « Alors il
est bien possible qu’une énergie subsiste là où de très lointains ancêtres ont gravé patiemment,
d’après BelleAnna, vous l’avez entendue de sa bouche, de petits trous dans la pierre, appelés
cupules. » Mélusine se leva et prit les mains de son frère dans les siennes. Leurs yeux se trouvèrent,
minéralement unis, et elle le fixa tout en s’adressant à sa mère. « Cette nuit, j’ai rêvé de Pierre,
maman. Il parlait aux menhirs couchés, qui ensuite se relevaient. Et la cupule qui m’a chatouillée,
en même temps a chuchoté un prénom dans mon esprit ». Merlin, Arthur, et Marie-Morgane,
reprirent en coeur, dans un même souffle le même prénom : « Pierre… ». « Oui », fit Mélusine. « Les
rêves de ma Mélusine sont  »prénom histoire » », osa le jeune Merlin. « Prémonitoires, mon chéri,
reprit la maman ».
Puis elle lança : « Pierre ? ». Elle attendait un éclaircissement. Elle l’eut !
Il tourna les yeux dans l’océan bleu turquoise du magnifique regard de sa mère.
« Marie, c’est arrivé au fauteuil de Belle Maison. Il y a une heure. Une douce voix féminine m’a
parlé dans la langue ancienne des druides, et je l’ai comprise. J’ai fait ce qu’elle m’a dit. Et ce qui
était un gros caillou allongé, à cinq cupules, s’est lentement redressé et s’est replanté fièrement et
solidement à la terre mère. Ils veulent que j’en redresse un certain nombre pour sauver notre île et la
Nature. »
Les larmes coulaient sur leurs joues, ils croisaient leurs doigts, poings fermés et Mélusine tenaient
les mains de son frère. La mère reprit : « Quelqu’un t’a vu ? ». Pierre répondit à la stupeur générale
« Prrüuudom Cradom NiPru NiDom ». Chacun comprit. « Le druide efface des pensées et des
mémoires secrète histoire ! ». « Quelle sera la prochaine ? », dit la mère à voix basse, car Merlin
avait sombré dans un profond sommeil Méga…lithique. « La mienne », précisa Mélusine. « Je
couche le petit, rendez-vous au fond du jardin, Arthur, fais-nous de la tisane. Et couvrez-vous ». Il
faisait encore jour.
Cette grosse dalle allongée était autrement plus volumineuse, les cupules étaient à sa base. La
famille l’entourait. Pierre effleura les petites cuvettes creusées depuis si longtemps par les mains
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inconnues, celle du milieu retint son attention. Il y en avait huit en fait. Elles allaient par deux.
« Pouce, index et majeur, tu placeras, main gauche à droite et droite à gauche. ». Sans révéler ces
paroles, il plaça ses doigts dans deux cupules d’où les mots lui parvenaient. « Que ta famille
approche, Ptidruide ». « Mère, Mél, Arthy, trouvez les vôtres par la paume de vos mains et ne
mettez que les doigts que je vous dirai. ». Ils allaient chacun avec une lenteur d’escargot ! « Un
doigt de gauche enlèvera et de droite ajoutera ! ». « Mère, Index, majeur, annulaire, Mél, majeur,
annulaire et auriculaire ». « Thuthur, annulaire, petit doigt et pouce ». « Mouillé », fit Arthur, en
référence au jeu d’enfant pour demander une courte trêve, « pouce mouillé ». Pierre sourit. La voix
reprit et tous l’entendirent. « Ptidruide, commencera, Dromm Gütüre èt Grommelür ». Il tourna trois
fois ses doigts en répétant à voix presque inaudible. Tous sentirent un frétillement. Quand la mère
susurra « Frouti frouta lève moi ça», les enfants se demandèrent si elle avait perdu la raison… Et
quand eux-mêmes eurent à réciter sans pouffer « Bling blam blang, Frouti Drommtü », ça dépassait
leur entendement. Mais l’immense bloc réagissait à chaque fois. C’est quand Merlin apparut debout,
en pyjama à califourchon sur le sommet encore penché, que tout bascula. La mère allait hurler, mais
Pierre les devança. « Chuttttt, ayez confiance, jeunes apprentis … ». Marie-Morgane, quarante et un
ans, catholique fervente, un petit fichu vichy à carreaux rouges et blancs nouant ses cheveux blonds,
longs et libres, eut du mal à l’avaler. Mais n’étaient-ils pas une famille hors norme ? Tous les jours
que Dieu faisait, elle le vivait ! C’est Merlin qui cria : « Revit, Menhir, mon ami », en prenant le
sommet dans ses bras, allongé, une oreille appuyée sur le rocher. La stèle mythique se redressa,
oui ! Elle s’enfonça ensuite légèrement, et ils entendirent : « Agramm Tü ». Ils comprirent. « Bon
travail », firent quatre voix tremblotantes, inconnues, et d’une douceur incomparables. Leurs
Guides.
« Tisane pour tout le monde, tartines de miel et confiture de mûres ! ». La petite communauté suivit
l’injonction maternelle, chacun enveloppé dans sa couverture, ils formèrent un cercle, près du
mégalithe redressé, et burent en silence. On entendait le vent dans le figuier, et les tartines grillées
craquer sous les dents.
Une branche à son tour craqua. Les têtes se tournèrent vers une ombre qui se détachait du tronc
imposant de l’immense eucalyptus. Ils n’eurent pas le temps d’avoir peur ! « Papa, père, chéri ! »,
crièrent-ils ensemble !
Le bateau est arrivé il y a une heure. Je voulais vous faire la surprise… ! C’est moi le surpris. Mais
pas étonné, avec vous ! Qu’est-ce qui se passe chez nous ? Il était sorti de l’ombre en parlant.
Prenant son épouse dans les bras, il lui fit un tendre bisou, reçut ceux de ses enfants. Les amoureux
main dans la main, firent le tour du monument, suivi des enfants fiers comme Artaban, sauf Pierre,
qui resta les mains aux cupules qui glissèrent un conseil « Va te coucher, Ptidruide, Drömdrü
Kanetha ». Son père se retourna, il avait aussi reçu le message, mais pensant qu’il venait de son fils,
il dit : « Pierre a raison, tous au lit, et rendez-vous au petit déjeuner. Bonne nuit ! ». Décidément,
pensa Pierre, combien ces êtres étaient puissants !
A huit heures tapantes, tous arrivèrent autour de la grande table de la cuisine. Les fameux betchets
ilais, avaient une forme pointue, la farine complète leur donnait une couleur grisâtre ! « Des
menhirs », souffla Merlin, émerveillé. « Maman, tu as fait des merveilles ! ». « Ce n’est pas moi, fit
Marie-Morgane, je les ai trouvés sur le rebord de la fenêtre à sept heures. J’en ai goûté un, c’est du
lourd, les enfants, de l’ancien, dans une farine entre le sarrasin et le petit épeautre, je dirai… ».
Le thé fumait, le café embaumait à un coin de la table, le lait et le beurre tout frais de chez Anne-
Marie, les confitures aux fruits rouges de la lande, « ouahhh, quel magnifique petit déj, murmura
Pierre ». Le père se leva et tous se prirent les mains. « Merci Seigneur pour ce repas et notre
merveilleuse communion autour de cette table. Puissent tous les êtres ne manquer de rien. » Tous
s’assirent, tartinèrent abondamment leurs  » Betchnirs », comme les nomma Mélusine. Tandis qu’ils
remplissaient leur tasses, le père dit : Maman m’a un peu résumé, Pierre. Mais encore…».
« Je marche à travers l’île depuis des années. Avec mes camarades d’école, nous connaissons les
plages, les courants, les sentiers, les pierres, mais maintenant ils restent chez eux, télé, jeux… pas
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moi. A force d’écouter cette nature, hier, elle m’a parlé. Attendez un instant, la douce voix
m’appelle… ». Il vit les yeux gris de Mélusine le fixer. A lui le souffle du druide, à elle celui des
fées. Et elle sut qu’il savait ! « Père et mère sont pour nous des grands protecteurs, des parents
inégalables. Pierre a reçu un pouvoir et si on peut l’aider, moi je suis partante. », ajouta la jeune
fille.
« Moi aussi, dit le petit Merlin, suivi d’Arthur. »
« Nous aussi », dirent ensemble les deux parents, d’une seule voix.
Pierre prit les mains de ses deux voisins et tous reformèrent un cercle. Il dit : « Tout ceci sera le
secret absolu de notre famille. J’ai encore quelques mégalithes à remettre sur leur socle. Et quand
tout sera fini, nous oublierons tout, mais nous aurons oeuvré avec amour pour participer au
sauvetage de notre Terre, de Dame Nature. Demain midi nous irons pique-niquer au chemin du
Chargirou, près de La Croix. Mélusine, tu devras préparer du ciment des anciens, nous relèverons
des blocs et les recollerons. Prenez les parapluies ». Le petit déjeuner n’était pas fini, tous
continuèrent de se régaler.
Le lendemain cinq bicyclettes filaient bon train, Merlin à l’avant du tandem de sa mère. Ils
arrivèrent pour midi sur le lieu du sauvetage. Mis à part Mélusine et Pierre, qui avaient toujours
refusé le moindre morceau de viande depuis leur naissance, saucisson, cuisse de poulet, et verres de
cidre, embaumaient le petit carré d’herbe près du menhir allongé. Attablés auprès de la stèle gisant
au sol en trois gros morceaux, le petit groupe dégustait en conversant sur la rentrée prochaine. Les
vacances se terminaient. La pâte était composée d’oeufs malaxés, de poudre de granit, et de sable de
deux plages. Celui ultra fin de la Raie Profonde, et le super collant de Ker Daniau, qui était
constitué de poussières de coquillages. Avec de l’eau du puits familial, de la chaux et de quelques
épices, le secret mélange était prêt à être étalé sur le socle encore debout. Le vent se leva, faisant
tourner les feuilles en rond, et la pluie s’invita. Le temps était venu. Le temps s’invitait. Mélusine
sans un mot étala consciencieusement le précieux et épais mélange, tandis que les quatre autres
l’entouraient, ouvrant leurs parapluies. Tenez les bien, fit Pierre qui leva les bras en  »V », ainsi que la
tête. « Tourbillonne, air puissant, remonte le temps ! Akrämionne, Mélusionne et Pierrotant ! ». Le
petit typhon prit de l’ampleur et enveloppa alors Pierre, les nuages noirs assombrirent le ciel et un
immense éclair déchira le ciel noir. Sautant sur la tête du menhir fracturé, gisant au sol, comme sur
une planche de surf, le vent le souleva, lui et son rocher, et la cassure vint se ressouder tout
simplement. « Reprends vie, et fais ton oeuvre, hurla Pierre ! ». Les éléments s’étaient calmés. Là où
trois blocs gisaient au sol près du chemin derrière le village de La Croix, quinze minutes plus tôt,
trônait désormais un magnifique menhir, pointé vers le ciel. Les cassures avaient disparu, cicatrices
éphémères. Le repas, les couverts et les couvertures furent rangés promptement. Ils enfourchèrent
leurs bicyclettes, et filèrent aux Vieilles, la plage de La Croix, pour le succulent dessert qui les
attendait. On était un samedi d’octobre, un peu frisquet. La marée haute ne laissait que peu de place
pour s’étaler. Pendant que Pierre sortait la nappe, les parents, Arthur, Mélusine et Merlin, allaient
piquer une tête dans les vagues accueillantes. C’était son tour de « table »… Ils revinrent
s’envelopper chacun dans leurs grande serviettes en éponge, quand le petit dernier, s’écria en
regardant les victuailles posées au sol : « Ah noooon, pas encore des petits menhirs aux
amandes ! ». Ça faisait deux fois que ces « betchnirs », contraction du betchet ilais et de menhir,
nourrissaient grassement la famille. Tous éclatèrent de rire par l’humour de Merlin. Pendant que
Mélusine rangeait le pique nique,-c’était son tour-. Pierre piqua une tête et vit une lueur étincelante
au loin. « Demain soir, Pointe des Corbeaux. », fit la Voix. « C’est reparti pour demain? » lui glissa
Mèl d’un clin d’oeil. Il lui sourit en se séchant, trop heureux de cette complicité profonde.
Surplombant la plage des Tchinettes, un vieux menhir effondré, attendait ses guérisseurs
impatiemment, déjà frémissant.
Deux gendarmes attendaient leur retour, doublés de deux gros corbeaux, gardiens célestes, perchés
sur le grand menhir.
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« Bonjour, brigadier ! ». « Capitaine », répondit-il d’un petit salut. Puis il enchaîna, « On ressent de
petits séismes et tous les militaires réservistes sont convoqués dans une heure au sémaphore.
Comme votre téléphone était sur messagerie, on nous a envoyés ».
« Merci à vous, je pars après une bonne douche ». Ça bougeait sur l’île ! Trente minutes plus tard,
après un bisou pour chacun, il prit le vélo pour le rendez-vous vers Saint Sauveur. Chacun se dirigea
à ses, occupations favorites… les devoirs. Y compris Marie-Morgane, qui avait repris ses études
d’anglais.
Au dîner, leur père avait la mine soucieuse. « Trois épicentres ! Le fauteuil de Ker Daniau, Saint
Sauveur et La Croix. Beau travail ! ».
« Père, demain à l’aube, c’est aux Tchinettes », fit Pierre.
« Et ensuite ? ». Le silence était pesant. « Pritunienn, Britynniennn, et Forgottennn ! » dit Pierre.
Tous comprirent qu’il en restait trois, le dernier étant le verbe anglais signifiant « oublier » !
La Pointe des Corbeaux au loin, vit le rocher de cinq mètres allongé dans le lichen jaune se relever !
C’est au siècle dernier, que des tailleurs de pierres débitèrent le plus haut menhir de France
qu’abritait l’île, pour consolider les quais de Port Joinville. La nuit suivante, le quai se clairsema
d’étranges trous béants. Par la grâce de la lévitation incantatrice oubliée depuis tant d’années, les
morceaux voyagèrent incognito, vers leur lieu d’origine, la Citadelle, pour être recollés
instantanément par la fée du ciment. Le menhir reprit forme. On en parla aux infos nationales,
paraît-il, le soir même…La famille n’ayant « surtout pas » la télévision le sut le lendemain !
Il ne restait plus que l’incantation finale au caillou blanc, route du Ponant. Eh oui, qui l’eut cru
qu’un menhir ce fut ! A minuit, sous la pleine lune, le soir même, tous les cinq entouraient Pierre
debout sur le plus célèbre rocher de l’île, se tenant les mains. Il dit « Oubliak, Oyak èt Familiak ».
Tous reprirent à tue tête, en riant de plaisir, puis il se redressa.
BelleAnna se redressa aussi dans son lit et entendit : « Aux Petits Fradets, le Dolmen se ressoudera,
sèche tes larmes Conservatrice, un jour viendra ! »
Toute mémoire s’effaça, les principaux menhirs revivaient, pour le salut de la Terre, l’île reprendrait
son oeuvre secrète d’équilibre des âmes, et du pays. Il était encore temps !
Six ombres assises sur la plage, scrutaient l’horizon lointain, comme ils le faisaient si souvent,
emmitouflés, blottis les uns contre les autres, les yeux emplis d’océan. Ils étaient absorbés par une
grosse lueur qui partait au large, vers l’ouest, formes lumineuses, souriantes. Arthur dit : « J’ai rêvé
de tonton Norbert, l’alsacien, sur une tour en ruine, au château du Hagelstein, un gros moellon à la
main ».
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