Nice, hier assassinée – Nathalie Dubath

Nice, hier assassinée – Nathalie Dubath

Nice, hier assassinée

 

Ile d’Yeu,  au fond des yeux la mer. Au fond de la mer les poissons ;

entre les algues ils voguent, sous les vagues que le vent façonne à son image ils ondulent. Sur le sable de la plage des Soux, une nouvelle :

 

Un Il et une Elle

 

Moi assise là, en robe de chambre grosse et vieille je me souviens.

 

ELLE : Installée dans le fauteuil bleu du ferry, elle attend le départ. Elle n’est ni très grosse ni très vieille, elle savoure cette impression. Le temps qui passe et ses effets sont comme une ombre, elle le sait déjà, malgré son âge en équilibre stable entre passé et futur.  Des pointes de jeunesse existent encore, surtout lorsque le cœur bat plus fort que d’ordinaire.

Le cœur ne vieillit pas. A peine cette pensée s’est-elle glissée dans sa tête, entre les images imposées de la télé où le sang des plantes jaillit si on les cueille, qu’elle sent la présence imposante d’un passager à peine assis derrière elle.

Comment se fait-il que certaines personnes soient plus denses que d’autres ou du moins plus troublantes ?

Et, c’est parti, encore un plongeon dans des considérations philosophiques qu’elle aime,  elle oublie le passager.

 

Lorsque le bateau approche de l’ile, elle remarque tout de même l’acuité avec laquelle l’homme-passager scrute les côtes qui s’approchent du bateau. A la fin de son regard elle constate qu’il est habillé de noir.

 

IL : C’est un homme corbeau et s’il en est ainsi, c’est en souvenir d’une femme. D’une femme qu’il a aimé. Passionnément. Sur l’île d’Yeu. Il y a 10 ans. Elle s’habillait tout en noir, par tous les temps. Une femme corbeau, corneille.

 

L’homme revient sur ses pas, sur leurs pas pour la première fois depuis 10 ans. Le lendemain matin, il s’installe sur la plage de Ker Châlon, ce sont lecture, rêverie, imaginaire des souvenirs dans la chaleur de l’île d’Yeu. Il est danseur l’homme corbeau et il voit sans cesse des mouvements dans sa tête. Après avoir été touché par un dos dont la peau blanche laisse entrevoir des vertèbres comme soudées, il imagine une scène : des dos nus sous la lumière crue des projecteurs. Toute sorte de dos : fripés, plissés, glissés, grands, gros, gras, jeunes, vieux. Immobiles. Alignés. Et, pour leur donner vie des mains. Chaque main se posant sur le dos d’à côté. Do do do do do do Main main main main main main. Comme une mélodie du contact. Du lien. Longtemps, lentement. En silence, en musique. Vite. Juste des dos et des mains. La mélodie du toucher à travers les âges.

 

Une autre rêverie l’emporte soudain, alors qu’il avait cru revoir la corneille au loin ouvrir ses ailes en arrivant sur le sable. Elle raconte la transformation. Ce qui se transforme ne sera plus jamais comme avant. Plus jamais.

 

Après qu’un camion conduit par un non-humain a traversé ta vie, tu n’embrasseras plus jamais ta femme et ta fille.

 

Après qu’un chirurgien ait opéré avec trop de zèle la tumeur au cerveau de ton fils, il ne pourra plus jamais t’exprimer sa pensée, plus jamais.

 

Une fois que la corneille (elle revient dans ses pensées sans même qu’il s’en aperçoive) s’est envolée de ta vie, elle ne posera plus jamais dans ton lit ses soupirs de nuits enfiévrées. Il s’aperçoit soudain qu’afin de conserver à jamais le pli de ses caresses, il a décidé un jour de s’habiller en noir, pour toujours.

Lorsqu’ils s’aimaient il s’habillait de noir, parfois, juste pour ressentir ce qu’elle vivait dans cette enveloppe de nuit.

 

Sans le vouloir vraiment, dès qu’une ombre de paupières aperçues lui rappelle la corneille, il replonge.

Non seulement dans la vague de la plage de la Vieille où tout deux flottaient mains sur mains et dos sur dos malgré l’eau froide, mais il replonge d’un coup, presque froidement, dans cet été d’amour où le Vieux Château était le palace 5 étoiles, écrin de leurs baisers dans les temps du vent.

Il aurait bien aimé continuer de  ressentir voler en lui la corneille grâce à la paupière d’une femme aperçue dans le ferry par exemple, mais se dit-il  « je ne vais pas pouvoir  convoler deux fois dans ma vie exactement de la même façon et au même endroit. Les vents sont toujours différents. »

Encore allongé sur la plage de Ker Châlon, il se souvient, lui corbeau noir sur le sable blanc sa corneille contre son oreille. Ils avaient tellement ri en découvrant qu’ils reposaient leurs plumes à la plage des Ovaires. Sans doute une expérience unique au monde se sont-ils dit à l’époque.

Qui a choisi ce nom ? Et pourquoi ? Et quand ? Des questions restées sans réponse. Ils ont ri aussi à la plage de la Pipe et se sont embrassés longuement, leurs plumages noirs imbriqués,  sur la plage de la Raie Profonde.

 

Ils aimaient regarder et admirer l’église de Saint-Sauveur, surtout juste après un virage, elle offre l’image de  sa tour carrée blanche  découpée dans le ciel bleu. Blanc sur bleu. Mariage idéal. Bonheur de l’instant.

 

ELLE: Elle revoit l’homme en noir à côté du phare du même nom après avoir fait une belle et grande balade à vélo. Son fils a soif et elle cesse de le regarder, elle cherche à boire pour son enfant.  Lorsqu’elle redresse la tête, elle ne le voit plus.

 

Elle entend juste croasser et soudain elle voit un corbeau lumineux sous le soleil s’envoler vers le large. Mais, n’est-ce pas une corneille brillante dressée  au somment du phare ?

 

Le vent chante fort à ses oreilles, il est temps de rentrer.

 

Fin du souvenir je me lève, je sers ma robe de chambre noire un peu trop fort. J’ai mal.

 

 

FIN