Mademoiselle Pink – Thérèse Fournier

Mademoiselle Pink – Thérèse Fournier

                Mademoiselle  Pink.

 

Lorsqu’on chuchotait le nom de Mademoiselle Pink, dans les couloirs lambrissés de la banque genevoise, c’était le branle-bas de combat.

Ce lundi de mai 2016, Charles Bernon demanda à Lorelei de lui apporter le
« dossier Pink ».

Il consulta la fiche comptable, plusieurs millions étaient sortis la veille pour l’achat d’un domaine viticole dans le Médoc.

Il appela la caisse pour s’assurer que de nouveaux millions étaient disponibles. Cette cliente hors norme exigeait en effet qu’en une heure des sommes folles soient disponibles en liquide. Il attendit toute la matinée. Le début  de l’après midi, lorsqu’on annonça que la Mercedes rose stationnait devant la banque. Ca n’était pas Mademoiselle Pink, mais  Monsieur Blue son secrétaire.

*

Elle apparut sous le tapis de cumulus décorant le ciel de pompons blancs, petite tâche floue se transformant bientôt en tapis vert-grisé strié de lignes tremblant sous le soleil, sur l’immensité bleue de l’océan.

Elle longea l’île par l’ouest, survolant un assemblage de rochers noirs comme un sous-marin éclaté.

–        Alpha – Mike, prêt à atterrir.

–        Charlie, pour Alfa Mike, atterrissage en piste 14, vent plein travers  à 15 nœuds.

*

La cockpit du Cesna 172 s’ouvrit, une valise rose en tomba, puis une femme se déplia et en descendit. A n’en point douter c’était elle, bottes de cuir traversant la piste, cheveux noir jais tourbillonnant au vent.

Augustin lissa sa mèche en se regardant dans la vitre, souffla pour se donner du courage et alla à sa rencontre.

–        Mademoiselle Pink ! dit-il en lui tendant la main. Je suis Augustin Delage…

–        Augustin c’est vous ? dit-elle dans un français presque sans accent, en enlevant ses lunettes.

Et elle éclata de rire, d’un rire en cascade qui illuminait son visage, faisait briller ses yeux en goutte d’eau et découvrait sa magnifique dentition blanche.

-Enchantée, Augustin ! Votre père connaît  mon père. Et je crois que nous avons le même âge !

–        Oui, dit Augustin en rougissant. Il lui ouvrit la porte de la Méhari. Ici à l’île d’Yeu, il y a très peu de voitures.

–        J’adore ! dit-elle en s’asseyant. Allons-y ! Augustin démarra et Mademoiselle Pink se hissa sur le siège.

–  Plus vite Augustin, plus vite ! dit-elle alors que la Méhari sautait sur la route bordée d’ajoncs, traversait Saint Sauveur à vive allure et passait, dix minutes plus tard, le portail de bois blanc de Ker René.

*

En ce mois de mai 2016, Augustin était venu se réfugier à Ker René pour réviser ses examens. Il passait toutes ses vacances à l’île d’Yeu depuis son enfance. Il savait que là, dans ce microclimat d’ajoncs et de cyprès, il travaillerait dans les meilleures conditions. L’an dernier il avait été admissible à Ulm. Cette année il intégrerait.

Et puis la veille son père l’avait appelé. Il devait absolument aller chercher Mademoiselle Pink à l’aérodrome, fille unique de son ami Gao Pink, officier de  marine devenu milliardaire dans l’immobilier lorsque le parti leur avait enjoint, dans les années 90, de faire entrer la Chine dans l’ère capitaliste.

–        Mais Papa ! Je dois réviser ! Je n’ai pas une minute !

–        Ne t’inquiète pas,  Mademoiselle Pink est très indépendante, elle vient d’acheter une propriété vinicole à Bordeaux, et elle a des tas de projets pour l’île… tu lui demanderas…

–        Je ne parle pas chinois !

–        Ecoute, je ne te demande qu’une chose : tu  vas la chercher à l’aérodrome et tu l’installes dans notre chambre. Son secrétaire particulier arrivera dans la foulée. Madame Cadou s’occupe des repas. Pour le reste tu fais ce que tu veux…

*

C’est ainsi que la longue demeure îlienne posée sur une lande bordée de blocs de granit, surplombant l’anse des Vieilles,  abrita, cette  année du singe « où tout peut arriver », le couple le plus improbable que l’on ait pu  imaginer. La  fille hyperactive d’un milliardaire chinois et le fils d’un diplomate français promis aux ors de la République – qui ne sont jamais très dorés, on le sait.

*

Mademoiselle Pink était, comme l’avait promis le  père d’Augustin, très indépendante. A peine arrivée, elle alla chercher Monsieur Blue en Méhari, aussi déplacé sur le pont arrière du ferry Saint Sauveur, avec  son costume turquoise, ses lunettes Gucci, et l’inévitable mallette rose, qu’une tortue au Groenland.

Augustin l’installa dans l’aile contiguë à la sienne.

Après une  séance de Taï Chi au lever du jour, face au large, et un  petit déjeuner de riz et de poisson,  Monsieur Blue disparaissait devant son ordinateur. Surveiller les marchés. Investir.

*

Mademoiselle Pink était tout aussi affairée mais dans un autre style. Lorsqu’Augustin, après un café au lait bu debout dans la cuisine, traversait la prairie devant la maison en tenue de footing, pour regagner les chemins de la lande bordant l’anse des Vieilles,  Mademoiselle Pink faisait son Taï Chi. Il devait être 08h30 et le soleil allongeait l’ombre du vieux cyprès. Ils se saluaient de loin. Lorsqu’Augustin revenait en courant de Saint  Sauveur – il préférait courir sur du plat -, il la trouvait attablée devant une tête de poisson cuite dont elle suçait, du bout des ongles, les moindres cartilages. C’était bon pour la peau – lui expliqua-t-elle et de fait la sienne était lumineuse.

Un jour elle lui dit qu’elle avait un cadeau pour lui. Elle ouvrit sa main : au centre de sa paume roulait l’oeil blanc du poisson.

–        Pour la chance ! dit-elle en riant.

Augustin  n’eut d’autre solution que de le gober dans un sourire.

Lorsque « la question des nationalités au cœur de l’Europe du dix-neuvième siècle (1814-1871) » et la « France de 1939 à 1995 », sujets qu’il révisait pour la composition d’histoire du concours de Lettres, lui donnait une seconde de répit, il pensait à Mademoiselle Pink et se demandait ce qu’elle pouvait bien faire, toute la journée, a vélo, avec un sac à dos et un pique-nique.

Un jour il le lui demanda :

– je copie l’île d’Yeu ! répondit-elle en riant.

Et elle sortit de son sac à dos un cahier de feuilles à gros grain.

–        La chapelle de la Meule ! Le vieux château ! La pointe du Châtelet ! Le Grand Phare ! s’exclama Augustin.

L’ile  d’Yeu défilait sous ses yeux, croquée d’un coup de crayon vif et sûr.

 

*

Un ordre immuable s’était instauré à  Ker René, aboutissant le soir, à 20h30, à un dîner en commun qui réunissait Augustin, Mademoiselle Pink et son secrétaire. Madame Cadou s’entendait avec son cousin Beau Chiron qui partait la journée durant avec son caseyeur et lui ramenait des soles, des lottes et autres bécassines, loubines et meuils, des têtes au kilo – pour le chat, expliquait-elle. Beau Chiron déchargeait deux fois la semaine des cageots de tomates, de pommes de terres, oignons et blettes rouges devant la porte de la cuisine. Madame Cadou cuisait le pain au four.

Les assemblées étaient gaies, Monsieur Blue mangeait en général très vite et se retirait. Et Mademoiselle Pink racontait à Augustin sa sévère vie d’enfant unique à Qingdao, capitale de la bière Tsing Tao et station balnéaire à 600 kilomètres au Sud-Est de Pékin, son père lui interdisant tout, la forçant à se consacrer exclusivement à l’étude.

–        J’adorais une seule chose : l’été à l’île de Lingshan Dao, à quelques milles de Qingdao, chez mes grands-parents les bains d’algue, la vie pieds nus… Lingshan Dao c’est comme ici ! Naturel !

*

Tout aurait pu continuer ainsi pour l’éternité si l’année du singe n’en avait décidé autrement. Un soir, il devait bien être minuit, Augustin fut réveillé par un bruit  qu’il n’arriva tout d’abord pas à identifier. Un miaulement long, comme celui d’un chat, qui s’interrompait et reprenait. Il se leva et sortit : c’était pleine lune et la nature était sertie d’ombres bleutées, calme, sans un souffle d’air et mystérieuse. Le bruit venait de la chambre de ses parents. Il monta. La porte était entrouverte : allongée nue sur son lit au milieu de liasses de billets éparses,

Mademoiselle Pink sanglotait. Ses longs cheveux noirs de jais recouvraient son dos jusqu’à la taille et découvraient un joli sein en poire. Augustin resta  interdit devant tant de beauté surréelle. Le parquet craqua, elle redressa la tête et Augustin se plaqua dans l’ombre.

Quelle était le drame secret de Mademoiselle Pink ? Pourquoi ces sanglots ? Le lendemain matin une limousine noire vint les chercher, elle et son secrétaire.

  • Augustin, j’ai rendez-vous à la mairie… à Port Joinville… Peut-être qu’après je pars. Vous m’attendrez quand même à diner, ce soir ?
  • Bien sûr…
  • Je peux vous embrasser ?

Et en disant cela elle se pencha sur Augustin et déposa sur ses lèvres un baiser.

*

Augustin travailla mal ce jour là. Il ne cessait de penser à Mademoiselle Pink. En fin de journée un bruit de moteur le fit sortir sur l’esplanade : un petit avion tournait haut au dessus de Ker René, il mit pleins gaz et dessina un coeur dans le bleu du ciel.

*

– Vous avez lu ça, Monsieur Augustin ?

Madame Cadou lui tendait l’exemplaire d’Ouest-France. Il le prit et lut :

 » Île d’Yeu : une délégation chinoise menée par la femme d’affaire Li Pink a rencontré la semaine dernière le maire de l’île d’Yeu Monsieur Bruno Noury. L’idée est de réaliser une copie conforme de l’île d’Yeu sur l’île de Lingshan Dao au large de Qingdao, capitale de la bière Tsing Tao et station balnéaire à 600 kilomètres au Sud-Est de Pékin.

Une cohorte d’architectes a déjà parcouru les rues de Port-Joinville pour un audit  technique de la ville. Une commission doit se réunir pour  sélectionner les différents lieux à reproduire. Monsieur Noury doit exprimer son avis sur la question. »

 

En lisant cela Augustin sentit le sang battre dans ses tempes. Il remercia Madame Cadou, s’assit à sa table de travail et rédigea cette lettre :

« Monsieur le Maire,

Cadaqués est en passe de devenir un village de vacances dans la baie de Xiamen, au sud de la province du Fujian, face à l’île de Taiwan.

Le petit village autrichien de Hallstatt, a été cloné au fin fond de la province de Guandong.

La petite ville typique d’Angleterre de Thames Town a été copiée dans la région de Shanghaï.

Dans la province chinoise du Zheijang, à 200 km au sud-ouest de Shanghai, Tiandu Cheng reproduit Paris, avec une tour Eiffel de 108 mètres et des rangées d’immeubles haussmaniens…

Reproduire ce qui est beau, la tendance n’est pas nouvelle, de la basilique Saint-Pierre de Rome clonée à Yamoussoukro, en Côte d’Ivoire ou en plein centre de Montréal au Canada. Du château de Versailles avec ses reproductions partielles ou complètes en Allemagne, le château de Herrenchiemsee que fit construire Louis II de Bavière, en Autriche, le château de Schönbrunn, en Italie, le palais de Caserte près de Naples, au Portugal, le palais de Queluz près de Lisbonne.

Il ne s’agit donc pas de condamner ce processus de reproduction multiséculaire, mais bien plutôt de se demander si l’être humain réussira un jour à capturer l’âme d’un lieu sans lequel il n’est qu’assemblage hétéroclite.

Concernant l’île d’Yeu, j’affirme haut et fort que «  Port-Joinville + le vieux château + Saint Sauveur + l’église de la Meule » n’est en aucun cas égal à l’île d’Yeu. L’île d’Yeu est un alliage autrement plus subtil, une rencontre heureuse et unique entre la terre, l’océan et l’histoire de l’homme au fil des siècles, à 46.705 de latitude Nord et  2.332 de longitude Ouest.

Que les contrefaiseurs, copieurs et cloneurs de tous poils tentent d’attraper le monstre sacré, ils n’en saisiront que quelques plumes qu’ils auront beaucoup de mal à faire passer pour l’original.

Signé : Augustin Delage »

*           *

Augustin Delage envoya sa lettre au maire. Elle fut publiée dans la presse régionale et eut l’honneur de la rubrique « débats » du « Monde ». En juin il passa le concours d’Ulm et intégra major. Quelques années plus tard il passa le concours de l’Ena.

A l’âge de 30 ans il créa une commission spéciale à l’Unesco qu’on baptisa la commission Delage-Pink ; en plus de défendre le patrimoine universel et immatériel de l’humanité, elle donnait voix à celui que l’imagination humaine, en son incommensurable volonté reproductrice, menaçait, a un moment donné, d’être dupliqué le plus vulgairement qui soit. La commission donnait âme, cœur et  esprit aux projets les plus loufoques. Surtout, elle établit un droit d’auteur des lieux, qui imposait qu’un pourcentage des sommes investies dans la réalisation de ces projets était directement reversé dans un fonds social.

Chemin faisant, Augustin Delage et Mademoiselle Pink furent heureux et eurent beaucoup d’enfants.

Île de Saint Barth.           2016.