Les volets rouges du Ker Bossy

Les volets rouges du Ker Bossy

Les volets rouges du Ker Bossy

 Annabelle Dossmann

 

A mes grands-parents,

Résumé:
Mi-conte mi-histoire vraie, cette nouvelle s’inspire d’une réalité romancée. La

protagoniste, une jeune femme d’une trentaine d’années, s’est installée depuis quelques mois à Rome pour achever sa thèse de philosophie. La réception d’une lettre va chambouler le quotidien et l’équilibre qu’elle venait de trouver. C’est alors qu’elle doit laisser de côté la « Dolce Vita » et le rythme effréné de la capitale, pour l’île d’Yeu, un petit morceau de terre au large des côtes vendéennes. Elle va y découvrir des vies étonnantes et trépidantes, loin de l’image négative et monotone qu’elle imaginait.

 

Rome, été 2010

Arrivée à la gare de Termini de Rome, et muni d’un plan de la ville, je faisais mes premiers pas, sur un territoire qui m’était totalement inconnu, encombrée par mes valises, écrasée sous le poids de mon sac à dos et la chaleur estivale, bousculée par des centaines de touristes qui arrivaient. Je sortis de ma poche un petit papier figuré l’adresse de mon nouveau domicile: Vicolo del Burrò. Je progressais tant bien que mal sur les pavés, faisant sautiller mes bagages, je doutais que les roulettes de mes valises tiennent encore longtemps. Une petite dame au tablier à carreaux et aux cheveux grisonnants hirsutes m’accueillit : « sei la francesa? » – tu es la française? – Je répondis en bredouillant quelques mots en italien ; parler une autre langue est réellement plus difficile le nez hors des bouquins. Un sentiment d’excitation se mêlait un à une certaine appréhension. Elle me fit visiter mon nouveau chez moi, un appartement aux murs épais et aux petites fenêtres, coincé entre les vieux bâtiments de la ville romaine. Jusqu’à maintenant, je retrouvais les clichés tant de fois vu dans les vieux films italiens de Fellini : la conduite nerveuse des romains, la façon de parler « con i gesti [1]« , les élégantes femmes en talons aiguilles… Au fil du temps, j’organisais mon quotidien entre mes recherches à la médiathèque Saint Louis des français et mes visites. Je découvris un petit caffé/pasticceria où je me plaisais à savourer le capuccino du déjeuner. C’était toujours avec un grand sourire et un cri : « Ciao Bella! » que m’accueillait mon serveur: « Mimo ». Toujours en costume trois pièces, il me servait ma tasse, où il avait dessiné un cœur dans la mousse, ah ces Italiens! Mon moment préféré de la journée restait le matin, je déambulais dans les rues encore désertes, seuls les commerçants et les romains étaient levés et commençaient leur journée par un espresso debout, devant le bar et consommé en deux secondes. C’était cette odeur de café fraichement moulu qui me rendait de bonne humeur matinale, prête pour de nouvelles heures passées à éplucher et écumer tous les livres sur l’esthétique de la Renaissance. Ma passion pour l’art et la philosophie n’est pas récente; toute petite j’étais déjà attirée par la peinture, bien qu’élevée loin du monde artistique. Ma famille était hermétique à toute forme d’art. C’est peut-être une des raisons parmi lesquelles je n’ai jamais réussi à y trouver ma place et que je suis partie très tôt du cocon familiale. Pour une fois, ma vie me plaisait telle qu’elle était: des romains me faisaient découvrir les endroits les plus cachés et insolites de la ville, leurs patrimoines culinaire et culturel… J’aimais passer ces journées à apprendre leur quotidien et leur Histoire. Je me projetais très bien dans cette ville pour les années à venir.

Un jour de mars, en rentrant chez moi, après une longue journée de travail, une lettre provenant de France capta mon attention. Le cachet sur le timbre indiquait « Port Joinville ». Une partie de ma famille y habite et les seules cartes que l’on s’envoie sont uniquement pour les fêtes de fin d’années. Ma mère, ma grand-mère et quelques cousins éloignés y habitent encore. La lettre était brève et écrite de la main de ma mère. Par endroit l’encre avait coulée, était-ce à cause de la pluie ou de larmes versées ? Ma mère annonçait le décès de ma grand- mère et la mise en vente de sa maison. L’enterrement était dans trois jours, la lettre ayant mis trois jours pour arriver, ma mère ne s’attendait pas à ce que je sois présente. Elle voulait surtout que je l’aide à vider la maison évoquant quelques tableaux stockés dans le grenier, susceptibles de m’intéresser. L’idée que mes grands-parents puissent posséder des œuvres d’art chez eux me surprenait. Je pensais encore à une ruse de ma mère, pour me faire venir sur l’île. Après plusieurs mois de recherches épuisantes, je me disais qu’une dizaine de jours de vacances ne me feraient pas de mal.

 

Ile d’Yeu, Printemps 2011

Le voyage en avion jusqu’à Nantes ne dura pas longtemps ; un bus et une heure de bateau plus tard, je me retrouvai sur l’île d’Yeu où je n’avais pas remis les pieds depuis mon enfance. L’île avait beaucoup changé, de nombreuses maisons s’étaient construites, principalement des résidences secondaires, et les gros bateaux de pêches aux thons avaient disparu. Loin du brouhaha des vacances scolaires, j’y trouvais une certaine sérénité. Ma mère m’attendait au débarcadère. Une simple étreinte de quelques secondes suffit à nous dire bonjour. Sur la route qui nous mène à la maison, elle m’a demandé comment avançaient mes recherches, dans combien de temps je finirais ma thèse, si ma nouvelle vie me plaisait… Nous n’avons pas abordé la disparition de sa mère. Une fois arrivées chez elle, la fatigue eut raison de moi et je ne tardai pas à me coucher, tombant rapidement dans un profond sommeil.

Le lendemain matin, ma mère avait préparé le petit déjeuner digne d’un vrai pêcheur: betchets[2], confiture de pruneaux, feuilletés… L’estomac bien rempli, nous commençâmes une journée dont nous nous souviendrons longtemps. Nous nous rendîmes à la maison de ma grand-mère, la seule habitation de la rue aux volets rouges. La maison renfermait encore des effluves de son eau de toilette avec une pointe de muguet, mélangée à cette odeur d’humidité si particulière aux maisons insulaires.

Le tri débuta dans le salon, puis la cuisine. Certaines porcelaines me rappelaient mes nombreuses vacances scolaires passées ici : de petites tasses avec une pomme où les « grands » buvaient leur café, des mazagrans en grès dans lesquels je buvais mon lait chaud. La tâche était de plus en plus pénible pour ma mère, l’intensité des souvenirs ne faisait que s’accroître. En voyant la plaque en fonte, située dans la cheminée, elle relata un souvenir qu’elle avait d’un soir d’orage. Elle me décrivait la scène : « Ta grand-mère était assise dans un fauteuil, je n’étais pas très loin d’elle avec une poupée dans mes bras et ma petite sœur à côté. C’est comme si une boule de feu était rentrée par la fenêtre pour s’écraser sur la fonte. » C’est à partir de ce moment là, que je compris pourquoi ma mère était terrorisée au moindre éclair.

La matinée se terminait et nous enchainions les pièces, les unes après les autres. Personne n’avait remis les pieds dans la chambre de ma grand-mère depuis qu’elle s’était éteinte dans son lit. Les draps chargés de motifs floraux étaient encore froissés. Sur la table de chevet, je retrouvai trois petites boites métalliques à pois rose, s’emboitant comme des poupées russes. En ouvrant l’une d’elle, je sentis à nouveau cette odeur de muguet : « Garde- les » m’a dit ma mère. Je les glissai alors dans mon sac. Après quelques heures, le jour commençait juste à tomber, et il ne restait plus que le galetia[3] à vider. Pour y accéder, il fallait descendre une échelle de meunier fixée au plafond par un crochet. Une pluie de poussière et de sciure de bois nous tomba sur le nez. Cela devait faire des années qu’il n’avait pas été ouvert, sûrement depuis la mort de mon grand-père.

De vieux filets de pêche se confondaient avec les toiles tissées par des araignées dont je n’osais pas imaginer la grosseur. Après un rapide balayage des yeux à cent quatre-vingt degrés, quelques éléments captèrent mon attention mais aucune trace de tableau. L’atmosphère de cette pseudo-pièce me rappelait celle des cabinets de curiosité du XVIIème siècle : squelettes de petits animaux marins, insectes séchés, vieilles maquettes de bateaux… Ma mère m’expliqua alors que ces répliques de vaisseaux étaient des ex-voto. Les marins pieux les confectionnaient afin de solliciter la protection des Saints. Il était encore possible d’en trouver dans la Chapelle Notre Dame de Bonne Nouvelle et dans l’Eglise de Port Joinville. Une vieille malle capta mon regard. C’est alors, tels des enfants, que nous commençâmes à imaginer son contenu : un trésor ?… Non, seulement des masques et des tubas qui avaient fait leur temps. Le regard de ma mère s’arrêta sur un objet sans importance à mes yeux, une bouée d’un navire. En scrutant ce morceau de plastique, je réussis à déchiffrer l’inscription suivante : Patron Noé Devaud. Il s’agissait du nom du canot de sauvetage sur lequel avait navigué mon grand-père. Marin pêcheur de métier, il donnait de son temps libre à la SNSM.

« A l’époque nous ne manquions de rien. Certes nous n’avions pas le confort que nous connaissons aujourd’hui mais on se contentait de peu. Nous avions quelques canards et des cochons, ton grand-père allait à la chasse quand il n’était pas en mer. Et quand il rentrait de plusieurs semaines de pêche, son panier de bord était bien garni selon les saisons: du thon, dont nous faisions des conserves, du homard… D’ailleurs tes tantes et moi, nous plaignions d’en manger trop souvent alors qu’aujourd’hui ces mets sont devenus si chers ». Ma mère me décrivait alors la peur quotidienne de vivre avec un papa marin-pêcheur. Les nouvelles du bureau de pêche étaient, en général quotidiennes. Cependant, quand la météo était loin d’être clémente, le silence radio angoissait les proches. « Je me rappelle qu’après plusieurs jours sans nouvelle, le bateau était rentré au port avec une voie d’eau et le mat cassé par la tempête que les marins avaient essuyée. Les jours de départ et d’arrivée étaient très solennels, d’ailleurs ton grand-père ne voulait pas voir sa famille sur le quai. Je pense que c’était une manière de dédramatiser la situation, je le comprends aujourd’hui ».

Après de nombreuses heures de tri, le fond du galetia inaccessible il y a trois heures, dévoila ses secrets. Des draps bleu-marine enveloppaient précieusement des objets de forme rectangulaire. C’est avec une grande précaution que nous dépliâmes ces étoffes, laissant apparaître ce que ma mère avait évoquait dans sa lettre : des tableaux. De magnifiques œuvres peintes sur des plaques de contreplaqué marin de bonne facture. Malgré l’humidité, elles étaient plutôt bien conservées par leur écrin de tissu, les pigments avaient ainsi pu garder toute leur intensité : un bleu d’azurite associé à un rouge laqué rendait ses tableaux vivants. Cette incroyable pureté donnait tantôt un effet de profondeur, tantôt un effet de mouvement. Des paysages côtiers y étaient représentés. Les couleurs chaudes ainsi que l’architecture des maisons évoquaient les rivages basques, espagnols, portugais mais aussi méditerranéens. Les pigments avaient été savamment choisis ; l’artiste avait dû faire de nombreux voyages dans les pays représentés afin de pouvoir rendre compte de la beauté des paysages et de retrouver les couleurs perçues. Les initiales de l’auteur de ces peintures étaient peu lisibles mais en m’approchant d’avantage, je réussis à lire « JN ». C’est à ce moment là que je compris que le peintre n’était autre que mon grand-père : « Joseph Naud ». Ma mère se rappelait vaguement de son père et fût tout aussi surprise que moi par cette découverte. Pendant ses périodes de pêche de plusieurs semaines, il en profitait pour s’approvisionner en pigments. Derrière chaque œuvre, il prenait le soin d’inscrire de quelle ville ou village provenaient les coloris achetés. C’est en rentrant sur l’île, pendant ses périodes creuses de l’hiver, qu’il s’adonnait à son violon d’Ingres resté longtemps secret : la peinture. Plongées dans une euphorie, ma mère et moi continuâmes le déballage, c’était bien plus excitant qu’à Noël ! Nous prenions le temps de lire toutes les indications laissées par l’artiste. Comme deux enfants participant à une chasse au trésor, nous nous sommes armés d’une carte, retraçant ainsi les nombreux périples du grand-père Joseph. Entre les plaques de bois, deux petits carnets étaient coincés. L’un d’eux était le livret de solde pour officier-marinier et marin de mon grand-père. Il était soigneusement rempli avec une belle calligraphie à l’encre noire tirant sur le violet. Son numéro de matricule du Bureau maritime de recrutement, des articles sur le comportement des marins, son fascicule spécial aux réservistes y figuraient. Grade, taille, forme du visage, couleur des yeux, comptes, blessures… tout était renseigné ainsi qu’une vieille photo suivie de sa signature, donnant une âme à ces morceaux de papiers. Quant au second carnet, il s’agissait du livret professionnel maritime. Tous les bateaux sur lesquels mon grand-père avait navigué étaient listés, accompagnés du port et du numéro d’armement, du genre de navigation, de sa fonction à bord et des dates. Coco, Saint Amand, Thalassa, Mont Saint-Jean, Petite Anita… des dizaines de noms de navires sur lesquels il avait travaillé, étaient mentionnés. La plupart du temps, grand-père était matelot, cependant il apparaissait parfois comme patron et plus souvent mécanicien, pour des missions de pêche aux thons ou de drague, sur des petits ou grands chalutiers. D’ailleurs certains de ces bateaux se sont perdus en mer quelques années après. C’est le cas du Saint Amand sur lequel grand-père avait navigué en 1957, et qui avait disparu en 1961. De 1956 à 1975, année de sa mort, il était possible de voir tous les remplacements qu’il avait effectués dans sa carrière. Jamais nous ne nous sommes autant parlées. Ma mère me racontait des anecdotes sur sa jeunesse et moi, sur les romains. Les rires avaient remplacé les pleures et les confidences, les disputes. Nous pensions au quotidien de son père, souvent en imaginant des missions épiques ! Pendant plusieurs jours, nous avons contemplé les peintures et lu les carnets avec attention. Grand-père nous faisait voyager à travers le temps et l’espace : Pays Basque, Côtes espagnoles, portugaises… Mais surtout il m’a aidé à trouver ma place au sein de cette famille. Puis le séjour toucha à sa fin, et je n’avais guère envie de partir. Je me sentais enfin bien sur cette île, auprès de ma mère.

Après des années d’efforts et d’échecs pour se réconcilier, ma mère et moi, nous nous étions enfin retrouvées, et ce grâce à un homme, son père, mon grand-père, notre artiste. C’est alors que je trouvai un sens à mon goût si particulier pour l’art. Je me plaisais à penser à la sérendipité de cette histoire. Quelques années plus tard, une fois ma thèse publiée, et plusieurs visites de ma mère à Rome, nous décidâmes de monter une « expédition » sur les traces de notre Homme. Notre voyage se composait de nombreuses étapes dans les villages où il s’était arrêté pour trouver son inspiration et ses couleurs si particulières.

 

[1] Avec les gestes

[2] Gâteau sec de l’île

[3] Pâtois de l’ile pour désigner un grenier