Les refoulés

Les refoulés

Les refoulés

 Véronique Piveteau

 

Ce matin, tempête de ciel bleu, le soleil rebondit sur les murs blancs des maisons de Saint Sauveur, les volets peints déclinent un camaïeu de bleus gris et les roses trémières tâchent de pourpre ce paysage de carte postale.

 

La rue principale est envahie par deux files de touristes qui se croisent en échangeant quelques fois quelques mots. Des mots polis et convenus, des bonjours-comment vas-tu qui n’attendent pas de réponse. L’important est de se montrer et de se retrouver entre soi.

Les enfants de bonne famille semblent sortis de leur boîte comme des poupées, toujours impeccables, bien coiffés et les ongles courts mais pas toujours éduqués. Les parents ne sont pas en reste.

Ces messieurs portent des vareuses, des marinières vieillies artificiellement, leur tenue islaise de camouflage approximatif. Les chefs d’entreprise reconnaissent ce signal vestimentaire estival, véritable code de regroupement salutaire pour cette catégorie corporatiste. Les politiciens sont en général plus discrets comme s’ils se cachaient de la populace.

Personne ne s’y trompe, tout le monde sourit.

Ces dames, bien entretenues et au bronzage intense, déambulent comme des automates. Elles s’arrêtent à chaque camelot tout en commérant et critiquant leurs amies. Elles les retrouveront-avec-plaisir aux Vieilles pour mieux les dénigrer le soir à « l’apéro ». Elles s’encanaillent ici. Leur vocabulaire raccourcit comme leur jupe. Ne sommes-nous pas à Saint Sau’ ? N’irons-nous pas à Port Jo’ prendre un verre ou plutôt à cette petite terrasse en face de l’ « Abri du marin » ?

Le cheveu en bataille et les espadrilles pleines de sable, je remonte vers la place de l’église deux baguettes de pain sous le bras. J’attrape deux batavias vertes et quelques tomates de l’île avant de rentrer à la maison. Ici, le climat doux et les sols variés permettent la production de produits d’une très grande qualité, loin de toute pollution (surtout depuis que la décharge à ciel ouvert des Corbeaux est fermée). Dommage que la production locale se réduise comme une peau de chagrin !

Le principal obstacle pour les agriculteurs potentiels est la recherche du foncier.

Les meilleures zones agricoles ont fait l’objet d’urbanisation comme dans la zone est/sud-est de l’île. Le terrain, même agricole, est rare et cinq à dix fois plus cher que sur le continent. Est-ce acceptable ?

«  Des activités agricoles adaptées aux conditions spécifiques de l’Île d’Yeu généreraient de nouvelles ressources locales et créeraient des emplois, même si c’est dans le cadre de pluriactivités pour des raisons économiques. L’été, la population estivante peut constituer, et constitue déjà une clientèle potentielle intéressante. Pour l’hiver, il faudrait établir des relations plus fortes avec les supermarchés locaux, et examiner la consommation en restauration collective. » Yeu demain.

La gestion des à coups saisonniers n’est pas simple.

 

 

 

Une partie de pêche s’annonce, la table de la terrasse est envahie de leurres, d’hameçons, de fils, de turlutes au milieu desquels trônent un ou deux moulinets en révision. Ses lunettes sur le bout du nez, la concentration de mon époux est extrême, plus que deux pater noster à fixer.

Le filet est plié dans le cabouin au bout de la maison, il ne trempera pas cet été.

Cet après midi, pêche à la margate puis tentative au bar.

 

Plus tard dans la journée à La plage, les « vareuses » croisées au marché sont en bermuda de bain flanqués de madame en deux pièces neuf. Ils discutent contexte macro économique et responsabilité sociétale et environnementale du monde de la terre de l’univers. Et si nous parlions de l’île ?

Tels des canards, ils vont se baigner avec Madame suivie de Rosalie, Sixtine, Charlotte et Gaspard avec son copain Côme.

Le dimanche tout ce petit monde se retrouve à l’église de Saint Sau’, une heure de trêve pour les refoulés. Sitôt sortis, les paroles de tolérance écoutées religieusement s’envolent vers la côte sauvage pour se perdre au large.

Leur mémoire de poisson rouge se confirme. Jeune fille de bonne famille, j’ai dansé avec certains dans les rallyes nantais. Etudiante, j’ai usé mes fonds de pantalon sur les mêmes bancs à l’université. Issue de la noblesse régionale, nous vivions dans un appartement simple. Pas de château, pas de fortune et des fins de mois quelques fois difficiles. Eduquée comme il se doit, le « bottin mondain nantais » m’a adoubée. L’absence d’argent m’a doucement écartée de cette caste. A part mon sang bleu, pas de dote.

La vie m’a donné une belle revanche. Mariée à un mécréant sans particule, quatre fils au caractère fort, ma petite entreprise me plait beaucoup. Notre vie est confortable et tout ce petit monde passe du continent à l’île régulièrement.

 

Un amas de vélos jonche la pelouse devant l’ancre un peu à gauche de la pierre d’attente des morts de la face nord de la vieille église.

L’absolution hebdomadaire en poche, les ouailles s’élancent à bicyclette sur les routes. Ils dévalent les pentes de front et abordent les virages au milieu de la voie. Leurs rejetons suivent à peine équilibrés sur leur engin à deux roues qui serpente dangereusement.

Cette déferlante noie l’île pendant deux mois emportant à chaque fois une partie de son identité. Les paquets d’écume laissés sans scrupules fondent et imprègnent toujours un peu plus l’écosystème d’origine. A chaque reflux le paysage change dangereusement.

Le temps passe.

Les enfants modèles sont devenus des adolescents désagréables. Les jeunes filles clonent leur mère ou peut-être est-ce l’inverse. Les jeunes hommes livrés à eux même font « leurs expériences » et en tirent parfois des leçons cuisantes et inattendues.

A La plage des étoiles humaines se font et se défont au gré de des amitiés changeantes. A plat ventre sur le sable, têtes regroupées au centre, la conversation de ces jeunes gens est affligeante et ordurière. L’activité principale est de prévoir la « beuverie » du soir, impossible dorénavant pour les mineurs dans les bars de l’île.

Une étoile comateuse à 16 branches est échouée sur le sable. Déshydratée par l’excès d’alcool de la veille, elle sèche un peu plus au soleil puis articule d’une voix pâteuse :

Bon alors vous donnez combien pour ce soir ? 10 euros ?

Le précieux butin est confié à Pierre-Etienne dont la mission est d’assurer le diner liquide du soir, voir de trouver de « l’herbe » sur le port parce que cela ne rend pas malade Adélaïde. Son physique le vieilli, le passage en caisse ne lui pose pas de problème « et puis si Casino demande ta carte d’identité, il reste Super U ou la supérette de Saint Sau’ ».

« Ma mère m’a dit d’arrêter de boire comme un trou », lance Julie, une jeune fille de 16 ans, 32 points d’avance aux épreuves anticipées du BAC ES. Brève de plage.

Ivre 3 heures plus tard, elle rentrera chez elle à vélo sans lumière, au milieu de la nuit, dans une maison désertée par ses parents invités à une party chez un cousin à la mode de Bretagne.

Pendant leur séjour, certaines familles bourgeoises « placent » leurs adolescents au camping de la forêt. Sous perfusion financière parentale, ces jeunes ont vite compris l’intérêt de ce cordon ombilical. Ils jouent subtilement avec la culpabilité de leurs géniteurs persuadés du bienfait de cette expérience estivale pour eux. Une manière de les éloigner de leur vue en entretenant leur addiction quotidienne à l’alcool, à la « beu » et au sexe.

Comment peut-on se mettre la tête dans le sable à ce point, même aux Vieilles ?

Côme a vomi à 21h30 hier, ce soir, pas de vomi avant minuit.  Effrayante brève de plage.

 

L’île est un terrain de jeux, une vraie zone démilitarisée par les parents en vacances de tout : lois, code de la route et de la mer et responsabilités familiales. Ces gens-là sont facilement donneurs de leçons, de bons catholiques de gauche velléitaires.

J’ai quitté ce troupeau de brebis de Panurge (le terme mouton est moins biblique) quelques années auparavant, exaspérée par la forte tendance traditionnelle, le décalage marqué avec la société actuelle, les histoires sombres et la richesse de cette église qui prône la pauvreté. Si François était arrivé plus tôt je n’aurai sans doute pas fait cette démarche.

La chapelle du Port de la Meule reçoit dorénavant mes prières et mes problèmes de conscience. En relation directe avec Lui, j’assume mes actions humaines et partage les valeurs protestantes.

Une armée de schizophrènes tente d’imposer de nouvelles règles aux habitants de l’île.

Réveillée par le bruit d’une débrousailleuse, je râle un peu et replonge dans un sommeil léger. Une altercation me sort définitivement du lit. Il est 9 heures.

« Je suis en vacances, arrêtez immédiatement votre engin » hurle le locataire d’une maison située en face du champ voisin. Il arrive furieux et menaçant, en vient aux mains avec l’agriculteur qui réagit. Attentifs, nous épions la scène afin d’intervenir si nécessaire. Les gendarmes sont là. Ils réprimandent le râleur comme un gamin mal éduqué et négocient avec l’islais de peut être, commencer ses travaux une heure plus tard ?

La cadence est dorénavant donnée par les continentaux, par les « autres ». La parole revient aux « éteigneurs » de clochers qui ont succombé aux charmes de vieilles pierres  sur la place de l’église du village, aux abatteurs de coqs de la ferme d’à côté et aux frustrés de l’année qui peuvent, enfin, hurler sur quelqu’un.

Tu comprends, ce sont nos vacances quand même alors la cloche toutes les heures, le chant du coq à 5 heures du matin et le bruit des engins agricoles…

Mon voisin, propriétaire de sa résidence secondaire, tond sa pelouse en dehors des heures autorisées.

Le monde est petit, ce matin j’ai croisé Pierre-Etienne à 10h30 au Casino : 4 bouteilles de rhum, 5 de sirop de sucre de canne et des citrons en pagaille sur le tapis roulant. La caissière ne demande rien, elle a 2 ans de plus.

Beuverie de fin de vacances au Ti Punch ? A-t-il réussi à pêcho la « grosse pute » de Julie ? (Brève de plage).

« Pêcho » veut dire conclure dans notre lexique d’adulte quinquagénaire. « Grosse » ou « gros », c’est le mec ou la nana et « pute » rythme la plupart de leur phrase sans connotation insultante apparente.

Ajouter à cela des voix fortes, des idées sur tout et sur rien mais surtout dénigrantes et racistes, des répétitions mal digérées des discours parentaux sur la politique et une culture étendue sur la vie des people et voilà un stéréotype d’adolescent. Oui, mais un adolescent friqué et sans limite « into the wilde » à l’île d’Yeu, leur terrain expérimental favori. Se rendent-ils compte que des gens vivent sur le territoire en leur absence ? Ils restent aussi entre eux et rigolent à la terrasse du Maritime ou de l’Escadrille au passage des visiteurs annuels. La frontière entre ces deux mondes est tacite.

Equipés comme il se doit d’une paire de « running » onéreuse et d’écouteur vissé dans chaque oreille, les joggeurs courent. Seuls ou à plusieurs, ils n’entendent pas le cri des mouettes et des goélands et ne regardent pas le bateau qui relève les moulières, cet étrange collier de perles jaunes qui flotte au large.

Un chien a levé un coq faisan dans la pinède au-dessus de la plage des Conches. Ses aboiements se mêlent au cri de l’oiseau.

Nez au sol, il piste un coureur .

« Madame, les chiens sont interdits sur les plages » lance-t-il sur un ton agressif, sans doute un militaire de carrière aux cheveux en brosse et aux pectoraux luisants.

Je boue. La réponse que je lui fais n’est que le millième de ce qui me vient aux lèvres.

Cette année, la pression exercée par les touristes est forte. Ils sont nombreux et le déséquilibre induit est palpable.

La « crise » rend-elle ces gens mauvais, intolérants et égo centriques ? Pourquoi veulent-ils modeler l’île à leur envie ?

La gentryfication est un phénomène urbain par lequel des arrivants plus aisés s’approprient un espace initialement occupé par des habitants ou usagers moins favorisés, transformant ainsi le profil économique et social du quartier au profit exclusif d’une couche sociale supérieure. L’âme de cette terre accrochée à 17 km des côtes atlantiques s’évapore. Au nom de la continuité territoriale, des navettes vomissent plusieurs fois par jour des citadins créateurs de richesse pour les commerçants, prédateurs de terrains constructibles et dévastateurs de l’environnement.

Avant, les bateaux à couple couvraient le bassin de Port Joinville. L’enchevêtrement des bouts, les tas de casiers et de filets sur les ponts des bateaux aux couleurs franches et les marins à la tâche animaient le port.

Avant, des vaches ou des moutons paissaient dans les champs autour de notre maison et venaient gouter l’herbe de l’autre coté de la barrière.

L’église de saint Sauveur n’était pas blanche et des ex-voto étaient suspendus dans la chapelle du port de la Meule.

La rue Richelieu était habitée. Une enfilade de boutiques répond maintenant aux besoins des estivants.

Le quai Carnot de port Joinville ne ressemblait pas au remblai de Saint Jean de Monts, attrape-touriste de base, friperie, sandwicheries, fast food, junk food.

Je ne suis pas réactionnaire, juste nostalgique d’une époque ou l’île existait pour les vendéens et leurs voisins. Il fallait prendre l’Insula Oya II pour une heure vingt de traversée. Les garçons se souviennent des chupa chups sucés au bar du grand salon et de la fumée des cigarettes.

L’île se gagnait.

Ce matin, les cloches sonnent joyeusement. Des nœuds de tulle blanc et de jolis bouquets ronds ornent les bancs de l’église. Dans le chœur, de magnifiques bouquets de fleurs blanches au feuillage luxuriant sont plantés dans des vases au pied de l’autel.

Le ciel est bleu, un vent de noroit souffle comme il se doit.

C’est le mariage de Pierre-Etienne et Adélaïde !

Au moins ils se connaissent, leur union tiendra 3 ans. Ils feront comme les autres, une vitrine impeccable et des cadavres dans le placard.

Les invités se rassemblent en attendant la mariée. Un prêtre, ami de la famille arrive en soutane et se joint aux autres, condescendant et hypocrite. Père Cômes, non ce n’est pas vrai !

La mariée rayonnante arrive, c’est son jour. Une nouvelle virginité affichée par sa robe immaculée, elle avance la tête haute prête à jurer fidélité à son époux tout neuf et de l’accompagner pour le meilleur et pour le pire.

Cette union assurera la descendance d’une lignée récente de parvenus ou au mieux de vieilles familles qui redorent leur blason.

 

Les plus grandes et les plus dangereuses vagues déferlantes sont dénommées vagues scélérates.

Si la vague scélérate est inattendue, n’est ce pas avant tout parce que nous nous endormons dans une fausse sécurité en ne jugeant du risque que sur la seule hauteur moyenne des vagues ?