les Chiens Perrins – Yves Chol

les Chiens Perrins – Yves Chol

 Les Chiens Perrins

 

La gare maritime de Fromentine résonnait de cris de joie et de rires, marquant les retrouvailles d’adolescents aux tenues bariolées, parfois excentriques. La plupart ne s’était pas revus depuis Pâques, d’autres moins chanceux, depuis l’été précédent. Amaury guidait et présentait son ami Erwan, en passant de groupe en groupe. Celui-ci venait à l’île d’Yeu pour la première fois.

Il assistait à ces démonstrations, un peu surpris. La réserve qu’il marquait contrastait avec l’exubérance générale. Il n’était pas habitué à cette liesse en Bretagne où il habitait. Les relations y étaient traditionnellement plus mesurées, plus discrètes.

 

Il avait beaucoup hésité, avant d’accepter l’invitation  de son ami.

Son échec à la PACES, année de concours pour accéder aux études de médecine, l’avait littéralement sonné. Il vivait cet échec d’autant plus difficilement, qu’à quelques places près, il n’était même pas autorisé à redoubler. C’était le fait qu’on ne lui laisse pas une seconde chance, qui lui paraissait particulièrement injuste, alors qu’il avait énormément travaillé, renonçant aux nombreuses sollicitations festives. Il avait le sentiment qu’on lui avait volé une année de sa jeunesse et qu’on l’avait ensuite jeté comme un kleenex usagé. Il était littéralement désorienté, car il n’avait jamais envisagé une autre voie professionnelle.

 

Amaury lui, avait réussi le même concours à Nantes, aussi Erwan se voyait mal ruminer son échec à ses côtés.

Finalement, c’est le mauvais temps qui régnait à ce moment-là sur le Finistère qui avait eu raison de ses réticences. Il éprouvait un besoin impérieux de se défouler, de se baigner, de faire du sport. Cela faisait également longtemps qu’il souhaitait connaitre cette île. Après tout, cela ne changerait rien à sa situation, pensa-t-il et il avait fini par accepter l’invitation.

 

 

Le bateau qui assurait la liaison était un catamaran moderne dont l’ambiance intérieure faisait plus penser à un avion qu’à un bateau. Les enfants, une fois le navire en route, couraient entre les rangées de sièges, comme électrisés par l’air marin. Erwan regardait se spectacle d’un air distrait, pendant qu’Amaury épatait ses amis avec les résultats qu’il avait obtenus et les perspectives qui s’offraient à lui. C’était ce qu’Erwan redoutait !

 

 

La traversée se déroula rapidement et l’entrée dans Port Joinville offrit le magnifique spectacle de ses bateaux colorés sur fond de façades blanches.

La gare maritime était noire du monde venu accueillir les nouveaux arrivants. Là encore ce n’étaient que chants et embrassades. Amaury paraissait avoir beaucoup d’amis.

 

  • Marie n’est pas là, demanda l’un d’eux ?
  • Non, elle n’arrive que demain, répondit Amaury.

 

Marie était sa petite amie, « la femme de sa vie », aimait-il à dire.

 

 

La première soirée était à l’image de toutes celles qui animaient les quais, pendant cette période d’envahissement estival. Dès la nuit venue, des groupes de jeunes se formaient et s’asseyaient, à même le sol. De grandes bouteilles de jus de fruit enrichis d’alcool fort, leur tenaient compagnie. Erwan aurait pu se laisser aller à consommer ces mélanges qui passaient de main en main, mais la perspective de rajouter une sévère gueule de bois à sa déprime, l’en dissuada. Il prit l’option de rentrer se coucher, après qu’Amaury se soit éloigné en bonne compagnie, vers l’intimité des brisants à l’entrée du port.

Cette fois encore, le souvenir de son échec et la peur de l’avenir l’envahirent et il se laissa aller à son chagrin.

 

Le lendemain matin,  pendant que son ami récupérait de sa nuit agitée, il se lança  à la découverte des ruelles du port. L’ambiance était bien différente de celle qu’il connaissait dans son Finistère natal. La Vendée n’en était pas si éloignée et pourtant cela sentait déjà le sud !

 

A midi, il n’échappa pas aux détails des exploits nocturnes de son ami.

 

  • Je me suis tapé une vraie bombe sexuelle ! Je te branche dès ce soir.
  • Non merci, je n’ai pas la tête à cela.
  • Je t’assure que cela te ferait le plus grand bien ! Ce n’est pas sain de ruminer indéfiniment

son échec.

 

Marie était annoncée au bateau de 16 heures et toute la bande était réunie pour l’accueillir à la gare maritime. C’était une tradition ! Erwan lui, ne vit que son sourire. Marie était ce qu’il est courant d’appeler un joli brin de fille. Mince avec des formes, elle respirait la joie de vivre. Amaury avait beaucoup de chance !

Après l’avoir aidé à récupérer sa valise, le petit groupe prit le chemin de « l’Escadrille ». Café dans la journée, l’établissement recevait le soir des groupes musicaux, généralement de jazz. Comme dans la plupart des bistrots de l’île, le vacancier y côtoyait le marin-pêcheur, sans que cela posât le moindre problème.

Erwan était placé en face de Marie. Plus que ses traits réguliers, c’étaient sa simplicité, sa gentillesse et sa maturité qui lui donnaient cette présence. Elle terminait ses études d’infirmière à Poitiers. Elle éclipsait les autres jeunes filles qui ne manquaient pourtant ni de charme ni d’intérêt. Il prit bien soin de ne pas la dévisager, mais il lui semblât, à plusieurs reprises qu’elle le regardait discrètement.

 

  • Et si tu nous jouais un morceau au piano, dit Amaury, en désignant la petite estrade où

trônait l’instrument.

 

Il l’avait fait de façon un peu perfide, sans en avoir parlé au préalable. Erwan ne pouvait que s’exécuter.

Le piano était la seule activité qui arrivait à le détendre et il y avait eu souvent recours pendant l’année universitaire. C’est donc parfaitement à l’aise qu’il enchaîna quelques standards : « Cantaloupe island »,  « Saint-Louis blues »,  « What’d I say » etc…

Erwan venait de marquer des points, mais ce qu’il avait surtout noté étaient le bravo admiratif que lui avait lancé Marie.

 

 

La soirée se présentait sous les mêmes auspices que la veille. Erwan avait décidé, de rester un petit moment, puis de s’esquiver dès qu’il le pourrait. Marie serait-elle de la fête ? Au bout d’une bonne heure, il constata que non. Il s’en trouva plus soulagé que déçu.

Amaury savait sans doute qu’elle ne viendrait pas, car il prit le chemin d’une plage proche, avec une conquête rapidement pêchée.

Ce soir-là, Erwan pensa moins à son échec : il s’endormit avec le sourire de Marie dans la tête.

 

Le lendemain matin, il continua la visite de l’île grâce au vélo qui lui avait été prêté. Il prit la direction du port de La Meule. Il faisait beau et le vent était faible. Il se sentait bien, pour la première fois, depuis l’annonce de ses résultats. La douceur de l’air, les parfums, les petites maisons dissimulées derrière des massifs de lauriers roses, tout cela lui plaisait ! Erwan faisait du tourisme !

Soudain, il reconnut Marie descendant vers Port Joinville, également à vélo.

 

  • Bonjour, quelle surprise, dit-elle. Où vas-tu d’un air si décidé ?
  • A La Meule, je pense que c’est la route. C’est la première fois que je viens à Yeu.
  • Je sais, Amaury m’a expliqué ta situation. Je t’accompagne, si tu veux

 

Erwan s’empressa d’accepter.

 

 

La Meule était un petit bijou, une sorte de petit fjord  creusé dans la côte rocheuse, abritant de nombreuses embarcations et bordé de cabanes de pêcheurs. Une chapelle, sur une hauteur, semblait veiller sur le petit port.

 

  • Viens, on va se mettre sur les rochers, près du phare d’entrée. Tu vas voir, c’est magique !

 

Marie lui avait pris la main comme pour l’entraîner. Il frémit mais ne se déroba pas, tant le sourire de Marie rendait ce geste naturel. Une fois au sommet des rochers, le spectacle était effectivement magnifique. Une certaine complicité s’était immédiatement établie entre eux. Ils s’installèrent dans une anfractuosité dont l’étroitesse amenait leurs corps à se toucher. Il n’y avait jusque-là rien de répréhensible, mais Erwan crut bon devoir préciser :

 

  • Tu sais, Amaury est un ami et je suis reçu par ses parents qui sont très sympathiques.
  • Oui, je sais tout cela. Si cela peut te décontracter, sache que je suis parfaitement au

courant de ses fredaines tous les soirs sur le port. Pour moi Amaury c’est de l’histoire ancienne et je vais le lui dire, dès qu’il n’aura plus sa cour autour de lui.

 

Erwan  ne trouva rien à rajouter, en particulier des confidences faites par Amaury. Apprendre que Marie soit libre lui avait fait ressentir comme un petit coup au cœur. La vie lui paraissait soudain plus prometteuse. Il se laissa aller, à la fois à la contemplation du paysage et surtout à la chaleur du corps de Marie. Ils restèrent ainsi un long moment, sans bouger, comme si chacun prenait soin de ne pas rompre cette harmonie.

 

  • Les soirées sur le port ne sont pas ma tasse de thé, si tu veux, on peut se retrouver vers

minuit, dit Marie. Je t’attendrai près de la maison de mes parents, à Ker Bossy. Je vais te montrer où elle se trouve, si tu es d’accord.

 

Erwan se tourna vers Marie et, pour toute réponse lui prit les lèvres avec un mélange de fougue et de tendresse. Il n’était pas coutumier de ce genre d’audace et il s’attendit à une réaction vive de la part de la jeune fille.

 

  • Excuse-moi, dit-il. Cela a été plus fort que moi !
  • Tu peux recommencer, si tu veux.

 

Ils rirent de bon cœur et ils s’enlacèrent à nouveau

 

Sur le chemin de retour, Erwan se demandait ce qui lui arrivait. Cela avait été si soudain et Marie était si belle ! Une amourette de vacances sans conséquence ? Une tentative de Marie pour rendre jaloux ou se venger de son petit ami ? Il avait pourtant le sentiment que c’était quelque chose de plus sérieux et de plus profond, du moins pour lui. Ce qui était manifeste, c’était que son échec dans ses études avait tendance à passer au second plan !

 

La petite bande aimait changer de plage chaque jour. Cet après-midi était le tour de la plage des Vieilles. Erwan remarqua que Marie tournait le dos à Amaury, chaque fois qu’il tentait de se rapprocher d’elle.

La mer était agréablement fraîche et transparente. Erwan reconnaissait que c’était plus facile d’y entrer qu’à Brignogan, sur la côte nord du Finistère où ses parents avaient une maison.

 

Le charme de l’île commençait à le gagner !

 

Le soir venu, il attendit l’heure prévue, avec une impatience teintée d’inquiétude. Il rejoignit Ker Bossy très en avance et attendit Marie dans une obscurité complice.

Quand enfin elle sortit de la petite maison de ses parents, ils s’enlacèrent et s’embrassèrent longuement.

 

  • Tu ne veux pas qu’on aille à nouveau à La Meule, demanda Erwan.
  • A cette heure ?
  • J’ai besoin qu’on se parle.
  • J’ai mieux à te proposer. Tu vois le magasin au fond du jardin. J’y ai ma chambre, nous y

serons tranquilles et on pourra se parler.

 

Erwan cherchait des yeux une épicerie ou quelque chose dans le genre, car il ignorait que dans l’île ce qui était appelé magasin, désignait une sorte de remise.

Les deux jeunes gens parlèrent peu et il arriva ce qui devait arriver !

 

Quand Erwan se retrouva dans la rue, au bout d’un temps qu’il avait du mal à évaluer, il était sur un petit nuage. Il évitait de penser à Amaury, qui n’était heureusement pas encore rentré, car la fête continuait de plus belle sur les quais et aux alentours. Il n’avait donc, ni à s’expliquer, ni à masquer le sourire qui s’était installé sur son visage jusque-là fermé.

 

Le lendemain, les exploits de la nuit d’Amaury étaient à nouveau à l’ordre du jour. Erwan ne comprenait pas qu’il puisse préférer ses filles de passage à Marie. Il se demanda quelle serait sa réaction quand elle lui annoncerait que c’était fini entre eux. Une inquiétude le gagna. Et s’il trouvait les mots pour lui faire changer d’avis. C’est lui qui, il le sentait déjà, allait souffrir. Il décida de ne plus y penser !

 

Les jours suivants se déroulaient selon un même scénario. Erwan et Marie se retrouvaient le matin, sur une plage dans une crique isolée et le soir près de chez elle. Ce programme leur convenait, à ceci près qu’ils auraient également aimé se retrouver en plein soleil, l’après-midi.

 

  • As-tu parlé à Amaury, demanda Erwan.
  • Non, je veux le faire en tête à tête et je n’en ai pas eu l’occasion, pour le moment.
  • Cela ne va pas être facile !
  • Je le sais, c’est sans doute pour cela que je n’ai rien précipité.

 

 

Amaury avait bien remarqué la distance qui, progressivement s’était établie dans ses relations avec Marie. Ils n’avaient pas fait l’amour une seule fois depuis le début du séjour. Dans un premier temps, cela l’avait arrangé en lui laissant du champ à ses exploits nocturnes. Aujourd’hui, il s’inquiétait de la situation. Il n’envisageait pas la vie sans Marie. Elle devait devenir sa femme et, son machisme ordinaire lui faisait considérer ses écarts comme naturels. Pour lui, l’homme avait des besoins sexuels plus importants !

Il avait décidé ce jour, d’avoir une explication avec Marie.

 

  • Tu n’as pas vu Marie ces jours-ci, demanda-t-il, à brûle pourpoint.
  • Je l’ai croisé une fois ou deux, répondit Erwan, en dissimulant son trouble.

 

Ainsi, Amaury ne se doutait de rien ! En même temps, cette question signifiait qu’une explication allait avoir lieu.

L’après-midi, toute la bande avait rendez-vous à la Pointe des Corbeaux. La route pour y accéder, le long de la mer, depuis Port-Joinville, était une succession  de plages et de bois de pin. C’était un festival de parfums : sable chaud, immortelles des dunes, essences de pin. Un véritable régal !

 

Quelques maisons et cabanes de pêcheurs marquaient la pointe, dominée par un phare. Une partie du groupe avait déjà commencé une partie de volley sur la plage de sable fin, bordé de rochers

Amaury constata que Marie continuait de l’éviter. Il était persuadé que le problème, ne pouvait être que le fait d’un rival. Il s’ingéniait donc à passer en revue tous les membres masculins de la petite bande, mais aucun n’avait à ses yeux, le charisme nécessaire.

 

Il entreprit un travail de rapprochement avec Marie et comprit aux réactions de la jeune fille, que le problème était plus avancé qu’il ne l’avait imaginé. Le challenge ne lui déplaisait pas et, avec son habituelle assurance,  pensait que l’après-midi y suffirait. Marie lui proposa de la rejoindre à l’écart, dans les rochers.

Aux yeux d’Amaury, c’était dans la poche, plus facilement et plus rapidement qu’il ne l’avait prévu. Quand il la rejoint, elle attaqua immédiatement, ne laissant aucun temps mort qu’il aurait pu interpréter comme de la faiblesse.

 

  • Cela t’apporte quoi de me tromper avec des « chaudasses » tous les soirs sur le port ? Tu

crois peut-être que je ne suis pas au courant ?

  • C’est quoi ce délire, balbutia-t-il.
  • C’est que c’est fini entre nous ! Voilà ce que cela signifie !
  • Mais ce n’est pas possible ! Je tiens à toi !
  • Il fallait y penser avant. Inutile d’insister !

 

Amaury tenta bien de reprendre Marie dans ses bras, persuadé qu’un baiser dont il avait le secret, allait relancer leur idylle, mais Marie se dégagea fermement.

Quand ils revinrent sur la plage, Amaury avait l’air défait. Marie regarda Erwan avec une intensité qui signifiait que mission était accomplie.

Amaury ne pouvait pas croire que Marie ait définitivement tiré un trait sur la vie qu’il lui proposait. Il n’avait pas renoncé à lui faire entendre raison !

 

A un moment donné, il surprit un regard de Marie qu’il connaissait bien, car c’était un concentré d’amour et de complicité. Il le suivit et n’en crut pas ses yeux, car il était destiné à Erwan.

La surprise laissa rapidement place à de la colère. Le mot trahison était le mot qui s’imposa immédiatement à son esprit. Ainsi, celui qui se disait son ami, avait abusé de sa confiance et profité de l’hospitalité de ses parents, pour lui ravir la femme de sa vie. Il avait du mal à le croire, et pourtant !

C’était certainement lui qui avait mis Marie au courant de ses aventures nocturnes. Cela ne faisait  aucun doute puisqu’il avait commis l’imprudence de lui en livrer le détail chaque matin ! Comment avait-il pu être aussi naïf ?

Sa colère se transforma progressivement  en quelque chose de plus puissant, de plus froid et de plus radical. La haine était en train de l’envahir ! Puisqu’on l’avait trahi, il allait se venger !

Dans l’intervalle, il ne fallait surtout pas qu’il laisse quoi que ce soit transparaitre.

 

Marie et Erwan avaient intuitivement pris la sage décision de ne pas se voir pendant quelque temps. Ce soir-là, Amaury s’était rendu au port, comme à son habitude. Il n’y était pas resté et s’était mis en planque à Ker Bossy, près de chez Marie. Il était persuadé prendre le couple en flagrant délit, mais, au bout de deux heures d’attente, rentra bredouille.

Le lendemain matin, il ne traina pas dans sa chambre, attendit qu’Erwan quitte la maison à vélo et le suivit. Là encore, il en fut pour ses frais.

 

L’après-midi, Amaury proposa à Erwan une balade à la Pointe du But. Un avis de grand frais avait été lancé par le sémaphore de l’île, sur Neptune FM. Ces conditions météorologiques suffisaient dans ces parages, pour présenter le spectacle d’un fort coup de vent. La mer, dans le raz entre la pointe et le groupe de rochers appelé Les Chiens Perrins, donnait effectivement l’impression d’être en ébullition. Des remous puissants cohabitaient avec des vagues, s’affrontant de façon erratique.

Erwan avait eu l’occasion de lire chez Amaury l’article de l’Illustration qui relatait la dérive tragique en 1917, du canot de sauvetage de l’île. Sorti secourir l’équipage d’un bateau norvégien, torpillé par un sous-marin allemand, il avait été pris dans des courants puissants, en passant les Chiens Perrins. Il avait ensuite subi une dérive tragique, pendant près de trois jours, vers les côtes sud de la Bretagne.  Erwan comprenait mieux ce qui s’était produit, en assistant à ce déchaînement.

 

Persuadé qu’il arriverait plus facilement à reconquérir Marie, s’il écartait son rival, Amaury avait eu l’idée de cette promenade. Il avait l’intention lui demander de quitter l’île et pensait que l’endroit et les conditions étaient adaptées à une explication qui serait certainement orageuse.

 

Ils se tenaient tous les deux, dans un vacarme assourdissant, sur les rochers en contre-bas de l’ancienne corne de brume. Amaury s’était légèrement écarté et, dans un soudain et incontrôlable accès de folie, s’était rué sur Erwan. Celui-ci, sans méfiance, ne pouvait échapper à la chute dans cette mer déchaînée. Il atterrit sur le haut d’une vague qui le drossa immédiatement sur les rochers. A peine eut-il le temps de prendre conscience de la douleur à l’épaule et au genou, que déjà la vague suivante en se retirant, l’emportait inexorablement vers le large.

Comment son ami avait-il pu avoir un tel geste ?

L’heure n’était pas d’épiloguer, mais bien de mobiliser toutes ses ressources, pour faire face à la situation.

 

Amaury  avait pris conscience de l’horreur de son geste. Il savait qu’il venait de commettre l’irréparable, car pour lui, Erwan n’avait aucune chance de s’en sortir. Il avait immédiatement considéré qu’il était inutile de lui porter secours. Persuadé que personne ne l’avait vu, il s’était enfui en pleine panique, par le sentier des douaniers.

 

Pendant ce temps, Erwan résistait tant bien que mal aux courants qui l’attiraient vers la tourelle des Chiens Perrins. Des vagues le submergeaient. Il suffoquait mais réussissait à maintenir la tête hors de l’eau. Il luttait de toutes ses forces,  tantôt pour éviter d’être projeté sur les rochers, tantôt  pour ne pas être entraîné vers le large. Il sentait qu’à ce jeu, il allait rapidement s’épuiser et la panique commença à le gagner. La perspective de sa fin proche s’imposait progressivement à lui. Il se mit à penser à ses parents, puis Marie occupa ses pensées.

 

Soudain une lueur d’espoir ! Un témoin s’approchait en bordure des rochers. Il l’avait vu, c’était une évidence, mais il semblait très hésitant sur la démarche à suivre. Il lui faisait signe d’approcher, vers une pierre plate, au pied des récifs. Erwan sentait que cette manœuvre était impossible, en raison de la violence avec laquelle la mer se brisait sur les cailloux et de la rapidité avec laquelle elle s’en éloignait.

Un autre témoin s’approchait. Il s’était muni de la bouée de sauvetage équipée d’un cordage, positionnée sur la dune. Il  s’arrêta en bordure des récifs et, après avoir dévidé le cordage lança la bouée, au moment où Erwan était au plus près. La manœuvre réussit du premier coup et le naufragé sentit immédiatement que le dispositif le stabilisait. L’espoir revint. Il avait peut-être une chance de s’en sortir !

Quelques minutes plus tard, après plusieurs tentatives, les deux témoins arrivaient à le hisser, avant que la vague suivante ne l’emportât vers le large. Erwan était sauvé ! Il resta un moment allongé à même le rocher, reprenant son souffle et paraissant vouloir puiser au cœur du granit, la force de gommer le traumatisme qu’il venait de subir.

 

  • Merci, dit-il aux deux sauveteurs, en leur serrant la main avec reconnaissance.
  • Vous avez eu de la chance qu’on vous ait vu. C’est un jeune homme qui vous a poussé du

haut des rochers. Il s’est enfui avec son vélo, vers la plage de ce côté. Il doit être loin maintenant.

  • Non, je pense simplement avoir glissé, répondit immédiatement Erwan, aux témoins

stupéfaits.

 

Cette réponse lui était venue sans qu’il y ait réfléchi. Il ne souhaitait pas, au fond de lui-même, que l’affaire s’envenime. Il ne voulait surtout pas passer du rôle de victime à celui de persécuteur. Amaury aurait à faire face à sa conscience. C’était certainement la pire des sanctions.

 

La sirène des pompiers se fit entendre dans le lointain. Quelqu’un avait certainement appelé les secours. Erwan rassembla les quelques forces qui lui restaient, et après avoir à nouveau remercié les deux hommes, récupéra son vélo qu’il enfourcha en direction du sentier des douaniers. Ainsi il évitait de croiser le camion des pompiers et vraisemblablement celui de la gendarmerie. Ses blessures le ralentirent mais il se mit néanmoins à progresser vers Port Joinville.

 

En passant près de l’anse des Broches, il ne se sentit plus la force de continuer. Il s’arrêta près de barques retournées sur la dune et se glissa sous l’une d’entre elle. Il ne mit pas longtemps à s’endormir, bercé par les miaulements du vent qui s’engouffrait sous son abri de fortune.

 

 

Marie était inquiète. Elle n’arrivait pas à joindre Erwan sur son portable. Il avait eu le temps de lui annoncer qu’il se rendait à la Pointe du But avec Amaury. Elle avait un mauvais pressentiment et avait pris la décision les rejoindre. Elle luttait sur son vélo, contre le vent qui s’était renforcé. En passant devant les Broches, elle avait aperçu, adossé à une barque, le vélo qu’utilisait Erwan. Elle l’avait retrouvé intuitivement sous la barque. Il paraissait blessé mais était vivant ! Après qu’il lui eut relaté ce qui c’était passé, elle fondit en larmes

 

  • Il a essayé de te tuer, tu te rends compte. Tout cela est de ma faute !
  • Il ne faut surtout pas culpabiliser. C’est Amaury le seul responsable ! Pour

autant, je ne veux pas porter plainte, ni être mêlé à l’enquête qui va certainement avoir lieu. Ses parents ne méritent pas d’être au centre d’un tel scandale. Le mieux est que j’arrive à quitter l’île avant d’être interrogé.

 

  • Je pars avec toi ! Si tu veux, on peut aller à Belle-Ile. J’ai une amie qui m’y a invitée.

 

Ils attendirent la nuit et rentrèrent à Ker Bossy où Marie savait qu’elle pouvait cacher Erwan. Ses blessures étaient superficielles, mais il était confronté à une forme de stress post-traumatique. La première nuit fut très agitée. Il se réveilla à plusieurs reprises.

 

  • Je suis en nage ! c’est le mot, dit-il en riant.
  • Tu plaisantes, c’est que ça ne va pas si mal !

 

Le lendemain, Marie avait rapporté le vélo et récupéré ses affaires chez Amaury. Ses parents ne comprenaient pas ce qui s’était passé. Leur fils était prostré dans sa chambre depuis la veille et cela ne lui ressemblait pas.

 

Un article dans la presse locale relatait le sauvetage d’un jeune homme à la Pointe du But et sa disparition surprenante. Une enquête était confiée à la gendarmerie de l’île.

Les liaisons maritimes régulières allaient être surveillées.

 

  • J’ai une amie à la capitainerie qui pourra nous trouver, un embarquement discret

sur un voilier à destination de Belle -Ile.

 

Deux jours plus tard, l’enquête était au point mort et l’état de santé d’Erwan s’améliorait. Avec l’aide de Marie, il refaisait des projets pour la poursuite de ses études.

Un couple était d’accord pour les prendre à leur bord, le lendemain matin.

Ils accédèrent au port de plaisance, en passant par la petite rue de la Tourette, évitant ainsi la gare maritime dont les abords étaient surveillés par une voiture de gendarmerie.

 

Quand ils quittèrent le port, Erwan savait qu’il reviendrait à Yeu, car il n’avait maintenant plus aucun doute sur la sincérité des sentiments de Marie. L’épreuve qu’ils venaient de vivre les avaient liés.

 

Il avait vu la mort de près et quand ils doublèrent le nord de l’île, il ne put s’empêcher de toiser les Chiens Perrins. Le calme était revenu sur la zone et ils paraissaient bien innocents, veillant paisiblement sur l’île

 

Pour autant, ils ne donnaient pas envie d’aller les caresser au passage !