Le poisson trille – Corinne Therezien

Le poisson trille – Corinne Therezien

 

Le poisson trille

 

Il était 9 heures du matin. Sabine s’activait déjà dans son restaurant, à préparer les menus du jour. Rien n’était jamais simple, entre les embauches, le paiement des fournisseurs, les matières premières de qualité à approvisionner et le service à assurer ; mais au moins, elle pouvait avoir la satisfaction que son restaurant tournait. C’était sa plus grande fierté, avec celle d’avoir créé cinq emplois, sur une île où ce n’était pas si évident de trouver du travail.
C’était la fin de l’hiver, presque le début du printemps. Demain, il faudrait qu’elle s’absente pour aller chez le dentiste traiter une vieille carie dont le plombage la titillait depuis quelques semaines. La douleur était récemment devenue difficile à supporter. Il n’y avait que deux dentistes sur l’île d’Yeu et leurs plannings étaient souvent complets longtemps à l’avance. Dans son cas, qui était brusquement devenu une urgence, elle allait devoir aller jusqu’à Nantes, comme beaucoup d’islais qui avaient besoin de consulter des spécialistes : bateau, puis bus jusqu’au centre-ville, et pareil en sens inverse au retour. C’était la contrepartie à accepter pour habiter sur une île préservée. Il lui fallait donc organiser deux journées d’un coup : celle qui démarrait, ainsi que celle du lendemain.
Tandis qu’elle dressait les listes des légumes à commander, Sabine repensa aux douze mois qui venaient de s’écouler. On pouvait dire qu’il revenait de loin, ce restaurant. Un an auparavant, il était sur le point de sombrer. Son frère l’avait hérité de leur mère, sous prétexte c’était bien trop dur d’être chef et de fonder une famille en même temps. Leur mère en avait fait l’amère expérience lorsqu’ils étaient petits. Mais, Sabine avait trouvé que c’était là une vision un peu sexiste, d’une autre génération. Et puis sa mère avait vu loin puisque Sabine n’avait pas encore d’enfants et n’était même pas mariée. Bon, il fallait aussi reconnaître qu’au moment où sa mère voulait passer la main, Sabine était partie compléter ses études d’hôtellerie-restauration sur une autre île, au bout du monde : le Japon.
Sabine était heureuse d’être de retour dans cette île où elle avait grandi et qu’elle aimait, de se déplacer à nouveau en vélo plutôt qu’en métro, de contempler ces somptueux paysages, même l’hiver les jours d’averse, et plus encore sous le ciel lavé après la pluie. Elle était revenue au printemps un an plus tôt, et avait dû remettre sur pieds le restaurant, mettre de l’ordre dans les contrats de travail, les relations avec les fournisseurs , négocier un prêt avec la banque pour faire face aux impayés, puis se consacrer à ce qu’elle appréciait le plus : les recettes, les menus, et se préparer à la saison estivale, qui serait folle, comme elle le savait d’avance. L’été avait montré que le restaurant pouvait encore être sauvé. Puis il avait fallu tenir bon durant la basse saison, mais à force de petits soins aux clients, de nouveautés originales à la carte, elle avait réussi à passer l’hiver, cahin-caha.
Ce printemps-ci s’annonçait bien, avec plusieurs jours fériés idéalement placés pour générer des ponts, qui permettraient aux touristes de venir dès avril pour des week-ends prolongés. Et elle était mieux rodée, elle saurait s’organiser pour optimiser l’occupation des tables. Elle avait donné un sérieux coup de jeune au restaurant, à sa carte et à sa décoration, tout en préservant les valeurs qui avaient fait son succès du temps de sa mère : fraîcheur des produits, quelques recettes traditionnelles pour les habitués qui aimaient garder leurs repères, et un service aux petits oignons. Depuis ses années au Japon, les sushis n’avaient plus de secret pour elle. Pourtant, elle avait pensé que ce ne serait pas adapté aux goûts des habitants et des vacanciers de l’Ile d’Yeu : son restaurant servait donc du poisson, très frais, mais pas sous forme de sushi. Elle avait quand même introduit quelques plats avec de fines tranches de poisson cru, et des saveurs typiquement japonaises, comme le yuzu.
Sa mère elle –même avait hérité le restaurant de ses parents ; il portait d’ailleurs toujours son nom de jeune fille : Le poisson Trille. Ce patronyme était amusant, on pouvait penser qu’il s’agissait d’une variété de poisson. Sabine avait pris ce nom-là, Trille, pour exercer ce métier à son retour sur l’île, comme d’autres prennent un nom de scène. Il était connu sur l’île, sans être typiquement islais. C’était tellement plus original que son vrai nom, Dupont.
Son frère avait démarré un emploi à la librairie. Les livres, ça lui correspondait mieux. Il n’y avait pas de date de péremption à gérer et ça ne voulait pas déjeuner en une heure top chrono comme certains clients pressés. Sabine lui en voulait bien un peu d’avoir failli anéantir l’entreprise familiale, mais on ne reniait pas sa famille. C’était curieux comme deux enfants des mêmes parents, élevés à l’identique, pouvaient avoir des caractères aussi différentes ; tant mieux, peut-être. Son frère n’était pas exactement dilettante, mais… comment dire, contemplatif. Tandis que Sabine était plutôt une battante, sans pour autant faire beaucoup de tapage, dans la discrétion. Ce qui ne l’empêchait pas d’être ravie qu’une chaine de télévision souhaite prochainement venir tourner un reportage sur son restaurant, dans le cadre d’une émission portant sur les heureuses alliances entre tradition et modernité.
***
Le cabinet dentaire comptait plusieurs dentistes. Au fur et à mesure qu’ils venaient chercher les patients dans la salle d’attente, Sabine se demandait lequel allait être le Dr Sébastien Molinod avec lequel elle avait rendez-vous.
Elle fut surprise de se voir appelée par un dentiste qui semblait à peine plus âgée qu’elle. Il lui ressemblait même : comme elle, il avait les cheveux châtains avec des reflets cuivrés, en plus courts évidemment ; il avait le nez droit, les yeux roux et le teint mat, le genre à bronzer en traversant seulement la rue au soleil. Elle avait l’impression de se voir dans un miroir. Pas sûr qu’il apprécie cette comparaison.
Il commença par remplir son dossier : nom, prénom, âge. Bizarrement, ces questions lui étaient beaucoup plus désagréables que si elles avaient été posées par un des dentistes grisonnants que Sabine avait vus défiler dans la salle d’attente.
-Profession ? demanda-t-il avec un certain automatisme.
-Chef.
-Chef de quoi ?
-Chef dans un restaurant.
Son regard s’éclaira d’une lueur.
-Où ça ?
-A l’Ile d’Yeu.
Son intérêt sembla disparaître brusquement. Elle revint vite à son sujet de préoccupation :
-Je ne vous cache pas que j’aimerais pouvoir traiter ma dent en un minimum de séances, car quitter l’île pour toute une journée n’est pas bon pour mes affaires.
-Voyons déjà de quoi il s’agit.
Tandis qu’elle s’installait, elle vit qu’il tripotait ses lunettes posées sur le bureau : il fit le geste de les chausser puis les reposa. Elle fut tentée de lui dire qu’elle préfèrerait qu’il les mette pour y voir clair dans ses manoeuvres, mais ne voulut pas paraître directive. Elle se tut. Peut-être que la monture était tout simplement cassée.
Ses gestes étaient calmes et précis. Peu après, il annonça :
-Rassurez-vous, ce sera réglé en deux ou trois séances maximum. Je vais démarrer les premières opérations dès aujourd’hui.
***
-Merci Maman d’être venue ! dit Sabine, en embrassant sa mère, qui venait d’entrer dans le restaurant.
-Je n’allais pas manquer ça, tu penses ! répondit Mme Trille, dont le visage rayonnait toujours, malgré les années et les épreuves.
Il n’était que 11 heures du matin, mais le restaurant était tout en émoi. Les tables étaient déjà dressées, sur le bar trônait un large bouquet d’hortensias allant du rose pâle au bleu, en passant par le mauve intense, comme l’île savait en décliner toute la palette.
-L’équipe de la télévision ne va plus tarder, ajouta Sabine, j’ai pensé que ta présence permettrait de rendre plus vivante l’histoire du restaurant.
-Avec joie, fit Mme Trille. C’est magnifique ce que tu as fait ici ! Je le pense à chaque fois que je viens. Tu peux me demander tout ce que tu veux, je suis trop heureuse que le restaurant soit toujours debout !
Sabine lui sourit.
-Tu sais, poursuivit Mme Trille, je l’avais légué à ton frère, car je me doutais que toi, tu te débrouillerais où que tu sois ; alors que lui avait bien plus besoin d’être épaulé. Mais j’ai été désespérée lorsque j’ai vu qu’il mettait le restaurant au tapis. J’espère que tu ne m’en veux pas.
-Non, tu vois, j’ai pu y mettre ma patte sans scrupule, puisqu’il en allait de la survie du restaurant !
-Tu seras merveilleuse à la télé. J’imagine que tu tournes la tête aux jeunes de l’île…et d’ailleurs ?
-Pas trop, habillée comme ça, répondit Sabine, en désignant son long tablier de chef qui lui descendait jusqu’aux chevilles.
***
Sabine patientait dans la salle d’attente, pour sa séance suivante chez le dentiste. Elle espérait sincèrement s’être trompée au sujet du souvenir qu’elle gardait de son charme. Lorsqu’il vint l’appeler, elle dut admettre qu’il n’en était rien. Elle supporta plutôt mal d’être à nouveau allongée, la bouche grande ouverte sur son plombage déficient.
-Ressaisis-toi, pensa-t-elle, c’est juste le dentiste, tu ne vas quand même pas changer de praticien au milieu du traitement pour une raison aussi futile.
Tandis qu’il préparait ses mixtures, elle étudia en détail les agrandissements de photos qui ornaient les murs : il s’agissait de gros plans de plantes aromatiques sous la rosée du matin. Elle reconnaissait chaque essence.
-C’est vous qui les avez prises ? demanda-t-elle à tout hasard.
-Oui
-Pourquoi ?
-J’aime aussi faire la cuisine, même si je n’en ai pas fait mon métier.
-Et dentiste, vous vouliez faire ça depuis tout petit ?
Elle se demanda s’il avait rougi. Elle se faisait certainement des idées.
Elle fut soulagée quand le traitement fut terminé, d’en avoir fini avec cette position ridicule. Contente aussi de mettre un terme à ces allers-retours sur le continent, si consommateurs de temps, alors que l’été approchait.
***
Ce samedi soir du week-end du 15 août, alors qu’elle saluait ses clients en passant de table en table, comme à chaque service, elle vit entrer Sébastien. Il était là, avec son charme plutôt timide, près de la porte d’entrée, semblant hésiter. Cela faisait drôle de le voir autrement qu’en blouse de dentiste ; la chemise de sport toute simple lui allait bien. Il regardait autour de lui, leurs regards se croisèrent. Il dégaina son sourire, sans sembler s’apercevoir qu’il était ravageur. Elle s’arma de tout son courage, s’excusa auprès des clients avec lesquels elle s’entretenait, et s’avança vers lui.
-Vous souhaitez dîner ? demanda-t-elle.
-En fait, non. Je suis en week-end sur l’île. Je suis désolé de cette intrusion au milieu de votre travail, lâcha-t-il avant de se taire.
Dès qu’elle le regardait dans les yeux, Sabine avait les pensées qui s’embrumaient. Elle n’allait pas pouvoir tenir bien longtemps comme ça.
-Et ? fit-elle.
Il se taisait toujours.
-Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? renouvela-t-elle.
-Je voulais savoir si vous auriez le temps de prendre un verre plus tard.
L’esprit de Sabine fut assailli d’un mélange d’idées confuses tournant comme un tourbillon : il y avait là de la joie, indéniablement, de l’émoi aussi, et son planning de la soirée qui venait jouer les troubles fêtes.
-Oui, dit-elle, mais ce sera tard, après le dernier service, si ce n’est pas trop tard pour vous. Et c’est mon plus gros week-end de l’année, il faudra que je revienne ici après, pour préparer ma journée de demain.
Lorsqu’ils se retrouvèrent autour d’un verre de blanc rafraichissant, ils parlèrent longtemps, de leur travail, de leurs passions, de leur famille. Ils basculèrent vers le tutoiement s’en y prendre garde.
-Mon père est mort lorsque j’étais petite, dit Sabine.
-Et moi, ma mère m’a élevé seule.
-Pourquoi ?
-Je suis né 9 mois après une rupture. Entre temps, mon père était parti pêcher dans les mers lointaines. Lorsqu’il est revenu 2 ans plus tard, ma mère a appris qu’il s’était marié en même temps qu’elle découvrait qu’il était revenu. Elle n’a pas eu le courage de resurgir dans sa vie dans ces circonstances, pour lui dire que j’avais pointé le bout de mon nez. Et il est décédé quelques années plus tard, avant que je n’aie l’âge de demander à le rencontrer. Je n’ai qu’une poignée de photos de lui, que ma mère avait gardées. Je ne peux pas lui en vouloir de quoique ce soit, il n’a jamais su que j’existais.
-Elevés sans père, ça nous fait un point commun.
-De plus, ajouta-t-il avec son merveilleux sourire.
Sa timidité semblait s’estomper avec le temps. Il était charmant, sans aucun doute. Elle ne dirait pas non s’il souhaitait aller plus loin, c’était le moins que l’on puisse dire. Quant à elle, aussi déterminée qu’elle soit dans sa profession, elle n’était pas du genre à sauter au cou des hommes. Profitons plutôt de l’instant présent, se dit-elle.
Pourtant, l’instant présent semblait avoir l’esprit taquin, car c’est précisément lui que choisit son téléphone pour se mettre à vibrer dans son sac.
Un appel à cette heure de la nuit, voilà qui était suspect. Elle regarda l’écran : c’était la société de télésurveillance reliée à l’alarme du restaurant. Elle décrocha :
-Bonsoir, Melle Trille, nous avons un déclenchement d’alarme au restaurant, voulez-vous que nous nous déplacions ?
-Non, merci, je suis au port, je vais y aller moi-même.
-Je peux t’accompagner, proposa Sébastien.
Alors qu’ils parcouraient les quelques centaines de mètres qui les séparaient du restaurant, il demanda :
-Je peux te revoir demain ?
-Demain va ressembler à ce soir, je ne pourrai pas quitter le restaurant, je suis désolée. Il faudra aller faire du vélo sans moi, dit-elle à regret.
-Je peux passer te voir peut-être ?
Ils étaient arrivés au Poisson Trille. Tandis que Sabine examinait les possibles causes de déclenchement de l’alarme, entre les issues du restaurant, les appareils de cuisson et les arrivées d’eau, Sébastien regardait les photos anciennes accrochées derrière le bar. Elle revint vers lui :
-Cela a dû être un déclenchement intempestif, je ne vois rien qui cloche.
Il ne semblait pas l’écouter. Il pointa vers une photo et voulut savoir :
-Elles sont à toi ces photos ?
-Oui, ce sont toutes des anciennes photos de famille. J’ai fait développer des tirages noirs et blancs pour décorer. J’aime bien le côté désuet.
-Et là, qui est-ce ? demanda-t-il d’une voix étrangement faible.
-C’est mon père quand il était petit.
Il blêmit comme s’il avait vu un spectre, la regarda avec des yeux où l’effroi se lisait. Une détresse aussi.
-Qu’y a-t-il ?
-Je connais cette photo, répondit-il. Cela fait partie des photos que ma mère m’a données. Il y a exactement le même maillot de bains des années 50, la même coupe de cheveux et l’épuisette en travers des 2 épaules. Je la connais par coeur. Sabine, c’est mon père aussi. Tu es ma demi-soeur