Le secret du vieux château

Le secret du vieux château

Le secret du vieux château

Alain Dubreuil

 

Voilà quelques semaines qu’un grand panneau « quatre par trois » annonçait devant la vieille bâtisse sans caractère: « Ici Investissez du T1 bis au T4 etc… ». Les choses semblaient se préciser. Des bennes à détritus avaient été déposées. C’est un pan de mon enfance qui allait disparaître. Le local des « Eclaireurs de France » à Nantes, tout près du Lycée Jules Verne était voué à la démolition. Je passais là tous les jours pour me rendre au bureau, rue Mercoeur, et la nostalgie du temps passé m’animait intérieurement. Au delà des rendez vous et des sorties du Week End que nous organisions à partir de cet endroit, c’est là que j’avais découvert, pour la première fois, à notre ciné club, des films comme « Jour de Fête » de Tati, « Le Cuirassé Potemkine » de Eisenstein, Manon des sources » de Pagnol, ou encore « Remorques » de Jean Grémillon. Et puis bien d’autres souvenirs…Le camp d’Aramits dans les Pyrénées, La cité Joyeuse à Fromentine, et cette expédition à l’ile d’Yeu…

Le lendemain, je sortais pour aller déjeuner au restaurant du Foyer de la Jeune Travailleuse, à deux pas de là, place Saint Elisabeth. Il faisait un grand soleil. Un de ces grands soleils que Prévert interpellait jadis:

 

« Dis donc camarade Soleil,

« Tu crois pas que c’est un peu con,

« De laisser une journée pareille

 » à un patron! »

 

Le chantier venait de s’ouvrir et déjà, dans la matinée, les pelleteuses avaient accompli leur œuvre destructrice. Il ne restait plus qu’un gros tas de gravats de bois et de ferraille. Des ouvriers triaient tous ces déchets et les jetaient dans les bennes appropriées.

Soudain le soleil se fit encore plus brillant, plus intense. Le temps s’arrêta. Un ouvrier qui venait de se saisir d’un bout de fer, rouillé, et le brandissant vers la benne, demeura littéralement tétanisé. Il restait là figé dans son mouvement et apparaissait soudain comme un de ces généraux dont les statues ornent la ville place la Bourse, cours Cambronne ou Place Mellinet , prêt à guider une armée vers un combat guerrier. Ce bout de fer à l’instant encore rongé par la rouille devenait une épée reflétant la lumière intense de ce soleil si puissant et si chaud. La vie autour continuait comme si rien ne se passait, et je me rendis compte qu’en dehors de ce bonhomme figé dans son geste, j’étais le seul à vivre et à pouvoir contempler cette scène irréelle et pourtant combien intense.

En une fraction de seconde, je compris ce qui se passait. C’était à la fois nos aventures de boys scouts et « l’Histoire » qui se confondaient devant mes yeux. Un voyage dans le temps me ramenait à cette matinée du début du mois d’Août 1960.

Les deux cars Morineau de Saint Jean de Monts étaient là, dans la rue de l’Industrie. C’était l’effervescence des grands jours. Les parents accompagnaient leurs gamins déjà grandinets (de onze à treize ans) pour un départ en camp. Marsouin(1) invitait les troupes d’Eclaireurs de Nantes et Rezé à vivre, durant trois semaines, l’aventure scoute à « La Pétaudière »; sa propriété près de Saint Jean de Monts. Les derniers sacs étaient hissés sur la galerie des cars, et nous prenions nos places à l’intérieur, à la fois heureux de partir entre copains, mais aussi inquiets de quitter nos parents. En route, les deux cars démarraient. Dans quelle aventure allions nous nous embarquer?!!

La propriété de Marsouin était très grande. Peut être deux ou trois hectares. On la découvrait, bien cachée, sur la droite de la route de Saint Gilles, au fond d’un petit chemin qui prenait, au tout début du village d’Orouet. Au fond, une grande maison,(Celle de Marsouin) et devant, un vaste étang légèrement aménagé sur deux de ses cotés avec des bordures de béton et qui se voulait être la « piscine » de la  propriété. Le reste du parc était en fait une parcelle privative de la forêt des Pays de Monts plantée de pins maritimes et de chênes verts. Dès notre arrivée, chaque patrouille reçu une dotation identique de chevrons, de croutes de pins, de voliges, et de papier goudronné. Quelques pointes, deux ou trois marteaux, des pinces, des tournevis. Il nous fallait construire la cabane dans laquelle nous nous installerions pour tout notre séjour, par patrouille de huit gamins, en faisant preuve d’ingéniosité, d’astuce, et surtout d’originalité. Aucune des cabanes ne devrait se ressembler. La première semaine fut ainsi bien occupée et en attendant que nos cabanes soient terminées, nous dormions sous la tente. A la fin de la semaine, tandis que la patrouille des « Loups » recevait le prix de la cabane la plus spacieuse, nous autres les « Furets » recevions celui de la plus astucieuse. J’ai oublié aujourd’hui le nom des autres patrouilles, mais tout ceci n’était rien à coté de l’aventure qui nous attendait.

A peine notre installation terminée, au lendemain de la proclamation du « palmarès cabanes » au cours d’une soirée sans feu de camp (nous étions dans une forêt et le danger d’incendie était élevé), Une rumeur se propagea dans le camp. Nous allions partir à la recherche d’un vrai trésor. Chaque patrouille reçut une énigme à déchiffrer, et d’un commun accord, il fut décidé au rassemblement suivant, que selon les termes de ces énigmes, tout portait à croire que le fameux trésor se trouvait près d’un vieux moulin à vent, vers la pointe de la Fosse dans l’Ile de Noirmoutier.

-« OK dit Marsouin! Nous partons pour Noirmoutier ».

Oui! mais comment? Il n’y avait pas encore de pont à l’époque et le passage du Gois était à près de trente kilomètres. Il faudrait calculer avec les marées. Et naturellement y aller à pied!!!

L’idée se développa qu’on pourrait peut être prendre le bateau.

-« Non décida Marsouin. Nous risquerions d’être « repérés ». Il vaudrait mieux passer sur l’ile au petit matin, et à cette heure là, il n’y a pas encore de bateau ».

Les plus audacieux proposaient d’y aller à la nage (Il n’y a que six cent mètres entre l’ile et le continent à Fromentine).

-« Ce serait trop risqué déclara Marsouin, il y a de forts courants dans le goulet, et même les meilleurs nageurs pourraient être emportés. Non, je crois que j’ai la solution, j’ai un bateau avec un moteur hors bord, et je vais emprunter celui de mon voisin qui en a également un et qui nous accompagnera ».

Nous sentions bien là que Marsouin était un marin de métier, et notre confiance était totale.

Dès le lendemain, nous partions, sac au dos, avec le moins de chargement possible,   par la plage en marchant sur le sable mouillé. Au loin, l’Ile d’Yeu allongeait sa terre lointaine sur l’Océan. Le temps était clair. Il ne faisait pas trop chaud et nous pouvions voir la silhouette très particulière d’une haute cheminée entourée de ce qui ressemblait à un château d’eau. (J’apprendrais par la suite, que cette curieuse construction, aujourd’hui disparue, était la cheminée de l’usine de conserves de l’ile.) Près d’elle en arrière plan, très haute, la haute tour du Phare de la Petite Foule: Le Grand Phare, se dessinait.

Chaque jour, un navire assurait une fois par jour la liaison avec le continent, entre Fromentine et Port Joinville à l’Ile d’Yeu. Les horaires de passage changeaient chaque jour en fonction de la marée. Parfois, lorsque les marées correspondaient il pouvait y avoir deux passages, un le matin et l’autre douze heures plus tard le soir. Cela demeurait malgré tout exceptionnel, et pour aller là bas, il fallait prévoir d’y dormir…Et puis de toutes façons ce n’était pas d’actualité. Pour le moment nous partions à la découverte d’un trésor auprès du vieux moulin de La Fosse. Ce soir nous dormirions dans la dune, à la belle étoile et demain matin nous irions débarquer « discrètement » sur la plage près du fameux moulin. Marsouin et son voisin étaient partis avec leurs voitures et leurs bateaux en remorque. De notre coté, des « grands » qui avaient tout au plus dix huit ans, nous accompagnaient dans notre marche.

Après quelques heures, nous sommes arrivés en vue des dunes de Fromentine. La marée haute avait repris ses droits, et le sable mouillé sur lequel nous avions commencé notre équipée avait disparu laissant la place à de gros rouleaux qui déferlaient sur la plage. Avec une régularité de métronome, le ressac accompagnait maintenant notre progression. Nous poursuivions désormais notre avancée sur la crête de la dune où subsistaient quelques blockhaus de la dernière guerre encore toute proche. Enfin nous installâmes notre bivouac dans un trou de la dune, face à ce petit bras de mer du Goulet de Fromentine que délimitent la tour du Boisvinet et la tour du Milieu . Une maigre pitance de pique nique, quelques chants de veillée (Le vieux Jo, Le vieux chalet, Ego sum pauper… ) et puis s’allumait, tout près, le petit phare de Fromentine et ses couleurs verte et rouge. Au lointain, vers le nord est, les feux des refuges du Gois lançaient leur petits éclats tandis que la côte de la baie s’illuminait de Beauvoir à Pornic, marquant de loin en loin les bourgs de Bouin, de Bourgneuf, des Moutiers et de la Bernerie. Très loin, là bas vers le nord ouest, une lueur balayait le ciel de trois éclats lumineux réguliers. C’était le puissant phare du Pilier qui signalait l’entrée de l’estuaire de la Loire, là bas, vers l’Herbaudière.

Une journée de découverte nous attendait demain. Il était temps de se coucher pour dormir… Enfin pour essayer de dormir. Le moindre bruit (et des bruits il y en avait, la mer, les oiseaux de nuit, les chauves souris, les petites bêtes dans les herbes de la dune) nous inquiétait. Les uns, bravaches, prenaient un malin plaisir à « foutre la trouille aux plus pétochards », et tout cela prenait des allures de chahut nocturne qui n’incitaient guère à dormir. Alors on regardait les étoiles, on essayait de trouver l’étoile polaire, une histoire de quatre ou cinq fois la distance de l’écart des deux dernières roues du grand chariot à reporter dans le ciel vers…??? de quel coté déjà?

-« Eh toi, t’as ton brevet d’astronome(2), tu peux nous dire?  »

-« Euh oui, je crois que c’est par là… Tiens la voilà! »

-Mais non disait un autre l’étoile Polaire, c’est la plus brillante, tiens la voilà!

-Ouais! n’importe quoi, c’est Vénus que tu nous montres!

-En tous cas, celle là qu’est plus rouge que les autres, eh ben c’est Mars répliquait alors doctement l' »Astronome »

Et toute la nuit ainsi de refaire l’univers d’Orion aux Pléiades, de Cassiopée à Jupiter, de la Grande Ourse aux Rois mages. Sans nous en rendre vraiment compte, l’heure était venue où, là bas vers Challans et Machecoul, le ciel commençait à retrouver sa clarté du jour qu’au delà de l’horizon le Soleil arrosait déjà de sa lumière.

En un clin d’œil, Marsouin, qui nous avait rejoint nous « réveillait » et nous embarquions à bord de son esquif à la conquête de la côte d’en face. Le moteur vrombissait, l’étrave fendait l’eau, et la mer se brisant  contre la coque nous arrosait de ses embruns.

Marsouin pilotait son embarcation avec assurance. Nous remontions bien en amont de la pointe de la Fosse, longeant la côte sud de Barbâtre qui se dessinait dans l’aurore naissante. Au bout d’une bonne dizaine de minutes, nous abordions la plage, et nous débarquions. Le moulin de la Fosse était là. Juste à coté, un énorme cylindre de béton d’une dizaine de mètres de diamètre était en construction. Il deviendrait quelques mois plus tard le château d’eau de la Fosse que l’on distingue aujourd’hui de très loin dans le marais breton.

Mais peu importe, seul le trésor comptait. Armés de ces pelles-pioches que l’on trouvait dans tous les stocks américains, nous creusions dans le sable de la dune, sans trop savoir où. Cependant guidés par les « conseils » de Marsouin… Au bout d’une demi heure, ça y était, nous avions trouvé… une grande boite de Caram’bars, emballée dans un sac plastique, enfoui sous quelques centimètres de sable, à quelques mètres du moulin.

« Tout çà pour çà »? Ben oui, et dans notre tête de gamins de douze et treize ans çà semblait suffire à combler notre gourmandise.

-« Mais non! Je suis sûr qu’il y a autre chose clama Marsouin continuez à creuser!!! » Et derechef de gratter, de creuser et creuser… « Y’a quelque chose de dur » cria Claude, « On dirait un truc en fer » s’exclama Raymond, « Allez y »! dit Marsouin dégagez moi çà! » Une dizaine de minutes plus tard, nous extirpions du sable, une espèce grosse boule métallique compacte mais assurément creuse compte tenu de son faible poids . Sur l’un des pôles de la boule, on voyait nettement une sorte de bouchon cylindrique qui devait, semble- t-il, pouvoir se dévisser. Il y avait sûrement quelque chose à l’intérieur. Il fallait savoir ce qu’il y avait dans cette boule. Si au moins nous avions pu dévisser ce bouchon! Mais nos pelles pioches se révélaient de piètres outils pour cet exercice… Allions nous laisser ici notre trouvaille. Sûrement pas. Scouts toujours prêts! Il fallait aller plus loin. Nous ramènerions la Boule à « La Pétaudière », et foi d’Eclaireur, nous en percerions le mystère!!!

Le dimanche suivant fût le jour de visite de nos parents. Nous devions bien sûr leur faire découvrir nos installations, et nos pères demeuraient étonnamment surpris devant l’ingéniosité des cabanes de leurs gamins, tandis que les mères s’affolaient un peu des moyens rudimentaires de la cuisine au feu de bois montée sur des parpaings… L’étang- piscine et son « trailing-plongeoir »(3) suspendu au dessus, attirait toutes les attentions. Mais plus encore, l’histoire de la boule faisait parler… Chacun y allait de ses suppositions… C’est un flotteur de chalut pour les uns, d’autres plus inquiets parlaient de mine sous marine, d’autres encore imaginaient quelque bouée du chenal de Fromentine abandonnée là… sur les bords de la plage de la Fosse….

Dès le lundi la boule nous révéla son mystère. Un « vieux » grimoire y était enfermé. Ca parlait des guerres de Vendée, des généraux catholiques et royalistes, D’Elbée, Stofflet, Charette, et surtout de « Monsieur Henri ». Qui était donc ce « Monsieur Henri », Le grimoire révélait qu’une salle du Vieux Château de l’Ile d’Yeu recélait, enfoui dans le sol, un sabre ayant appartenu à ce « Monsieur Henri »…

Avec l’intention -inavouée bien sûr mais bien réelle- d’exciter nos curiosités, Marsouin nous demanda si nous voulions y aller… Bien sûr qu’on le voulait…

-« OK préparez vos sacs pour demain, nous repartons à Fromentine et nous prenons le bateau…

Mais quel bateau, pas son hors bord tout de même… Non non! Le vrai, la ligne régulière, celui dont nous avions parlé la semaine dernière sur la plage en regardant au loin l’Ile d’Yeu: « l’Amiral de Joinville » un nom glorieux, à faire rêver d’aventures de grand large nos esprits de gamins. C’était en fait un ancien dragueur de mines de la Royal Navy qui avait servi au cours de la deuxième Guerre Mondiale, dont le relief des lettres de l’ancien nom (Lord ???) restaient visibles sous la peinture blanche de la coque. Il avait été vaguement recyclé en paquebot côtier. Il comportait sur le pont inférieur quelques compartiments aménagés avec des bancs en bois desservis par deux coursives extérieures latérales, et sur le pont supérieur, un « salon » pompeusement qualifié de première classe…

Le bateau pouvait embarquer quelques centaines de passagers. Le frêt pour l’approvisionnement de l’Ile, et jusqu’à six voitures étaient grutées à bord, à l’arrière du bateau, par un mât de charge manœuvré à bras d’hommes. La manœuvre était plutôt spectaculaire et intervenait toujours en début puis en fin de chargement car il fallait d’abord décharger les voitures qui regagnaient le continent, décharger la cale, puis à nouveau recharger la cale avec le ravitaillement de l’Ile, et enfin les voitures. Tout cela ne devait pas prendre plus d’une heure car le bateau ne pouvait passer qu’à marée haute. Le trajet durait près d’une heure trente. Aller retour cela faisait trois heures, plus l’heure de chargement, la plage horaire de navigation ne devait pas excéder quatre heures sinon il n’y avait plus assez de tirant d’eau pour aborder au retour.

Je ne sais si ce jour là, le sabre à la quête duquel nous nous étions lancés, opposait déjà, par quelque onde négative, une résistance à nos recherches. Le bateau n’avait pas dû respecter les horaires à la minute près, et déjà la marée vidait le port de Port Joinville. In extrémis, les matelots avaient réussis à amarrer la proue au quai, mais toutes les tentatives pour y ramener la poupe étaient vaines. Il n’y avait décidément plus assez d’eau dans le port, et la vieille coque de  » L’Amiral de Joinville » était là, lamentable, en travers du port, échoué sur sa quille, raccordé au quai par cette unique amarre de proue. Impossible de débarquer normalement par la porte, qui était au moins à dix mètres du quai. Encore plus impossible de décharger les voitures et le ravitaillement qui de fait, placés à l’arrière du navire étaient éloignés du quai d’une bonne quinzaine de mètres. Alors qu’à Saint Nazaire, on venait de lancer le plus grand et le plus luxueux paquebot du monde, notre misérable « paquebot côtier » gisait sur le fond du port, que la marée, irrémédiablement, continuait de vider. Nous n’allions tout de même passer la nuit ici tels des naufragés. Finalement les matelots installèrent une passerelle à l’avant du rafiot et un débarquement quelque peu acrobatique commença. Les passagers empruntèrent un à un ce passage de fortune pour rejoindre la terre ferme. Au bout d’une bonne heure et demi, après cet accostage raté, la troupe des Eclaireurs de France, venue se lancer dans une improbable recherche archéologique, était enfin rassemblée au grand complet sur le quai, sacs au dos. Même si nous avions appris à l’école, que durant les guerres de Vendée, le Général Charette de la Contrie avait été fusillé par les troupes républicaines sur la Place Viarme, à Nantes après un bref et meurtrier combat, ce « Monsieur Henri » restait encore une énigme. L’exploration du Vieux Château avait été prévue pour le lendemain soir. En attendant, nous devions installer un bivouac quelque part. Ce coup ci, nous avions emmené les tentes. Chacun d’entre nous portait sur son sac, qui la tente, qui la mature, qui le double toit, qui le tapis de sol.

Une fois rendus au centre de l’Ile, tout près de Saint Sauveur, les tentes furent installées dans un pré où j’imagine que nous avions eu l’autorisation de poser notre camp. Avec la carte de l’Ile il s’agissait maintenant de nous orienter pour savoir dans quelle direction nous devrions approcher le Vieux Château le lendemain soir. Tant qu’à faire, puisque nous avions la journée devant nous, une visite de l’Ile s’imposait.

Dès lendemain, nous démontions notre fugace campement, direction le Port de la Meule avec tout notre barda. Nous avions le temps. Nous n’irions creuser dans les entrailles du Vieux Château que le soir venu.. Nous sommes même allés au sommet du grand Phare à la Petite Foule d’où on voyait toute l’ile, des Amporelles à la pointe des corbeaux, de Port Joinville à la Pierre Branlante, Du Fort de la Pierre Levée à Saint Sauveur. Quelque part, sur la côte sauvage, face à l’infini de l’Atlantique un Vieux Château se cachait, recelant cette épée de « Monsieur Henri ».

Pour notre seconde nuit, nous avions dressé nos tentes dans la lande, à proximité de l’anse où se cachait le Vieux Château. Le soleil disparaissait doucement, enfonçant ses couleurs pourpres à l’horizon, dans l’immensité de l’Océan. Nous débarrassions les reliefs de nos repas pour laisser la place propre avant d’entamer l’exploration de la vieille forteresse, à la recherche de la précieuse relique.

le Vieux Château détachait sa silhouette sombre et lugubre au fond de sa petite crique dans le crépuscule. La nuit tombait. Nous traversions la petite passerelle de l’ancien pont levis. Ca y est, nous avions pris possession de ces lieux où les rochers battus par les vagues se confondaient dans la nuit tombante avec les vieilles pierres du Château. Eclairés par nos lampes torches, nous explorions une à une l’intérieur des trois tours. Trois tours, trois équipes. Une par tour. Le sol en terre battue des tours était plutôt facile à creuser. Pendant deux bonnes heures, il faut bien le dire, nous avons creusé avec nos pelles pioches, retourné dans tous sens, dans tous les coins, le sol de la vieille forteresse, puis d’un coup quelqu’un cria du fond d’une des tours: « Ca y est, j’ai trouvé! Regardez!  »

Jean Claude, qui pourtant n’était pas le plus enthousiaste de l’équipe, Jean Claude qui avait eu le mal de mer, Jean Claude qui n’aimait pas marcher, Jean Claude qui avait seulement envie de rigoler, de chahuter et de s’amuser et qui ne prenait pas du tout cette histoire au sérieux!!! Jean Claude brandissait dans la lumière de nos lampes torches une lame de fer rouillée d’environ un mètre de long, qu’il tenait par une soie que jadis une poignée de nacre ou d’ivoire avait dû orner. Nous y étions arrivés, nous avions trouvé le Sabre de Monsieur Henri, de Monsieur Henri de la Rochejaquelein, Généralissime des armées catholiques et royalistes de Vendée, qui mourut au combat à Nuaillé près de Cholet en 1794. Marsouin qui avait assisté à toutes nos recherches conclu immédiatement que nous ramènerions notre trophée à Nantes.

Je me suis toujours demandé ce que les visiteurs découvriraient le lendemain dans la forteresse. Des salles au sol défoncés!!! Avions nous fait de la recherche archéologique, ou nous étions nous comportés en vandales… Il n’y eu pas d’article de presse, pas de gendarmes. Nous étions heureux d’avoir trouvé ce sabre!!!

Une brève nuit dans notre campement et au petit matin, nous faisions place nette, remballant nos tentes et nos sacs, et confiant à Marsouin le sabre historique.

A Port Joinville, Le port était plein de ces thoniers caractéristiques de l’ile. C’étaient des bateaux d’une vingtaine de mètres de long équipés de deux mâts. A l’avant, le mât de misaine était équipé de deux longues gaules que les marins, lors de la pêche descendaient de chaque coté du navire pour trainer des lignes porteuses d’hameçons auxquels le thon se laissait prendre. Port Joinville était alors avec l’Ile de Groix un des plus grand port thonier de la côte atlantique et l’usine de conserves tournait alors à plein rendement.

Au milieu de cette forêt de mâts, nous retrouvions notre vieux bateau qui avait enfin pu accoster normalement au quai près du vénérable « Insula Oya » (le premier du nom) qui assurait le service estival sur Saint Gilles-Croix de Vie. Vu près de « l’Amiral de Joinville », l' »Insula Oya » paraissait plus petit, mais autrement plus élégant. Il ressemblait un peu au Sirius de Tintin dans « Le Trésor de Rackham Le Rouge », ses hublots oblongs, sa passerelle aux larges ouvertures doublée d’une passerelle extérieure, et sa fine étrave lui donnait presque une allure de yacht princier. Mais c’est bien à bord de « l’Amiral de Joinville » que nous embarquions.

A Fromentine, après une traversée bien calme, deux autocars nous attendaient et nous ramenaient à « La Pétaudière ».         Notre séjour chez Marsouin touchait à sa fin. Nous allions revenir à Nantes. Dans nos bagages, le Sabre de La Rochejacquelein. A notre arrivée à Nantes, nos parents nous attendaient, devant le local de la rue de l’industrie. A peine descendus du car, nous racontions, passionnés, notre aventure, et Marsouin, qui nous quittait alors que retrouvions nos familles, montrait à qui voulait bien le voir le trophée extrait dans son secret du Vieux Château.

J’avais treize ans. L’année suivante, je ne reprendrais pas mes activités de scoutisme. Trop grand pour les « Eclaireurs », il fallait passer aux « Routiers ». Et puis, je devais me préparer à passer mon Certificat d’Etudes et à passer des concours pour rentrer dans une école technique ou aller en apprentissage. Rien n’était encore décidé. Je n’ai jamais revu Marsouin, et seul Jean Claude est resté mon fidèle ami. Il deviendrait plus tard le parrain de ma fille.

Je n’ai jamais su ce qu’était devenu le Sabre de La Rochejaquelein, et plus de vingt ans s’étaient écoulés. Dans le soleil éclatant de ce mois de juin du début des années quatre vingt, un ouvrier se retrouvait tétanisé en même temps que moi, un cours instant dans la même position que celle de Monsieur Henri, immortalisée par le peintre Pierre Narcisse Guérin, alors qu’il s’apprêtait à jeter un bout de lame de fer rouillé à la benne. C’était le fameux Sabre qui reprenait pour un ultime et court instant sa vie glorieuse dans les mains de cet ouvrier. Durant plus de vingt ans il était demeuré là oublié, délogé de sa cachette ilienne, et ramené à Nantes tout près du lieu des faits d’armes et du supplice François Anasthase Charette de la Contrie, compagnon de Monsieur Henri de La Rochejaquelein.

Un petit nuage passa devant le soleil, sa lumière baissa faiblement. L’ouvrier et moi retrouvions notre réalité. Le Sabre tomba dans la benne. L’ouvrier continua son tri et moi, je m’en allais rejoindre les collègues à la Jeune Travailleuse pour déjeuner.

A mon retour au bureau, la benne à ferraille était partie, sans doute vers un centre de recyclage. Dans quelle voiture, bateau, outil, couvert ou je ne sais encore quelle arme, le sabre allait il être recyclé. Nul ne le saura jamais.  Mais moi j’aimerais bien qu’il soit aujourd’hui dans la coque du « Pont d’Yeu » ou du « Chatelet ». Fendre la mer à toute vitesse entre le continent et l’Ile par tous les temps, bravant les éléments des tempêtes d’hiver ou conduisant confortablement les vacanciers vers ce bout de terre lointain du Ponant. Quel plus beau destin pour ce Sabre que de retrouver vie dans ces deux superbes héritiers du bien inconfortable « Amiral de Joinville ».

Il n’est pas bien sûr que « Monsieur Henri » soit allé un jour à l’Ile d’Yeu. ll a plutôt évolué dans Les Mauges de la Vendée Militaire, entre Mauléon, Saumur et Cholet, bataillant pour Dieu et son Roi contre une République encore incertaine. Peut être, un compagnon d’armes aura-t-il ramassé et emmené avec lui le glorieux Sabre au soir de la bataille de Nuaillé, dans une retraite à l’Ile d’Yeu en souvenir de son chef… Mais comment ne pas souligner que cette aventure est arrivée à une troupe d’Eclaireurs de France de onze à treize ans, en mil neuf cent soixante. Une troupe de scouts laïques où les valeurs de tolérance de toutes les religions et de toutes les philosophies étaient enseignées. Nous étions en Vendée, dans cette région fortement marquée par les combats de la Révolution de la fin du XXVIIIème siècle.

Qu’importe si cette expédition entre Saint Jean de Monts, Noirmoutier et l’Ile D’Yeu ait été fondée sur des faits véridiques, ou si plutôt ce fut une magnifique supercherie imaginée par Marsouin. Elle m’a procuré l’un de mes meilleurs souvenirs de scoutisme. Elle me restera dans la mémoire jusqu’à la fin de mes jours, comme elle est restée dans le souvenir de Jean Claude, qui a gagné son éternité le vingt Avril deux mille treize, et à qui je dédie cette nouvelle.

 

(1) Marsouin était le totem de notre hôte. J’ai oublié son nom, Il était d’après ce qu’on nous savions, officier de marine marchande au long cours. Durant ses périodes de congé il venait renforcer l’équipe des encadrants des Eclaireurs de France à Nantes

(2) Les scouts pouvaient passer des brevets de spécialité de toute nature. Du menuisier au mécanicien, du cuisinier à l’infirmier, du géographe à l’astronome.. Quelques épreuves élémentaires, et c’était gagné.

(3) Un trailing est un câble d’acier tendu en pente le long duquel on se suspend avec une poulie pour se laisser glisser dessous. A la Pétaudière, le câble était tendu au dessus de l’étang, et notre grand plaisir était de se lâcher au dessus de l’eau pour y plonger.