Le testament de Monsieur Albert

Le testament de Monsieur Albert

1er novembre 2014

 

Le testament de Monsieur Albert

Christopher Thiery

 

Je m’appelle Albert. Ce n’est pas mon nom de baptême, mais depuis longtemps on ne m’appelle que comme cela. Pour les islais, qui ne me voient guère, je suis Monsieur Albert, ce vieux monsieur qui habite retiré dans une grande maison dans les bois du côté des Violettes. En effet, depuis longtemps je vis seul, avec mon chien ; je l’ai appelé Cerbère, bien qu’il n’ait qu’une tête. Un couple dévoué s’occupe de moi. Dans le temps on choisissait le nom de ses domestiques, alors je les ai appelés Joseph et Marie, Dieu sait pourquoi. Plutôt Marie et Joseph, d’ailleurs : c’est elle le cerveau, mon bras droit. Et elle pilote mon avion, depuis que j’ai passé l’âge d’y avoir droit. Cela me chagrine, je l’avoue, car l’avion, c’était le seul luxe ostentatoire que je me permettais. Il y avait une raison à cela – j’y reviendrai. Et cela n’avait rien à voir avec ce que cela coûte – j’ai beaucoup d’argent. Joseph, lui, s’occupe plutôt de l’intendance.

Ceci est mon histoire, du moins la fin de mon histoire. Je tiens à la raconter, car elle est singulière, à plus d’un titre. Et quand vous la lirez, elle sera vraiment finie, car j’aurai passé de vie à trépas.

Je me demandais comment la faire connaître, à qui l’envoyer, quand j’ai appris que des personnes bien intentionnées organisaient sur l’île d’Yeu un concours de nouvelles, et il m’a semblé que c’était la bonne occasion : les dates me convenaient, et parmi les membres du jury il y avait des journalistes qui sauraient sûrement quoi faire de mon récit. Je ne brigue évidemment pas de prix – sauf éventuellement un prix d’outre-tombe pour auteurs défunts!

Ceci ne prétend pas être l’histoire de ma vie, seulement de la fin, mais il faut bien que je vous en parle un peu pour que vous compreniez la suite.

Jusqu’à l’âge de six ans, j’étais un petit prince, fils de roi, et traité comme tel. Mon père, sicilien d’origine, était en effet le parrain d’un clan très puissant à New York. Ma mère était irlandaise, liée aux adversaires des Siciliens. Je n’ai jamais su si leur mariage résultait d’un jeu d’alliances stratégiques ; en tout cas ma mère m’a toujours parlé de mon père en bien. Elle disait que l’on ne pouvait pas en vouloir à ces hommes jeunes, nés dans une famille pauvre de Sicile, sans aucune perspective d’avenir, d’avoir suivi leurs frères et oncles en Amérique – ils n’avaient guère le choix. Peu après mon sixième anniversaire, le FBI a jugé qu’un long séjour en prison ne pourrait qu’être bénéfique à l’auteur de mes jours. C’est ainsi que sous une nouvelle identité ma mère m’a amené en Europe, en Italie d’abord, puis en France, où j’ai grandi de façon tout à fait normale et bourgeoise. Je n’ai jamais revu mon père, qui est mort en prison. Après de bonnes études, j’ai entrepris de suivre la voie paternelle, en évitant les embûches et les erreurs qui lui avaient été fatales. Je suis toujours resté dans l’ombre, je n’ai jamais étalé ma richesse – ne jamais se faire remarquer, telle était ma devise. Grâce à un certain talent d’organisation, mes affaires ont prospéré. C’est d’ailleurs à l’occasion d’une visite d’inspection pour mettre fin aux activités débiles de quelques crétins qui voulaient faire de l’île d’Yeu une plaque tournante pour des largages de marchandises que j’ai découvert l’île et que j’ai décidé de m’y installer. J’étais venu en avion ; c’était ma passion, et comme je l’ai dit, mon seul luxe.

Dès le début de mon installation, j’ai pris l’habitude de sortir très peu de la maison, que j’ai fait aménager de façon extrêmement confortable. Je voulais vivre caché, aussi caché que possible. J’allais nager, mais toujours la nuit. Quand mes affaires m’obligeaient à quitter l’île, ce qui était assez fréquent dans les premiers temps, Joseph m’emmenait à l’aérodrome, et peu de gens me voyaient. Par la suite, j’ai pu m’organiser pour tout gérer sans me déplacer. L’internet m’a été très utile à cet égard. Je recevais, je reçois encore, des visites, masculines et féminines, que Marie va chercher en avion. J’ai réussi à me concocter une vie discrète et très agréable.

Et puis un jour tout a basculé.

Il faut vous dire que je prends de l’âge, et je suis obligé d’être suivi par la faculté, comme on disait jadis. Mon médecin, Michel, est un très vieil ami, dans tous les sens du terme. J’envoie l’avion le chercher presque tous les mois. Il me connaît bien et je lui fais confiance, car, comme dit Hippocrate je crois : « si tu es malade, consulte un médecin, et si possible choisis-en un qui souffre du même mal que toi ». Comme il est un peu plus âgé que moi, nous avons les maux de la vieillesse, souvent les mêmes. J’en ai un, toutefois, qu’il n’a pas : je deviens sourd. Je souffre d’hypoacousie, selon sa terminologie – c’est plus chic. Depuis quelques années, donc, il vient avec un ORL de ses amis. Un jeunet – il n’a que 75 ans ! Donc le jeunet me suit régulièrement, m’a fait appareiller, et m’a fait installer l’équipement pour faire des audiogrammes. Il m’a rapidement averti que ma perte d’audition concernait l’oreille interne, et était donc irréversible. Tout ce qu’on pouvait faire, c’était d’essayer d’éviter que cela n’empire. J’en avais pris mon parti, d’autant que les prothèses permettent de vivre plus ou moins normalement, sauf lorsqu’on est nombreux : je ne parvenais pas à suivre ce que le gens disaient entre eux. Mais vu mon mode vie, cet inconvénient ne se présentait que rarement. Le jeunet continuait donc à faire des audiogrammes régulièrement, pour tenter de prévenir toute aggravation du handicap. Et puis, au bout de quelque temps, les résultats de l’audiogramme ont semblé lui poser un problème. Plusieurs fois il a fallu recommencer l’examen. Je sais qu’il en parlait avec Michel, qui me faisait faire des tas d’examens de laboratoire.

Et un jour, il y a trois ans, c’était un vendredi, une belle journée de printemps, ils m’ont cassé le morceau. « Il faut qu’on te le dise, Albert, tu es en train de rajeunir ! Alors que les lésions de l’oreille interne sont irréversibles, ton audition s’améliore : même si l’amélioration est discrète, au point que tu n’as peut-être encore rien remarqué, les audiogrammes sont formels. Le mal régresse. La seule explication que nous avons trouvée à ce phénomène totalement inédit, c’est que non seulement tu ne vieillis plus, mais tu es en train de rajeunir. Et cela semble étayé par les examens de laboratoire. C’est tout à fait invraisemblable, mais on a beau tourner le problème dans tous les sens, c’est la seule explication qui tienne la route. Toutes nos félicitations ! »

Bon. Quand on vous dit une chose pareille, cela fait un choc. Après une première bouffée de joie, le bon sens et l’incrédulité reprennent leurs droits. Je me souviens avoir éclaté de rire : « Vous êtes bien gentils, mais on n’est pas le 1er avril ! » Ils ont pris un air vexé, et m’ont juré leurs grands dieux qu’après avoir passé en revue toutes les hypothèses, celle-ci était la plus plausible. Cela m’a interloqué : « Mais enfin, une guérison inédite de l’oreille interne, ce serait quand même moins farfelu comme explication ! » Ils ne voulaient rien savoir. Et puis il y a d’autres signes, m’ont-ils dit, sans préciser lesquels, d’ailleurs. Et pour clore la discussion, ils ont ajouté : « Et puis, tu verras bien ».

On en est resté là, et ils sont repartis.

Pendant plusieurs mois, j’ai vaqué normalement à mes occupations, en faisant quand même de temps en temps de petits tests d’audition. Je n’ai rien dit à Marie et à Joseph, mais j’ai remarqué que je les faisais répéter moins souvent. Et puis avec l’hiver, j’ai trouvé que j’étais moins essoufflé quand je coupais du bois pour la cheminée (Michel m’avait conseillé un peu d’activité physique, mais je tenais à ce que cela serve à quelque chose). Il me semblait déceler aussi une légère remontée de mélanine à la base des cheveux. Mes deux médecins continuaient à faire des contrôles à intervalle régulier, qui apparemment ne contredisaient leur invraisemblable hypothèse. C’est ainsi que petit à petit, cette idée me paraissait moins irréelle. Peut-être au fond de moi-même avais-je envie d’y croire ? Et pourtant, en y réfléchissant, je me rendais compte que cela ne m’arrangeait pas tant que cela.

Je m’étais progressivement habitué à l’idée de la mort, de la fin de la vie, et je m’y préparais. Je prenais goût à la vieillesse, en tant qu’apprentissage de la mort. Je n’ai d’ailleurs jamais eu peur de la mort, du moins la mienne. Je me demande parfois si tous ceux que l’idée même semble effrayer ont pensé un instant à l’alternative : l’immortalité ! Quelle horreur ! Je tenais toutefois à rester maître des opérations, et j’avais pris toutes les dispositions nécessaires, avec Marie et Joseph, pour disparaître sans tambour ni trompette le moment venu. Il n’était pas encore venu.

Cette nouvelle donne, cependant, était de nature à bousculer l’ordre des choses que j’avais planifié.

Au fur et à mesure que cette idée de rajeunissement faisait son chemin dans ma tête, je me suis mis à réfléchir à ce que cela pouvait signifier, et les conséquences qu’il fallait en tirer. Pourquoi moi ? Étais-je un cas unique, ou s’agissait-il d’une épidémie ? Et Dieu, dans tout ça ? J’ai été élevé évidemment dans la religion catholique (d’origine sicilienne et irlandaise, cela s’imposait), mais je ne peux pas dire que j’ai eu beaucoup de contacts avec Dieu. Que cela m’arrive à moi, était-ce voulu ? Et par qui ? Et pour quoi faire ? Pour la première fois de ma vie, j’ai fait une sorte d’examen de conscience. Sur les conseils de Marie, qui l’avait rencontré, j’ai invité le nouveau curé de l’île à venir prendre un café. Un homme ouvert, qui a roulé sa bosse en Afrique et ailleurs. Il ne s’agissait évidemment pas de me confesser, mais de parler à bâtons rompus du sens de la vie, de l’importance des autres, et de la nécessité d’avoir une vue collective des choses. Il a eu l’intelligence d’éviter tout prêchi-prêcha, mais je reconnais qu’il est pour quelque chose dans le tournant de ma vie à ce moment-là.

On l’aura sans doute compris, mes activités professionnelles n’avaient pas toujours été exactement légales, et les choses étant ce qu’elles sont, il m’est arrivé, en poursuivant mes objectifs, de léser pas mal de gens, et même de leur faire du mal. Il est vrai que depuis quelque temps mon activité consistait essentiellement à gérer les affaires, légales celles-là, dans lesquelles j’avais investi le fruit de mes activités antérieures, mais cela ne changeait rien au fond du problème. Il m’est donc venu l’idée que ce supplément de vie me donnait la possibilité de réparer un peu le mal que j’avais fait, et que l’occasion était à saisir. Présenté ainsi, cela me donne une apparence légèrement angélique, alors que mon approche relevait plutôt de la comptabilité : il s’agissait de présenter un bilan équilibré, entre ce que j’avais reçu et ce que j’avais donné. Présenter à qui ? À moi-même, sans doute.

J’ai donc entrepris, méthodiquement, de retrouver ceux, et celles, à qui j’avais fait le plus de mal. Ce n’est pas une mince affaire, que de remonter plusieurs décennies dans le passé. Mais que l’on ne se méprenne pas : on n’était plus dans le Chicago des années trente. Ce qu’on a toujours appelé le crime « organisé » l’est en fait beaucoup plus que naguère, avec en général moins de violence directe (je ne parle pas des débiles sanguinaires d’Amérique latine, le comble du crime désorganisé), des méthodes plus sophistiquées, mais en fin de compte un impact sans doute plus grand sur la société dans son ensemble, vu sa place et son rôle dans le capitalisme mondial.

Pendant plus d’un an, donc, j’ai actionné tous mes réseaux, selon la formule consacrée, pour réparer ce qui pouvait l’être. C’était long, car il fallait être discret. Difficile aussi de ressusciter les morts. Je n’ai été directement responsable de la mort de personne, mais indirectement j’ai sans doute contribué à hâter celle de malheureux qui étaient déjà perdus pour la vie. J’ai également sans doute poussé à leur chute un certain nombre d’individus fascinés par la magie de l’argent facile – mais à cet égard, je suis un enfant de chœur à côté de ces messieurs bien sous tous rapports du monde de la finance… Et j’avoue que je n’ai pas cherché à rendre aux États ce qu’ils estiment probablement que je leur dois.

Cette tâche m’a pleinement occupé l’esprit et je ne pensais guère à autre chose. Mais une fois que le gros était fait, j’ai commencé à me poser des questions.

En dehors de ce travail de réparation, cela rimait à quoi, rajeunir ? Je m’étais accoutumé à l’idée de la vieillesse et de la mort, et comme je l’ai dit, ce rajeunissement me dérangeait, au fond. Mon corps semblait rajeunir, en effet, mas pas mon esprit. Mon âme, si on veut. Ce décalage entre les deux, je l’avais rencontré chez des gens restés très jeunes d’esprit, mais dont le corps ne l’était plus du tout. D’où sans doute tous ces efforts pitoyables, chez les hommes comme chez les femmes, pour « rester jeunes » par des moyens artificiels, chirurgicaux notamment. Ce culte du jeunisme, je le trouvais tout à fait ridicule. Et maintenant j’étais moi-même en décalage, mais en sens inverse. Mon corps repartait en arrière, mais ma tête poursuivait son chemin normal. C’était très inconfortable. Et puis il y avait mon chien.

Nous communions beaucoup, Cerbère et moi, mais depuis mon demi-tour, qu’il a senti avant moi, il me regardait de travers. Nous avions une sorte d’accord tacite de partir ensemble, et voilà que je le trahissais, en le laissant aller tout seul vers son destin. Ce n’était pas dans la nature des choses. Quand je lui caressais la tête, au lieu de venir se frotter à mes jambes, il s’écartait, et se postait devant moi avec un regard plein de reproches.

Et puis je m’étais pris à imaginer la suite. Avais-je vraiment envie de revivre des épisodes que j’étais arrivé à dépasser ? Repasser par les mêmes épreuves ? On supporte les épreuves quand on sait qu’il faut passer par là pour avancer, mais quand on les connaît, quel en est le sens ? Et cela finirait comment ? Dans les langes, et le ventre de ma mère ? Aussi incongru que déplaisant. Et puis à moins de l’avoir choisie soi-même, connaître la date de sa mort (qui coïnciderait je suppose avec celle de ma naissance à rebours), est insupportable à l’homme.

J’ai donc décidé un beau jour de couper court à tout cela.

J’avais déjà mis Marie dans la confidence. D’abord, on ne peut rien lui cacher, et puis j’avais eu besoin d’elle pour mon travail de réparation. Au début, elle avait été totalement incrédule, ensuite, devant l’évidence, totalement médusée. Quand je lui ai fait part de ma décision de revenir à mon projet initial, pour lequel elle connaissait parfaitement le rôle qu’elle devait jouer, elle a évidemment protesté en arguant des merveilles que je pourrais faire, le bien que je pouvais apporter au monde, etc., grâce à cette … grâce qui m’avait frappé, pour lui emprunter son propre vocabulaire. J’ai tenu bon, toutefois, en lui disant que pour moi le moment était venu – j’en avais la conviction intime. Elle a fini par se résigner, en grande partie à cause de l’attitude du chien Cerbère, à qui elle vouait une véritable adoration, et dont elle connaissait bien, disait-elle, la faculté de voir les choses au-delà des choses.

Ainsi, quand vous lirez ceci, le protocole soigneusement mis au point aura été accompli, et nous reposerons, Cerbère et moi, par quatre mille mètres de fond quelque part au milieu de l’Atlantique. On retrouvera peut-être quelques restes de l’avion flottant à la surface, mais pas nos corps.

Marie et Joseph, mes exécuteurs testamentaires, ont des instructions très précises sur la destination de ma fortune. Je me suis beaucoup amusé à distribuer la manne dans des directions très diverses. Par exemple, si un jour la restauration de l’église de Saint-Sauveur se termine, ce sera un peu grâce à moi – mais ne cherchez pas à trouver par quelle voie, elle est parfaitement verrouillée !

Quelle morale peut-on tirer de mon étrange histoire ?

Une seule, me semble-t-il : on peut, dans une certaine mesure, tricher avec le corps. Mais jamais on ne peut tricher avec l’âme.

Et nous, dans le silence des profondeurs ? Avec le temps, nos atomes, à Cerbère et à moi, se libéreront, et se fondront dans l’immensité de l’Océan, de la Terre, de l’Univers…

Une belle fin, non ?