Lilly

Lilly

LILLY

Arnaud Rocard

 

La mer était agitée. Un ciel grisâtre et des eaux tumultueuses se succédaient à travers les hublots du Châtelet. Le roulis s’intensifiait au fur et à mesure de la traversée et lui rappelait une chose : il n’avait pas le pied marin. Concentré sur sa respiration pour ne pas laisser le mal de mer l’envahir complètement, il aperçut enfin la côte se dessiner au loin. Encore quelques instants de lutte puis il pourrait souffler et inspirer à plein poumons l’air iodé de Port Joinville.

Le phare, la jetée, l’entrée dans le port, le débarcadère, chaque chose aurait pu, aurait dû, lui rappeler des souvenirs mais il n’en fut rien. Marc était descendu du catamaran parmi les premiers, pressé de voir cet endroit, de le revoir même. Maintenant, il était immobile, les bras ballants, perdu au milieu de toute cette agitation qui accompagne chaque nouvelle arrivée de bateau venu du continent. Malgré le temps maussade, les gens s’embrassaient, s’enlaçaient, heureux de se retrouver sur leur petit caillou. La ruée vers les bagages, le slalom des vélos, le ronronnement des Méhari, et Marc. Tout fourmillait autour de lui, au point de lui donner le tournis. Et alors que le malaise se faisait de plus en plus présent, Marc se demandait bien ce qu’il était venu chercher ici.

La veille, il s’était réveillé sur un lit d’hôpital, une perfusion au bras et avec un sacré mal de tête. A son arrivée aux urgences, Marc semblait souffrir d’amnésie. Peu après son réveil, l’infirmière lui avait tout expliqué. L’accident de voiture, le traumatisme crânien, la perte de connaissance. Elle avait tenu à le rassurer tout de suite sur son état de santé général, mais Marc sentait bien qu’elle lui cachait quelque chose. Au même moment, l’interne qui s’était occupé de lui depuis son admission, entra dans la chambre pour sa visite matinale. Dans un charabia médical auquel Marc ne comprenait absolument rien, il résuma la situation. Le patient s’en était sorti extrêmement bien mais il souffrait d’une amnésie rétrograde survenue à la suite d’un grave traumatisme crânien. Cette amnésie pourrait disparaître mais le processus prendrait du temps. De longues semaines de convalescence au sein de l’hôpital, voilà ce à quoi l’été de Marc allait ressembler. Mais au terme d’une nuit blanche passée sans succès à fouiller sa mémoire, la décision fut prise. Sa décision. Il ne passerait pas l’été dans cet hôpital, il marcherait lui-même sur les traces de son passé.

Après les soins infirmiers du matin, après la visite de l’interne et après le repas auquel il n’avait presque pas touché, il décida de tenter sa chance. Marc arracha sa perfusion, attrapa ses vêtements dans l’armoire de la chambre, les enfila puis sortit dans le couloir. Personne en vue. Il atteignit le hall d’entrée. Toujours rien. C’était presque trop facile. En moins de cinq minutes, Marc était dehors. Il dévala les marches pour atteindre le parking, et ébloui par le soleil éclatant qui régnait en ce début de mois de juillet, esquissa un sourire satisfait. Sans attendre, il se mit en marche et lorsqu’il jugea que la distance entre lui et l’hôpital fut acceptable, il s’arrêta dans un jardin public. Là, sur un banc, commençait son voyage. Un voyage dans sa propre mémoire.

Dans la poche intérieure de son blouson Marc trouva tout d’abord son portefeuille. Carte d’identité, permis de conduire, c’était un début. Cependant, rien de transcendant. Ces papiers avaient quasiment dix ans, et en les regardant, il avait l’impression de voir un étranger. Sans se décourager, Marc fouillait chaque recoin de son blouson à la recherche du moindre indice supplémentaire. C’est dans la dernière poche intérieure qu’il allait découvrir une chose intéressante. Soigneusement plié en quatre, il découvrit un ticket de transport. Le 30 juin, deux jours avant son accident, il avait pris le bateau depuis l’Ile d’Yeu. Ce ticket l’attestait. Le sang de Marc ne fit qu’un tour, il tenait une première piste.

Une heure après cette découverte, Marc descendit du taxi qui l’avait amené jusqu’à Fromentine. Et vu l’effervescence qui régnait sur le port, un bateau n’allait pas tarder à partir pour l’Ile d’Yeu. A toute allure, Marc se précipita vers les guichets pour tenter de dégoter un billet. Malheureusement, l’hôtesse lui indiqua que le bateau était complet. Il devrait faire la traversée le lendemain, à la première heure.

Marc était en avance. Près de l’embarcadère, il croisa seulement un grand-père promenant son vieux labrador aux premières lueurs du jour. Et aujourd’hui, le ciel étincelant de la veille avait laissé place à toute une horde de nuages noirs menaçants. Le vent soufflait fort et les vagues venaient s’écraser avec violence sur le ponton. La traversée risquait d’être mouvementée. Par grappe, les camarades de voyage arrivaient successivement. Il serait bientôt l’heure de monter à bord du Châtelet.

Marc fut parmi les premiers à grimper dans le bateau. Il choisit une place à côté du hublot, près de la porte. Comme prévu, la traversée était éprouvante. Le système anti-roulis du bateau ne suffisait plus. Et Marc, comme beaucoup d’autres passagers, était à la limite de la nausée. Heureusement, la liaison entre le continent et Yeu était relativement courte, et apercevant la côte se profiler par le hublot, Marc trouva le réconfort nécessaire pour lui faire tenir bon jusqu’à l’arrivée.

Sorti dans les premiers sur le port, il était maintenant là, debout, au milieu du parking. Après avoir résisté aux déferlantes pendant tout le trajet, il était désormais confronté aux vagues de touristes incessantes qui le contournaient, le bousculaient, sans même se rendre compte de sa présence. Alors qu’il avait espéré que ses premiers pas sur l’Ile lui rappelleraient un souvenir quelconque, il devait se rendre à l’évidence, cet endroit ne lui disait absolument rien.

Une fois le flot des touristes quelque peu dissipé, Marc retrouva petit à petit ses esprits. Certes l’arrivée sur l’Ile n’avait pas eu l’effet escompté sur ses souvenirs mais le jeune homme n’était pas du genre à baisser les bras si facilement. Dans l’immédiat, il pourrait s’avérer utile de reprendre quelques forces après la traversée et également de se mettre à l’abri en attendant les éventuelles éclaircies. En remontant le quai Carnot, Marc jeta son dévolu sur le bar « Le Clipper » près de l’hôtel des Voyageurs. Mais avant de pousser les portes du bistrot, il décida à tout hasard de réserver une chambre à l’hôtel. Par chance, le mauvais temps avait eu raison d’une réservation et une chambre double était disponible, vue sur le port qui plus est. Après cette heureuse surprise, il était temps pour Marc d’aller prendre un petit remontant.

Il y avait foule dans le petit troquet, bon nombre de personnes profitaient de l’abri et attendaient le soleil qui faisait son apparition au loin sur l’océan. Marc aperçut une table libre dans un menu recoin du bar. Il décida de s’y installer et commanda un grand café au serveur alors que celui-ci passait à proximité. Cinq petites minutes plus tard, il humait le doux parfum de l’arabica qui s’évadait de sa tasse. Les coudes sur la table et le regard plongé dans le noir du café, Marc semblait lui aussi chercher son éclaircie.

Quand il eut fini d’avaler son breuvage, qui avait été corsé à souhait, Marc commençait à se sentir mieux. Les rayons de soleil caressaient à présent les coques des bateaux sur le port. Et la foule, quant à elle, osait, petit à petit, quitter les abris. Il y avait maintenant du monde sur le quai. Trop. Et Marc, au milieu de tous ces touristes, était condamné à l’anonymat. Ainsi, il le savait. Il devait s’éloigner, prendre les chemins de traverse s’il voulait retrouver sa propre voie. Seul inconvénient : il ne savait pas vraiment dans quelle direction chercher. Son plan s’était arrêté à monter dans un bateau le conduisant sur l’Ile. Sans trop réfléchir, il décida de marcher vers la jetée. Alors que les mouettes riaient au dessus du port, quelques pêcheurs s’apprêtaient à partir en mer. Les moteurs ronronnant, annonçaient un départ proche. Deux hommes en ciré jaune s’affairaient à bord de leur petit canot. Tout semblait prêt. L’embarcation pouvait fendre doucement l’eau du port pour partir à l’aventure. Marc, lui, s’était engagé sur la jetée. La tête basse, les yeux pointés vers ses pieds et les mains dans les poches, il avançait sur ce qui ressemblait franchement à une impasse. Soudain, il entendit un bruit de moteur. Quand il se retourna, il aperçut deux hommes en jaune sur un petit bateau. Arrivés à sa hauteur, l’un des deux hommes, cigarette aux lèvres, lui envoya un salut énergique de la main. Surpris, Marc ne put réagir tout de suite. Alors que le bateau filait sous son nez, l’homme lui lança « Alors Marco, déjà revenu ! ». Et alors que Marc atteignait le bout de la jetée, le pêcheur, avant qu’on ne puisse plus l’entendre, ajoutait : « Lilly te manquait déjà ? ».

La surprise le laissa bouche bée. Il ne réalisa pas tout de suite, se croyant dans un rêve, avant de redescendre sur terre. Le salut du pêcheur lui avait fait l’effet d’un uppercut au foie lui coupant la respiration. Il était donc connu sur l’Ile, ce qui pouvait laisser croire qu’il avait l’habitude d’y venir. Etait-il un simple touriste ayant sympathisé avec ce gars quelques jours auparavant ? Avait-il l’habitude de venir passer ses étés à Yeu ? Etait-il plus que ça, un Islais ? Toutes ces questions avaient pris fin lorsque le pêcheur avait porté l’estocade d’un direct du droit dans la mâchoire le laissant littéralement KO. Qui était cette Lilly ? Une amie, sa femme, une maîtresse ? Cette personne était-elle à sa recherche depuis qu’il avait quitté l’Ile quelques jours plus tôt ? Pour trouver des réponses à ces questions, Marc allait devoir reprendre sa marche en avant.

Cette rencontre inattendue eut l’effet d’un coup de fouet sur le moral de Marc, lui qui, quelques minutes plus tôt, semblait avoir perdu le fil. Il allait devoir parcourir l’Ile à la rencontre de ses habitants dans le but qu’on le reconnaisse et qu’on lui raconte qui il était. Ensuite, seulement, il pourrait partir à la recherche de la fameuse Lilly. Pour optimiser son temps et ses recherches, Marc décida de louer un vélo. Sans perdre de temps et grâce à la carte de l’Ile qu’il avait pris de soin de demander à l’hôtel, il partit vers l’ouest, en direction de Ker Pierre Borny, accompagné de son nouvel équipier. Très vite, l’urbanisation s’effaçait pour laisser apparaître un paysage plus verdoyant. Marc espérait rencontrer des locaux. Pour cela, il pensait que le meilleur parti était de trouver des commerces : magasins de location, cafés, restaurants. Tout serait bon pour tenter sa chance. Seulement, plus il avançait, et plus il avait un mauvais pressentiment. Le chemin sur lequel il s’était engagé longeait la côte qui devenait de plus en plus sauvage. Aucun signe de civilisation à l’horizon. Mais Marc continuait d’avancer. Très vite, il atteignit la Pointe du But. Submergé par la beauté du site, il se sentit obligé de s’arrêter quelques instants. Alors qu’il avait pédalé comme un forcené depuis son départ, sans lever les yeux de sa roue avant, il pouvait profiter maintenant d’un magnifique panorama qui lui serrait le cœur.

Après avoir passé de longues minutes à contempler les vagues se fracasser sur les rochers, laissant derrière elles d’immenses gerbes d’écume, Marc décida de repartir. Pendant quelques instants, il s’était surpris à ne penser à rien. Le vide s’était fait dans sa tête et seul le paysage avait compté. La réunion de la nature et des éléments lui avait fait un bien fou et il disposait désormais d’une toute nouvelle énergie, prêt à continuer sa route. Au moment de repartir et de retrouver son fidèle destrier, il s’aperçut qu’il était loin d’être seul. Sa plongée en apnée, les yeux rivés vers le grand large, lui avait fait oublier la présence des vacanciers qui fourmillaient à présent sur tous les chemins de l’Ile. Remonté en selle, il décida de continuer le long de la côte sauvage, pour le plaisir des yeux. Sans s’en rendre vraiment compte, son objectif initial était en train de changer. Place à présent à la contemplation.

Il roulait sur les chemins côtiers. Les coups de pédale étant réduits au strict minimum pour ainsi avoir le temps d’apprécier toute la beauté du paysage. L’éclat du soleil sur l’océan l’éblouissait quelque peu et l’obligeait souvent à mettre sa main en visière pour se protéger. Il passa devant la pierre des Amporelles, mais devant la foule qui s’y agglutinait, décida de continuer sans s’arrêter. Les cheveux au vent, Marc souriait intérieurement. Il était maintenant dans un état second où le temps présent l’irradiait de bonheur. Plus loin, il aperçut une plage. Un regard sur sa carte lui indiquait qu’il s’agissait de la plage des Sabias. Il choisit de faire une halte. Après avoir trouvé un emplacement pour attacher son vélo, Marc descendit sur la plage. Assis sur le sable, il laissa échapper un long soupir. Quelques kilomètres sur l’Ile avaient suffit à lui faire atteindre un état de plénitude. Sorti de ses songes, ses yeux tombèrent sur une construction en ruines. Interloqué, il pressa le pas pour reprendre son trajet. En quelques tours de roue il atteignit le Vieux-Château. Le spectacle le laissa bouche bée. L’édifice avait certes subit l’assaut des ans mais il dégageait une sorte de puissance, de charme, qui le laissa sans voix. Assis sur un gros bloc de granit, il passa de longues minutes à contempler ce morceau d’histoire.

Il s’était laissé surprendre par la nuit. Mais en même temps, le coucher de soleil sur le Vieux Château avait été somptueux. La lumière dégagée en cette heure avancée de la soirée donnait à la scène un caractère magique, voire mystique. Non sans difficulté, il parvint à trouver son chemin pour rejoindre l’hôtel des Voyageurs. S’il avait été marin, il aurait pu s’orienter grâce aux étoiles tant le ciel resplendissait de tous ces astres. Mais il ne l’était pas. Il le savait depuis la traversée mouvementée sur le Châtelet le matin même. Parvenu dans sa chambre, il s’écroula sur le lit. Sur le dos, les bras en croix, il fixait le plafond intensément et retraçait dans sa mémoire toutes les belles découvertes de la journée. Il ne savait toujours pas qui il était, mais il savait une chose, il aimait cet endroit. Et c’est dans un état d’apaisement relatif qu’il s’endormit sourire aux lèvres pour sa première nuit depuis son retour sur l’Ile.

Il fut réveillé par le tintement des cloches de l’église. La nuit avait été d’une telle limpidité que Marc eut l’impression d’avoir dormi deux jours. Il était parfaitement reposé. Après une douche bien chaude et un petit-déjeuner copieux, il allait pouvoir explorer l’Ile de nouveau. Quelles surprises allait-il découvrir cette fois-ci ? Allait-il encore en prendre plein les yeux ? La mystérieuse Lilly ferait-elle son apparition ?

Il décida cette fois-ci de partir en longeant la côte faisant face au continent. L’heure était matinale et la route n’était pas encore prise d’assaut par les cyclistes et les automobilistes. Marc profitait de ces instants car le souvenir de la veille lui rappelait que ça ne durerait pas. Le soleil était de nouveau au rendez-vous et la température déjà douce. L’été était revenu au dessus du caillou. Le rythme effréné de la veille pour ses premiers tours de roues sur l’Ile n’était plus d’actualité. Marc profitait maintenant de chaque minute. Ainsi, il roulait tranquillement sur la route sinueuse le long des dunes et de la forêt de pins qui le séparaient de l’océan. Peu après la plage des Sapins, il choisit de bifurquer à droite vers le village de Saint Sauveur. A présent, Marc se laissait guider par ses envies. La route devint quelque peu vallonnée et l’animation grandissait au fur et à mesure qu’il se rapprochait du village. Légèrement essoufflé par l’effort, il en comprit la raison en arrivant au cœur de Saint Sauveur : c’était jour de marché. Sans hésitation, il décida de ranger son vélo sur le bas-côté. Il voyait là l’occasion de faire de nouvelles rencontres, se recentrant sur son idée initiale. En savoir plus sur sa propre personne. Le marché de Saint Sauveur était réputé et ce jour-là ne faisait pas exception. L’étroitesse des rues et l’étalage des stands des différents marchands créaient un goulet dans lequel s’engouffrait une foule impressionnante de badauds. Une nouvelle plongée en apnée s’annonçait pour Marc, mais cette fois-ci, c’était une véritable marée humaine qui l’attendait. Le jeune homme se jetait à l’eau même si le flot de personnes avait tendance à l’entraîner naturellement de plus en plus en avant. Par moments, il trouva l’occasion de s’arrêter pour reprendre quelque peu sa respiration mais aussi pour profiter et admirer le travail artisanal magnifique de certains exposants. Cependant, aucune tête connue ne se profila à l’horizon, ce qui au fond ne l’étonna pas. Ce qui l’angoissait quelque peu, c’était que personne ne le reconnaisse, lui. Mais après tout, même s’il était déjà venu sur l’Ile, rien n’affirmait qu’il ait déjà mis les pieds sur le marché de Saint Sauveur. De plus, le nombre très important de personnes compliquait sa tâche. Comment quelqu’un pouvait-il le reconnaître parmi tous ces visages, au sein de toute cette agitation ? Arrivé au bout du marché, la déception primait. Personne ne l’avait interpelé. Sa tentative n’était pas une réussite. Et maintenant il allait devoir faire tout le chemin inverse pour retrouver son compagnon de voyage.

La chaleur faisait son apparition, la foule était de plus en plus nombreuse et Marc plus déçu qu’énervé, supportait de moins en moins les bousculades qui ne manquaient pas de se produire au sein de l’allée principale. Enfin, les rangs se dégarnissaient peu à peu. Comme l’apnéiste qui aperçoit la surface de l’eau lors de sa remontée, les yeux de Marc s’illuminèrent d’un coup. Cette petite excursion avait été un échec mais il se devait de repartir de l’avant. Il s’apprêtait à ôter l’antivol de son vélo lorsqu’il entendit une voix appeler au loin. Sans savoir si cet appel lui était adressé, Marc, curieux, leva les yeux. Il aperçut un homme, la quarantaine, une barbe de trois jours et un petit pull marin noué sur les épaules. Marc se retourna pour regarder derrière lui mais ne vit personne. L’inconnu se dirigeait bel et bien vers lui.

L’homme, toutes dents dehors et les bras grands ouverts enlaça Marc et lui claqua quelques tapes amicales dans le dos. Surpris, Marc eut un réflexe de recul qui ne passa pas inaperçu aux yeux de son nouvel ami. L’échange commença et après que Marc eut évoqué les problèmes de mémoire dont il souffrait, l’homme lui proposa d’aller prendre un café. Il s’appelait Stéphane et venait passer quelques semaines de vacances sur l’Ile d’Yeu tous les étés. Il louait la même maison tous les ans, il y avait ses habitudes. Il proposa à Marc de s’installer sur la terrasse qui était surplombée d’un gigantesque parasol. Apportant les cafés, Stéphane eut un regard embarrassé. La discussion pouvait reprendre. Les deux hommes s’étaient connus sur l’Ile l’été précédent, lors de la soirée organisée sur le port pour la fête du 15 août. Quelque peu éméchés, les deux compères avaient entamé la discussion sur la relation entre les Islais et les touristes. Bien que ne partageant sensiblement pas les mêmes convictions, ils avaient passé un bon moment ensemble. Mais les deux hommes ne s’étaient jamais revus. Concrètement, ils n’avaient pas vraiment fait connaissance et Stéphane ne pouvait pas être d’une grande aide. Et lorsque Marc parla de la fameuse Lilly, Stéphane ne put que hausser les épaules. Marc était venu seul à la soirée et ils n’avaient pas abordé ce type de sujet tous les deux. Il prit alors un nouveau coup au moral. Après deux heures passées en compagnie de Stéphane, il le remercia. Il était temps pour lui de reprendre sa route. Dans un ultime sursaut, Stéphane lui conseilla de faire un tour à la crêperie du port de la Meule. Il se rappelait que Marc lui avait dit qu’il y allait de temps en temps, que c’était un endroit de l’Ile où il se sentait particulièrement bien.

Avant de remonter sur son vélo, il jeta un œil à sa carte. La Meule n’était pas très loin. Il ne lui faudrait pas beaucoup de temps pour y arriver. Cette fois-ci, le paysage défilait devant ses yeux sans qu’il y prête la moindre attention. Comme s’il était en pilotage automatique, ses yeux restaient figés, presque sans cligner, et son regard était sans équivoque, Marc était bel et bien ailleurs. Dans sa tête, les questions revenaient sans cesse. Qu’allait-il trouver au port de la Meule ? Allait-il rencontrer Lilly ? Pourquoi avait-il pris l’habitude d’aller dans cet endroit ? Et s’il était lui-même un Islais ?

Soudain il déboucha sur le port. Rien ne l’avait laissé présager et la transition fut assez brutale. La lumière était revenue dans les yeux de Marc qui avait vu ses pensées s’évaporer d’un seul coup. L’endroit était magnifique. Le port était constitué d’une petite crique, au sein de laquelle flottaient plusieurs petits bateaux de pêcheurs. D’un côté, une promenade longeait le port sur laquelle de petits cabanons avaient été installés. Au bout de l’allée, une cale à bateaux permettait les mises à l’eau. Un peu plus haut, trônait fièrement un phare qui indiquait sa position aux bateaux par ses scintillements réguliers. De l’autre côté du port, au dessus d’une falaise abrupte, apparaissait une verte prairie au milieu de laquelle se trouvait une petite chapelle d’un blanc éclatant. Le calme régnait dans le port et l’endroit incitait à la méditation, mais pour Marc, le moment n’était pas vraiment bien choisi. Il avait repéré la crêperie à l’entrée du port. Le restaurant s’appelait le Vagabond. Alors Marc sourit intérieurement, il y voyait là un signe du destin, lui qui avait l’impression de se laisser porter par les vents depuis son arrivée sur l’Ile.

Sans savoir pourquoi, son pouls s’accéléra au moment de pousser la porte. Sans doute avait-il le pressentiment que cette porte, close pour le moment, était la porte d’entrée dans sa mémoire. Après avoir hésité quelques secondes, il apposa la main sur la poignée, et l’abaissa. L’établissement était joliment décoré, mais ses yeux ne s’attardèrent pas sur la beauté des lieux. Il chercha une table où s’installer. La crêperie était très fréquentée, et pour cause, c’était le rush du déjeuner. Tout de même, il trouva son bonheur non loin du comptoir derrière lequel une jeune femme brune, avec un tablier noir, avait tout à fait l’air d’être la serveuse. Soudain, leurs regards se croisèrent et le visage de la serveuse s’illumina. Un sourire radieux se propagea sur ses lèvres et c’est tout son visage qui étincelait de bonheur. Lilly ? Se demanda notre amnésique. Il n’eut pas le temps de se poser longtemps la question : la jeune femme marchait dans sa direction. Son cœur tapait de plus en plus fort dans sa poitrine et battait maintenant la chamade. Alors que la serveuse se tenait face à lui, son sourire n’ayant pas quitté ses lèvres, Marc resta immobile, incapable d’aligner deux mots.

  • « Salut mon grand ! Déjà de retour ? Je te manquais tant que ça ? » lança la jeune femme.
  • « Bonjour », répondit Marc sans réellement desserrer les dents.
  • « Eh ! ça ne va pas ? Tu n’as pas l’air dans ton assiette. »
  • « Je … J’ai des problèmes de mémoire, à cause d’un accident. Je ne vous reconnais pas… »
  • « Ah ah ! Tu me fais marcher, avoue ! »
  • « Non, je vous le jure, je ne sais pas qui vous êtes. D’ailleurs, je ne sais même pas qui je suis. »
  • « Mais Marc, c’est moi, Emilie ! »
  • « Lilly ? »
  • « Euh… Non. Emilie, désolée. » répondit-elle en ouvrant de grands yeux ronds. « Navrée, je dois aller servir les clients. Je finis mon service dans une heure, attends- moi sur le port. Tu veux manger un morceau ? »
  • « Non ça ira. Juste un café » rétorqua Marc.

Alors qu’Emilie, dans son tablier noir, tournait les talons et retournait servir les clients, Marc resta coi, abasourdi par cette nouvelle rencontre. Emilie n’était pas Lilly. Mais elle n’était pas une inconnue non plus. Au vu de sa réaction, ils devaient même être proches. Alors qu’elle lui amena son café en même temps que les desserts pour la table voisine, elle lui sourit de nouveau mais une pointe d’inquiétude s’était glissée au fond de ses yeux.

Il avait bu son café d’une traite et avait laissé un billet sur la table en guise de pourboire. Marc était à présent assis sur les rochers, près du phare surplombant le port de la Meule. Cela faisait plus d’une heure qu’il attendait et normalement, Emilie ne devait plus tarder.

Soudain il sentit une main sur son épaule. Le regard bienveillant de la jeune femme se posa sur lui. Elle prit place à ses côtés sur les rochers. La légère brise qui soufflait faisait danser ses longs cheveux sur ses épaules. Marc répondit aux questions qu’elle lui posait. Il décrivit son parcours depuis son accident, comment il était parvenu sur l’Ile d’Yeu, le pêcheur, Lilly, Stéphane, le Vagabond. Plein de désarroi, le cœur serré et les larmes aux yeux, il avoua sa peur de ne jamais retrouver ses souvenirs, son identité, sa vie. Alors qu’elle l’avait écouté sans l’interrompre, Emilie attrapa sa main et prit la parole.

  • « Je vais essayer de t’aider Marc. Je ne sais pas si tu retrouveras ta mémoire mais je vais tout te raconter. Toi et moi, on se connaît depuis tout petits. Tous les deux, nous sommes des Islais. Nos parents étaient voisins, et nous, on passait tout notre temps ensemble. On a grandi ici. On a joué aux aventuriers, on a appris à nager, puis à pêcher, on rigolait, tout le temps. Rien ne pouvait nous séparer. Mais quand on grandit, ça devient de plus en plus compliqué de rester sur l’Ile. Pour faire des études, on a rejoint le continent et nos chemins se sont peu à peu éloignés. Moi, j’ai fait des études de commerce. Mais finalement ça ne m’a pas trop plu. Je reviens sur l’Ile tous les étés pour faire les saisons. Toi tu es parti à Nantes, à la fac de psycho. Depuis tu as créé ton Cabinet. Ca marchait plutôt bien aux dernières nouvelles. Mais comme tu es toujours amoureux de l’Ile d’Yeu, tu reviens tous les étés y passer quelques semaines. Un jour, on s’est recroisés, ici, au Vagabond. Si tu savais comme j’ai été heureuse ce jour-là de te revoir. Par la suite, tu es passé presque tous les jours prendre un café. Parfois on se retrouvait le soir sur le port, après mon service, et on refaisait le monde tous les deux» expliqua Emilie d’une voix douce et posée.
  • « Cette Lilly, tu la connais ? Qui est-ce ? » l’interrompit Marc.
  • « Ecoute, un été, quand on avait une quinzaine d’années, tu n’arrêtais pas de dire et de crier à tout le monde « I love Yeu ». Puis tu t’es mis à l’écrire partout, mais pour apporter une petite touche mystérieuse, tu as transformé le « I love Yeu » en « ILY » en reprenant les initiales. Tu l’écrivais sur le sable avant que les vagues ne viennent effacer le message, tu le gravais sur les troncs d’arbre. C’était devenu un jeu. Mais je savais qu’au fond de toi c’était bien plus que ça. Tu étais vraiment amoureux de l’Ile. Je savais que jamais ce lien ne serait coupé. Je savais que tu reviendrais toujours ici. Parce que tu t’y sens bien. Parce que c’est ici que tu as grandi. Parce qu’ici, c’est ta vie. Enfin, en grandissant, ILY est devenu Lilly. Simple personnification de la relation que tu vis avec l’Ile, comme dirait un psy !» lança-t-elle d’un ton taquin tout en lui décochant un clin d’œil.
  • « Donc Lilly n’existe pas ? »

Emilie ne répondit pas. Sans le regarder, elle posa sa tête sur l’épaule de Marc. Un long silence s’installa entre les deux amis. Les yeux fixés vers l’horizon, Emilie devait se remémorer les souvenirs de son enfance, partagée avec lui. De son côté, un sourire s’afficha dans les yeux de Marc. Difficile cependant de savoir ce qu’il avait en tête exactement…