Le Ruban Bleu – Sylvie Cormier

Le Ruban Bleu – Sylvie Cormier

 

Le Ruban Bleu

 

Le Ruban Bleu, le plus beau des petits chalutiers de l’île, avait soixante ans ; le père Simon l’avait acheté d’occasion. Après des années de vie à trimer comme mousse puis comme matelot  pour les autres, il avait voulu devenir son propre patron. Il avait travaillé dur pour économiser, toujours en mer, au loin, sans pouvoir diriger sa maison. Un jour sa femme l’avait quitté ; en rentrant d’une campagne de pêche au thon, il avait trouvé la maison vide : ne restaient que le toit et les murs blancs. Même plus de garde manger, de huche à pain. Rien. Plus tard elle avait même voulu lui prendre ses terres « la salope ».

Mais le Ruban Bleu, il était bien à lui, elle ne pouvait pas y toucher ; elle essaierait … « que, dame, p’têt bien qu’il lui casserait la tête ».

 

C’est qu’il en était fier du Ruban Bleu, et de toute la sueur qu’il y avait laissée. Il l’avait appelé comme ça en hommage au trophée du paquebot le plus rapide à traverser l’Atlantique. Il le mettait à l’abri dans l’Anse des Broches, tout près de sa maison. Quand il faisait son tour du soir sur la chaume, juste au dessus, il regardait son bateau danser sur l’eau  en tirant sur son amarre, avec sa silhouette bien nette sur le ciel du couchant.

Mais maintenant on  ne voyait plus le chalutier bouger au gré des vagues. Le Ruban Bleu était à terre, dans le fond du jardin de Simon, calé sur deux grosses poutres de bois, bien horizontal. Incongru, entre les cupressus sombres, mais pimpant avec sa quille et son gouvernail bleu roi et la cabine, les plats bords et la coque peints en bleu îlais, le bleu très clair des volets de l’île.

Il y avait eu une annonce dans le journal ; seulement quelques lignes, pour des bateaux devenus immobiles.

Désarmement de chalutiers caseyeurs  –  Quartier Maritime de Noirmoutier – Saint Gilles Croix de Vie :

– le Jeanne-Marie,  Orsonnaud Roger

– le Jocatré,  André Raymond

– le Ruban Bleu, Duchemin Simon.

 

Toujours à s’affairer sur la cale, le père Simon racontait à tous pourquoi il avait désarmé son bateau.  En vareuse et pantalon de grosse toile bleue, un vieux béret noir vissé sur la tête, il disait son âge, ses hanches qui lui faisaient mal, le mauvais état de sa maison. Au fil des mimiques et du long monologue du vieux, on comprenait qu’il avait touché quarante mille francs.

“Quatre millions, ça en fait des sous, et la maison, t’as vu dans quel état qu’elle était. Ma bru, puis mon fils, ils m’ont dit comme ça que j’devrais bien avoir un peu de confort à mon âge.”

Avec l’argent du désarmement il avait fait faire une vraie salle de bains, avec une douche ; et maintenant il y avait un WC dans la maison. Il avait aussi acheté une petite voiture sans permis pour aller faire les courses et boire une fillette de vin blanc au port, avec les collègues. A soixante dix ans, la mobylette qui tirait une totoche ça n’était plus vraiment de son âge.

“C’est qu’j’suis plus tout jeune,  plus de  soixante dix ; ils m’ont opéré, à l’hôpital, à Nantes,  mais c’est quand même plus comme avant même si je peux encore utiliser mon canote.”

C’est ainsi qu’il appelait l’annexe de son bateau, une barque à rames qu’il mettait à l’eau pour poser une ligne ou un filet, et quelques casiers.

 

Tous les matins, il marchait jusqu’au fond du terrain, il faisait le tour du bateau, il l’inspectait ; quand il y avait eu une tempête il montait à bord, pour balancer par dessus le bastingage les branches ou les pommes de pin tombées sur le pont. De la fenêtre de sa cuisine, quand il buvait son coup de rouge  à midi, il  le voyait. Il veillait sur lui. Il le surveillait du coin de l’œil quand il était au jardin, à ramasser quelques mûres, près de la clôture en filet de pêche, ou à grommeler parce que le chat avait encore chaviré les plants de haricots.

Il ne le bâchait pas. Pourquoi faire ? Un bateau  ça ne craint pas l’eau, ni le ciel. Ça vit à l’air libre, dans le vent et les bourrasques. A chaque printemps,  il le repeignait, bleu roi pour la  quille et le gouvernail, bleu îlais pour la cabine, les plats bords et la coque,  et un filet rouge pour la ligne de flottaison.

Les années passaient, les cupressus qui entouraient le bateau poussaient, épaississaient, ils avaient perdu leur aspect protecteur ; le Ruban Bleu semblait plus petit, comme diminué, petit à petit étouffé par leurs branches. Le vieux marin

 

se tassait. On le voyait moins souvent  sur sa barcasse, il ne relevait ses casiers et son filet que quand le temps était au grand beau. Son canote restait pendant de longues journées à sec sur la cale. A l’apéritif, au Port, il avait remplacé  les fillettes par le  Pernod sans alcool, parce que le Docteur lui avait interdit le vin, “avec son estomac qu’était dur comme du caillou”.

Un jour en passant par chez lui, les Orsonnaud,  du Grand phare,  s’étaient étonnés de voir le bateau recouvert. Simon avait expliqué qu’une bâche ça permettrait d’attendre une saison  avant de repeindre

L’été suivant, il avait proposé à son voisin, Soulier, l’estivant, de lui acheter le Ruban Bleu. Sans le moteur il avait le droit de le revendre, il s’était renseigné.

Soulier était venu voir : le père Simon, vieilli, voûté, avait retiré  la bâche ; le bateau n’avait plus son air pimpant, les couleurs étaient passées, la peinture se décollait par plaques. Le vieux pêcheur avait enfoncé son béret plus bas sur le front, s’était gratté l’arrière de la tête et avait lâché : “c’est qu’mes fils, ils le laisseraient bien pourrir, l’batia… Le  Marcel avec son troupeau de chèvres et ses fromages il a pas trop l’temps d’sen occuper, et puis l’autre,  mon  grand gars, depuis son accident il est pas ben plus fort que moi.”

Il avait posé sa canne pour s’appuyer à la coque ;  sa grosse main abîmée faisait tomber des écailles de peinture en caressant le bois.

L’affaire ne s’était pas faite, le parisien préférait une coque en plastique.

 

Les mois ont passé, le bateau n’a plus sa bâche, le vent l’a arrachée. On a  vu des gamins y monter quand le vieux a le dos tourné. Le Père Simon fait semblant de rien, comme s’il n’y voyait plus clair ; pourtant, à marée descendante c’est toujours lui qui  voit les Grands Champs avant tout le monde. Il ne va plus en mer. Les marins savent qu’il n’a plus la force de manœuvrer son canote, même s’il ne l’a dit à personne. Il est encore bavard, mais on le comprend de moins en moins.

On le trouve souvent à son poste d’observation,  debout  sur la chaume qui surplombe l’Anse des Broches ; appuyé sur une canne il observe les allées et venues sur la cale et les barques au mouillage .

Petit à petit son regard bleu tourné vers le large et le mouvement des  vagues se voile. A terre, immobilisé, le Ruban Bleu se désagrège lentement.