les Conches – Laure Fronty

les Conches – Laure Fronty

LES CONCHES

 

 

Il fait encore nuit lorsque Juliette réveille les filles. Il faut partir tôt pour prendre le
bateau de 13h30. Les petites se glissent dans la voiture froide en ronchonnant et
s’allongent sur la banquette, jambes emmêlées comme des chatons. Juliette sait
qu’elles vont se rendormir, bercées par le moteur.
Dans le bateau qui va vers l’Ile d’Yeu, il y a beaucoup de grands-parents avec des
enfants qui courent partout, excités par le départ. Quelques chiens et des chats font
partie du voyage. Aboiements et miaulements se mêlent aux pleurs des bébés. Pas trop
de vent et une mer sans moutons. La traversée sera calme.
Comme à chaque arrivée, la 2cv les attend sur le parking du port. Lou avait 4 ans et
Izia quelques mois quand Léo et Juliette ont fait le voyage avec les petites depuis Paris
dans la vieille Deuche un peu cabossée. Juliette en a hérité à la mort de sa grand-mère.
Retapée et repeinte, avec une capote et des fauteuils tout neufs, elle a fière allure.
L’été, on en croise des dizaines comme la leur sur les routes et les chemins, aussi
familières que les vélos.
Décharger les bagages. Ouvrir les portes, les volets. S’installer dans les chambres.
C’est à chaque fois un bonheur de retrouver la maison, le jardin.
Comme il a beaucoup plu, la pelouse est bien verte et déjà haute. Juliette constate,
désolée, que les taupes se sont encore installées. Il faut qu’elle passe au magasin de
bricolage pour racheter les pétards censés les éliminer.
Il y a des bourgeons partout. Si le mimosa a fleuri avec un mois d’avance et ne porte
plus aucun bouquet, les camélias sont en fleurs et les narcisses ploient leurs tiges sous
le vent. Le soleil est pâle dans le ciel, mais présent. Juliette propose aux filles une
balade sur la plage des Vieilles pour profiter du beau temps.
L’année dernière, les tempêtes avaient emporté le sable au loin, laissant les rochers à
découvert. Cette année, la grève s’étend devant elles et les filles s’élancent sur le
rivage en quête de trésors à découvrir. Juste sous les dunes, Juliette fait une belle
récolte de bois flottés aux allures d’os blanchis. « On dirait des bouts de squelettes »
s’exclame Lou, qui a rapporté quantité de plumes et de coquillages qu’elle va coller
dans son cahier « spécial Île d’Yeu ».
Le soir, elles font une flambée dans la cheminée. C’est un des plaisirs de la maison.
Contempler les flammes. Sentir l’odeur résineuse du bois qui brûle, même si la
sensation est un peu gâchée par le vent qui fait refluer la fumée dans le salon.
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Léo n’a pas téléphoné…
Juliette s’est mise au lit vaguement mélancolique. Elle déteste se coucher seule.
Le lendemain matin, elles se réveillent avec la pluie que Juliette a entendue
tambouriner toute la nuit. Le ciel bas et gris et le vent du Sud n’annoncent rien de bon
côté météo. Il tombe une bruine fine, collante et obstinée.
Après le petit déjeuner, elles enfilent cirés et bottes pour aller faire quelques courses
au village. Juliette arrime Izia à l’arrière de son vélo. Lou passe devant. Et les voilà
parties sur les chemins détrempés et boueux où de grosses flaques reflètent les nuages.
Le boucher et le boulanger sont ouverts mais le long de la rue principale, la plupart des
maisons affiche des façades aux volets fermés. Il y a longtemps que les familles de
pêcheurs qui y vivaient ont laissé la place aux résidents occasionnels. Les roses
trémières de l’été, baptisées « grosse crémières » par Lou quand elle avait l’âge d’Izia,
ne sont encore que des rosettes de feuilles rugueuses au ras des trottoirs.
Elles garent leurs vélos devant l’église de Saint Sauveur.
Depuis qu’elle a été ravalée, Juliette ne s’habitue pas à sa teinte crayeuse. Elle a beau
savoir que le blanc était la couleur d’origine de cet amer planté au centre du village,
elle préférait le gris du granit doux à l’oeil. Elle a l’impression que l’église aux allures
de jeune mariée est nue, offerte sans protection aux bourrasques du vent et aux
déferlements de pluie.
Glacées, elles entrent au café « À l’abri des coups de mer », chez Tintin. Les tables en
merisier blond comme le miel n’accueillent pas grand monde. Elles s’assoient, et
tandis que Juliette se brûle avec son café, les filles se dépêchent d’avaler leur chocolat.
Trois jours que la pluie n’en finit pas de tomber. La bruine et le crachin ont laissé la
place à un rideau gris et translucide qui voile les contours du jardin
Impossible de faire des balades, de jardiner et après un grand ménage dans la maison,
Juliette se laisse aller à la morosité et à l’ennui. « J’sais pas quoi faire. J’ai rien à
faire ». Voilà qu’elle se prend pour Anna Karina… Mais pas de Pierrot même fou à
l’horizon. Léo ne donne aucun signe de vie.
En regardant les gouttes ruisseler sur les vitres avec une monotonie hypnotique,
Juliette se demande s’il existe autant de mots en français pour désigner la pluie, qu’il
en existe en Inuit pour nommer la neige : 21, tous différents…
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Sur Google, elle a déniché 14 expressions pour l’ondée, l’averse, la giboulée etc.
Certaines lui sont parfaitement inconnues, comme trempure, drache, pleige, pluviette
ou virga.
Mise en bouche par sa quête étymologique, elle recherche l’origine du mot crachin.
Pas étonnée de constater que cela vient du breton : il pleut tout le temps là-bas.
Elle roule dans sa bouche à la manière d’une comptine les expressions celtes qu’elle
vient de découvrir. Lukache, lugasenn, morlusen, nivenn, brumenn, morgat, morgad.
C’est plus mélodique que pluie, qui claque comme un coup de fouet.
Mais il faut bouger. Ne pas s’amollir. Ne pas rester lovée sur le canapé, enroulée dans
un châle.
Les filles veulent jouer, faire un gâteau. Elles l’accompagnent dans la cuisine et
mesurent avec elle beurre, farine et sucre. Cassent les oeufs dans un bol. Bientôt, une
bonne odeur de pommes et de sucre chaud se répand dans la pièce. Cela ne vaut peutêtre
pas la tarte aux pruneaux de la pâtisserie Mousnier, mais elles vont se régaler.
Et après le goûter, ce sera Millebornes à trois. Izia va encore râler, bouder comme
d’habitude et dire que c’est pas juste parce qu’elle perd toujours. Mais cette fois,
Juliette la laissera gagner.
La nuit est tombée. Juliette allume des bougies dans toute la maison. C’est son rituel
du soir. Elle aime voir leur lumière, plus chaude et vivante que celle des lampes. Les
ombres mouvantes qu’elles créent sur les murs. Après le dîner, elles regardent un film
dans la chambre et se serrent entre elles, bien au chaud sous la couette du grand lit.
Le téléphone n’a pas sonné.
Toujours pas de nouvelles de Léo.
Le lendemain matin, quand Juliette ouvre les volets, c’est grand bleu. Un ciel à la
Giotto, pur et lumineux, sans un nuage. Mais il souffle un vent du nord glacial et
piquant.
Elles sortent les vélos pour une balade jusqu’aux Conches.
En route, sorti de nulle part, un chien noir à la queue en trompette suit le vélo de Lou.
Il a une bonne tête et des yeux dorés. Les filles l’ont déjà baptisé : Réglisse.
Sur la plage, un pêcheur solitaire veille, debout sur la laisse de mer entre deux cannes
à pêche fichées dans le sable. « Tu sais ce qu’il pêche ? » demandent les filles. « Pas
vraiment. Je ne suis pas une spécialiste. Peut être des soles… »
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Juliette n’ose pas questionner l’homme qui n’apprécie pas la présence du chien et ses
cabrioles en tout sens, à la poursuite d’os de seiche ou de bouts de bois lancés par les
enfants. Des algues fines d’un rose presque fluorescent tracent des signes cabalistiques
sur la grève. Elles donnent envie à Juliette de les faire sécher et de créer un tableau
qu’elle mettrait sous verre. Mais elle n’a rien pour les rapporter à la maison.
Elle contemple la mer couleur d’huître. S’assied et laisse filer quelques grains de sable
entre ses doigts. Elle pense à Léo.
Lou et Izia s’amusent au loin.
À quelques mètres, le chien reste en arrêt, puis fouille avec frénésie, la tête enfouie
dans un trou large et profond. Qu’a-t-il trouvé ? Un cadavre de mouette ou de
goéland ? Juliette ne distingue pas bien. Mais de la fosse creusée par le chien émerge
une main aux doigts laqués de rouge, un bras tendu et l’amorce d’un torse.
Elle hurle. Fait revenir les filles près d’elle.
Vite. Reprendre les vélos. Fuir la plage, le danger, la mort. Il faut prévenir les
gendarmes.
Le trajet du retour semble interminable. Elle vérifie en rentrant que les portes et les
fenêtres sont bien fermées, que personne ne pourrait entrer.
La gendarmerie a enregistré son appel. On va envoyer une équipe aux Conches…
Le téléphone sonne. C’est Léo. Juliette lui manque. Il couche à Nantes ce soir. Il arrive
demain matin par le premier bateau. Sa semaine a été pourrie. Il est épuisé et n’a pas
eu la force d’appeler…
« Madame Darmon ? Ici la gendarmerie de Port-Joinville. Nous voulions vous
prévenir que vous n’avez rien à craindre. Il y a bien un torse sans tête enterré dans le
sable aux Conches, mais il s’agit d’un mannequin, comme ceux qu’on voit dans les
vitrines. Il a dû arriver là-bas avec les grandes marées. Ou peut-être une farce ? En tout
cas aucun danger.»
Juliette raccroche. Elle tapote le baromètre dont l’aiguille s’arrête sur beau fixe.
Demain Léo sera là.
Tout va bien.