Les caravelles de Monseigneur – Louis Bertrand Raffour

Les caravelles de Monseigneur – Louis Bertrand Raffour

Les Caravelles de Monseigneur.

 

Cette curieuse histoire est méconnue. On y croise de braves montagnards, d’étranges curés et de vieux gréements: les Caravelles de Monseigneur. C’est l’une d’entre elles, ou ce qu’il en restait, qui me l’a racontée.

Ce soir de septembre, j’avais pris le chemin des douaniers et des plages pour rentrer du port. La mer montait, elle monterait, en cette nuit d’équinoxe, très haut, sapant la base des dunes mal protégées. Pleine mer à minuit, j’aurais le temps de passer.

La pleine lune se réfléchissait sur le sable humide et illuminait d’une lueur insaisissable le plancton phosphorescent que chaque vague déroulait en mourant sur la plage.

Profitant de la douceur d’un été qui ne voulait pas partir, je me suis assis sur la plage, adossé aux membrures d’un vieux bateau abandonné. Hypnotisé par le jeu incessant et les scintillements continus des vagues, j’étais bien, si bien que je me suis sans doute, assoupi.

Dans mon demi sommeil, dans la réalité ou dans un rêve, je ne sais plus, sous le murmure répétitif des vagues, une voix, une voix de femme, une voix fatiguée, une voix toute proche, une voix me parlait… Une voix qui m’a réveillé.

« Je suis contente.

 J’ai attendu.

Il était temps. »

Peu rassuré, je me suis redressé, j’ai regardé, cherché autour de moi…

Personne. La nuit, les vagues, les rochers, la lune. Les odeurs d’iode. Les drisses des bateaux contre les mats, mais ni homme, ni femme, pas âme qui vive, personne.

« Je ne savais pas qui viendrait, mais j’espérais l’un de vous.

 Et c’est toi. Je t’ai reconnu »

Mais qui parle, où êtes vous ?

« N’aie pas peur, je ne suis qu’une Caravelle.

Une Caravelle de Monseigneur, enfin ce qu’il en reste

Ces quelques membrures de bois grisé auprès desquelles tu t’es assoupi.

Elles me font davantage ressembler aujourd’hui au squelette d’un cachalot

qu’au fier voilier que je fus. 

Je n’ai pas navigué depuis plus de trente ans. Je ne suis plus rien. C’est la fin.»

Plus proche, la voix trahissait une lente et difficile respiration, séparant chaque phrase :

« Ne me pose pas de questions,

la mer monte,

le temps m’est compté et je voudrais tout te raconter.

Avec la pleine lune et la marée d’équinoxe,

cette nuit je quitterai la terre et la mer m’emportera.

Je le sais.

Depuis que, cet été,  les enfants m’ont poussé vers l’eau pour me transformer en cabane, chaque grande marée essaie de me prendre.

Et cette nuit, je le sais, c’est comme toujours l’appel du large qui gagnera.

Je quitterai la terre. »

« Alors écoute, car avant de partir,

 je voudrais te dire une étrange histoire, celle des Caravelles,

des Caravelles de Monseigneur.  

Ecoute. Ecoute notre histoire, car il te faudra un jour la raconter et raconter aussi le secret de cette plage si bien nommée. »

Peu habitué aux fradets, qui dit-on peuplent l’ile, je n’en menais pas large.

Je me suis quand même rapproché de ces restes de coque, de ces morceaux de bois vieilli d’où maintenant provenait clairement la voix.

Elle reprit.

« Nous étions douze, toutes pareilles, belles dans le soleil, sûres et puissantes sur l’eau. Nous partagions avec tous nos équipages et passagers le bonheur de naviguer. Pendant des années nous avons bravé des coups de vent, viré des pointes, des feux au large. C’était souvent les mêmes mais le goût de l’aventure et de la découverte magnifie les habitudes.

Nous étions les Caravelles de Monseigneur !

On nous avait toutes baptisées d’un nom de constellation, moi c’était Orion. Une glorieuse constellation : Orion et son centurion qui illuminent ici les nuits d’hiver ! Avec lui,  on était fières sur la terre et sur la mer.»

« Orion  tu te souviens ? »

 

Non, balbutiai-je à voix basse, réalisant, avec inquiétude, que je parlais à une épave… un esprit ? Une sirène ?

« Tu ne me reconnais pas, moussaillon. Il faut que je te mette sur le bon cap.

Alors écoute et ne m’interrompt plus.  Comme mes sœurs, je suis née dans une grande cave, loin, très loin de l’autre côté du pays, dans une contrée où il n’y a pas de bateaux mais où les hommes connaissent le bois et son travail. Où comme ici, ils ont du caractère.

Et Monseigneur, l’armateur en avait du caractère. Sûr de lui cet homme de foi était convaincu du bien fondé de son projet. La bonne idée c’était l’Atlantique et pour réussir il fallait des bateaux solides, marins et fiables : les Caravelles étaient le bon choix.

Sur mon berceau, aux côtés de Monseigneur,  se sont penchés des tonneliers – dans ce pays lointain on  fait du bon vin –,  des charpentiers – les toits y sont pentus pour supporter la neige – et les étonnants boisseliers – devenus maîtres dans l’art des boîtes et coffrets ou des traineaux pour glisser sur les chemins en hiver -.

Ignorant tout des choses de la mer, ils ont vite compris comment on construisait les bateaux et pas n’importe quels bateaux : des Caravelles. De bonnes planches que l’on forçait au feu comme pour les tonneaux, des clous et rivets cuivrés comme pour les tavaillons qui à cette époque recouvraient les maisons et les protégeait de la bise et des vents du Nord. Pour les mats, il suffisait de faire quelques pas dans la forêt et de choisir le bon sapin. Les voiles, et il en fallait beaucoup, étaient en toile, une denrée rare par ici, alors Monseigneur  fit venir des pièces des Vosges et demanda à un couvent de bonnes sœurs de couper, de teinter et de coudre voiles d’avants et grand ‘voiles. Elles se sont beaucoup amusées, cela les changeait des chasubles et des nappes d’autel.

Tous les deux mois deux Caravelles sortaient de la cave atelier et prenaient place dans  la grande cour d’honneur où elles se préparaient pour le grand voyage. Après un an de chantier douze Caravelles, étaient alignées comme à la parade, dans la cour de l’hôtel particulier. Pour le moins insolite, le spectacle avait de l’allure.

Certains auraient volontiers crié à la folie, d’autres riaient sous cape mais personne ne se risquait au moindre commentaire désobligeant. Il faut dire que Monseigneur était déterminé et qu’il avait du caractère.

Randel et Vattes, les deux acolytes qui l’avaient convaincu de se lancer dans cette aventure incongrue, veillaient au grain. Le petit gros et le grand maigre étaient partout, dans la cave atelier, chez les bonnes sœurs, à la scierie. Le projet ne devait pas prendre de retard et les bateaux devaient être parfaits. Rien ne devait contrecarrer cette nouvelle ambition maritime de Monseigneur et toute opposition était vaine : les Caravelles rejoindraient la mer et navigueraient, contre vents et marées portant haut les couleurs du pays qui les avait vu naître.

Au mois d’avril le grand exode commença, il devait durer deux mois.

Une première opération, au caractère quasi initiatique consistait à percer nos coques de part en part. Deux trous symétriques au maître bau[1], juste en dessous de la ligne de flottaison pour y passer un impressionnant axe de fer forgé, sur lequel les charretiers fixèrent deux roues provenant d’une ancienne berline. Transformées en remorques les Caravelles pouvaient ainsi,  les unes après les autre, deux par deux prendre la route, traverser le pays et rejoindre la mer, tirées par l’étonnant attelage de deux chevaux hors d’âge.

Pour ne pas attirer l’attention, le parcours privilégiait les petits chemins et les voies de halage moins accidentées. Près d’une semaine de voyage pour rejoindre la mer. Jamais bateau n’a connu pareille initiation. Deux attelages partaient en même temps, l’un conduit par Randel, l’autre par Vatte, cela permettait de se prêter assistance. Destination l’océan, plus précisément l’Atlantique, plus précisément encore  un point très précis que les deux compères avaient précautionneusement sélectionné. Un endroit pas comme les autres,  un passage pavé, peu fréquenté, qu’à marée haute la mer recouvrait mais accessible à leurs attelages à marée basse. A deux costauds, et Randel comme Vatte l’étaient, on pouvait délicatement  y dételer les Caravelles et les mettre à l’eau, après avoir bien sûr  démonté les roues, retiré les axes de fer forgé qui traversaient les coques et de bien rebouché, à l’étoupe les trous au maître bau et sous la ligne de flottaison !

Tu me suis ?

Tu t’es endormi ? »

Non, non…  je vous écoute, mais je ne vois pas très bien où voulez en venir.

« Où ?

Comment où ?

Mais tu n’as pas encore compris ?

Alors écoute bien, je vais te parler de moi, Orion, la plus rapide des Caravelles, celle qui a failli ne jamais arriver. »

Arriver où ?

« Tu le découvriras tout à l’heure. Laisse moi reprendre mon histoire.

J’ai quitté la cour d’honneur à la fin du mois de Mai. Toutes les autres Caravelles étaient déjà parties, il ne restait que moi et Cassiopée. Nous étions les deux dernières à risquer la grande traversée. L’une et l’autre, en remorque de nos attelages de deux chevaux traversâmes  tout le pays en moins de trois jours. Randel et Vatte étaient devenus experts en pilotage de Caravelles et en chemins creux pour échapper à la maréchaussée ! Ils avaient repéré tous les raccourcis et cette épreuve terrestre douloureuse pour un bateau fût heureusement pour nous de courte durée. Le système d’axe et de roue avait aussi été amélioré et nous avons beaucoup moins souffert que nos consœurs de ce voyage insensé.

La découverte du bord de mer au petit matin du troisième jour fut comme une fête.

Le soleil se levait au loin derrière la côte, toute la baie s’éveillait dans une brume d’été.

Mais l’heure n’était pas à la contemplation. La mer était encore basse et le passage pavé totalement dégagé, il fallait en profiter. Nos deux compères eurent vite fait de nous décrocher, de démonter roues et fer forgé,  de boucher les trous dans nos coques respectives de planter les mats et de gréer les voiles. Le temps s’annonçait clément. Ils décidèrent d’appareiller dès que que la marée soulèverait, pour la première fois, nos coques blanches à bouchains.

Comme ils l’avaient fait pour les précédentes navigations ils optèrent pour la voie du Nord, plus longue mais plus exposée au noroît qui, bien que faible ce jour là, ,  nous serait, le cap passé, plus favorable. Apres quatre heures de navigation le  cap était toujours en vue et le vent faiblissait. Ce que Randel et Viatte avaient pris pour du noroît n’était en réalité qu’un vent de mer du matin qui, avec le réchauffement de l’air et la montée du soleil faiblit rapidement… A midi c’était pétole. Mais allez expliquer une brise de mer à de braves montagnards ! C’est comme pour les courants, ils n’y connaissaient rien.  Et tous les marins du coin savent que lorsque la baie se vide, ils sont puissants et très localisés. Ce sont eux bien sûr qui ont fait dériver Cassiopée vers le cap pendant qu’avec Randelle, quelques encablures plus au Nord,  je suis restée totalement encalminée.  La marée descendait et Cassiopée s’est fait embarquer par le jusant qui, vidant la baie, contournait naturellement le cap. Un courant faible à cette saison mais suffisant lorsqu’il vous prenait pour vous sortir de la baie, contourner la Chaussée des Bœufs et mettre cap au large.

Nous, nous avions raté le courant.

Mon brave Randel  voyant l’autre Caravelle s’éloigner, elle n’était déjà plus à portée de voix,  comprit  qu’il nous faudrait attendre que la brise du soir se lève pour virer la côte, contourner la redoutable Chaussée des Bœufs, et mettre le cap au sud ouest pour rejoindre notre destination… dans la nuit.

Dans la nuit ! Il ne l’avait jamais fait.

La nuit ne lui faisait pas peur. Dans ses montagnes, lors de longues ballades en forêt il s’était souvent perdu. Il en avait passé des nuits blanches assis au pied d’un arbre à attendre le petit jour qui lui montrerait le chemin.  Mais la nuit en mer, seul, c’était différent.

On avait perdu de vue de puis longtemps Cassiopée lorsqu’au coucher du soleil le vent s’était levé. Une petite brise. Une petite brise bien établie qui gonflait mes voiles et au portant.  Je devais bien filer trois au quatre nœuds. Randel à la barre sentait que sa Caravelle avait trouvé son équilibre et qu’à cette allure il arriverait au petit matin… si son cap était bon et si le courant l’écartait de la redoutable chaussée des bœufs.

Il était déjà dix heures et la lune commençait à monter à l’horizon. Vatte était probablement déjà arrivé à bon port, Cassiopée après le bon courant, avait surement profité, plus au sud, d’un vent favorable et filé directement vers l’île. Vingt miles à quatre nœuds au portant, il devait faire encore jour lorsqu’elle s’était dirigée vers les panaches de fumée blanche qui s’élevaient de la plage pour la guider.

Lors des précédentes traversées tout s’était si bien passé : le bon courant dans la baie, la brise de noroît et à mi parcours, les deux Caravelles qui naviguent de conserve, à portée de voix l’une de l’autre et très vite, à l’horizon, la fumée qui donnant le cap à suivre les invitait à entrer dans une nouvelle vie.

La fumée, c’était une idée du curé du port. Une bonne idée.

Quelques mois plus tôt, Vatte et Randelle, ses chers confrères lui avaient fait part de leur projet et de l’idée de traverser seuls à bord des Caravelles. En curé de pêcheurs et de marins, il avait vite compris à qui il avait à faire. La Providence lui avait envoyé deux aimables illuminés, ignorant tout des lois et pratiques de la mer et totalement inconscients des risques qu’ils prenaient.  Convaincu que rien ne les ferait dévier, une fois mis dans la confidence il avait le devoir de les aider, de les protéger contre eux mêmes.

Il avait essayé de leur imposer à bord un jeune marin du pays, il avait essayé d’organiser un convoi, une armada de douze Caravelles encadrées par un ou deux thoniers, désarmés au port en cette saison… rien, Vatte et Randelle avaient tout refusé.

Il était brave ce curé du port, mais franchement il ignorait à qui il avait à faire : ils étaient Vatte et Randelle, au service de Monseigneur, armateur de douze superbes Caravelles qui avaient traversé tout un pays avant de s’engager sur ce malheureux bras de mer qui séparait le continent de l’île !

Une seule proposition du curé avait été jugé digne d’intérêt et respectueuse de l’honneur des deux acolytes de Monseigneur : le feu sur la plage ; un feu de branchage et de varech encore humide, qui devait les jours de traversée, par beau temps dégager une colonne de fumée si haute qu’ils la verraient depuis le continent. Un amer efficace pour attirer les apprentis navigateurs et leurs Caravelles flambant neuves.

Le curé avait arraché leur soutien lorsqu’il avait expliqué que sur l’île personne ne s’étonnerait de voir un curé allumer régulièrement, en plein après midi  de grands feux de joie sur la plage…  C’était, avait-il expliqué, s’inscrire dans deux grandes traditions islaises : l’une honteuse et inavouable, celle des naufrageurs et du bois de lune, l’autre infiniment plus respectable, celle des pauvres islais qui récoltaient le goémon, le brûlaient  sur la plage pour récolter quelques misérables sacs de chaux.

Et le curé du port, déterminé, avait allumé six fois de suite au printemps de cette année, de grands feux sur la plage provoquant , malgré les traditions bien établies, l’étonnement chez beaucoup et l’ire chez quelques uns qui s’interrogeaient ouvertement sur la nature du feu et de l’esprit de Pentecôte qui avait frappé leur bon curé.

Tu me suis toujours ?

Mes propos sont un peu confus, je voudrais très vite tout te dire avant que la marée

Mais revenons à ma traversée avec un père Randelle  qui n’en menait pas large et qui avait bien compris que de nuit, il ne verrait aucun amer, aucune fumée pour le guider.

 

A minuit, nous avancions bien. La mer était plate et la brise légère ne soulevait qu’un imperceptible clapot.  Le seul danger c’était les rochers. Pour les éviter, un bon marin aurait tendu l’oreille pour s’assurer qu’aucun bruit de ressac ne signalait un danger, que la route était claire et que sa Caravelle ne risquait pas de s’échouer ou s’éventrer sur un caillou. 

Randelle  ignorait alors trop des choses de la mer. Il n’était pas encore le bon marin qui s’illustrerait plus tard en mer d’Irlande sur le Pen ar Bed.

Ses habitudes et son instinct de survie étaient plus forts que son sens marin pour le moins balbutiant. Alors, fidèle à ses habitudes, il entonna une série d’Ave à sa façon. En chantant, fort, très fort. Pour qu’au-delà des mers on l’entende, pour que là-haut ‘couronnée d’étoile’ elle le protège et qu’enfin se lève «l’aurore du matin ».  Des miles alentour on ne devait sur la mer n’entendre que lui. Sa prière incantatoire dura de longues heures. Les mots de plus en plus désordonnés mélangeaient cantiques et chants de marin à quelques restes aux relents druidiques incertains.  La fatigue venant, le chant se fit incantation puis mélopée. La mer et le vent, en fin de nuit, se mirent au diapason : plus le moindre clapot, une brise mollissante, montée au nordet avec les premières lueurs du jour, qui nous poussait délicatement vers le large.

Le subtil équilibre entre les voiles et la carène de la Caravelle  faisait son effet. Quatre nœuds, un peu sud, un peu ouest. La protection du ciel ?

Heureusement, car à la barre, Randelle épuisé, silencieux entre deux ronflements, les paupières alourdies, s’était endormi.

Le cri des mouettes et la chaleur des premiers rayons du soleil furent longs à le sortir de sa torpeur. Lorsqu’il ouvrit un œil, entre chien et loup, la nuit s’achevait, l’aurore du matin (comme disait son cantique de la nuit) annonçait, une belle journée.

En montant à l’horizon, le soleil éloignait la nuit et ses cauchemars, ses récifs et sans doute les rêves de monstres marins plus ou moins démoniaques.

Au loin une fumée blanche s’élevait dans le ciel.

Le curé du port avait lui aussi passé une nuit blanche.

C’était l’heure de la brise de mer. Elle nous prît et nous poussa doucement vers l’ile. Bientôt les voiles de couleurs des derniers sardiniers et thoniers du port nous annoncèrent notre arrivée prochaine. En doublant Port Joinville, Randelle se signa  et marmonna ce qui devait être une prière à Notre Dame du Port ou à celle, moins fréquentée de Bonne Nouvelle.

Il lui restait à doubler Ker Chalon pour, passer Gilberge et prendre le cap du clocher de Saint Sauveur, juste derrière l’épaisse fumée qui montait de la plage.

Il était arrivé et avec lui Orion, la douzième Caravelle de Monseigneur.

Maintenant alignée avec les autres sur la plage, nous avions  fière allure les douze Caravelles de Monseigneur !

Quelques années plus tard une vingtaine de vauriens nous rejoindront

puis des corsaires, des mousquetaires… L’invincible armada.

Tu es toujours là ? Tu as compris maintenant ?

Tu te souviens de moi ?

Tes premières sorties en mer en Caravelle ? Avec moi !

Les années soixante, l’école de voile, la baie de la Pipe !

Oui c’est ça. Je vois que tu retrouves la mémoire

Et ces jurassiens avec leur drôle d’idée d’ouvrir ici une école de voile, tu t’en souviens ,  Randelle, Vatte et les autres aidés par leur confrère, curé du port –apprenti naufrageur et par ces islais heureux de transmettre et de partager leur culture.

J’en ai embarqué des enfants comme toi. Des centaines, des milliers plutôt.

Beaucoup venus des montagnes et des forêts de l’est où j’ai vu le jour.

La plupart ne viennent plus. Certains sont restés.

Alors, si tu en croises raconte leur cette histoire.

Les dernières vagues m’ont fait bouger… je sens que je vais partir !

C’est la fin.

Bon vent.

Mais, vite,  une dernière chose : le secret que je voulais te confier : la Pipe… un drôle de nom pour une plage.  Il est vrai que les islais sur ces sujets n’ont pas froid aux yeux.

Mais là, ce n’est pas ce que l’on raconte avec un sourire amusé !

Monseigneur était Evêque.

Evêque du Jura.

Et dans le Jura, l’Evêque siège à Saint Claude.

Saint Claude  capitale mondiale de

Une vague plus forte que les autres couvrit sa voix,

La suivante souleva les vieilles membrures

et Orion partit pour sa dernière virée.

 

 

 

 

 

 

Louis-Bertrand Raffour

Ker Chalon – 28 décembre 2017

[1] Partie la plus large de la coque d’un bateau