Oiseau – Pierre Deaugue

Oiseau – Pierre Deaugue

 

Oiseau

 

Bon, je reprends. Un – deux – trois – quatre – cinq – six – sept – huit –
neuf –… Pffff ! Ouhdiou de portable !
Il se croit tranquille, allongé et bien couvert sous sa vareuse. Allongé sur
la terre humide, ses mousses et ses herbes fraiches, respirant ses
mélanges vifs et subtils. Son parfum ce matin. Sur une falaise pas trop
haute de la Redoute, en gardant sur sa droite les Sables Rouis. Le coin
idéal pour observer l’horizon, la crête des vagues, une houle d’Ouest
lointaine, creuse et majestueuse, avant qu’elle ne s’abatte ou n’explose,
vague après vague, l’une après l’autre, inlassablement.
Il se sent seul à palper le rythme cardiaque de l’océan, régulier
inexorablement, mais différent chaque heure et chaque jour qui passe.
Seul en quête de quelque loi sublime qu’on découvrira peut-être…
Mais voilà, son téléphone vibre et l’extrait de son refuge abstrait.
Bien sûr trop tard ! C’était Vinc, croisé ce matin ! Vinc, c’est Vincent
O’Brien de Palma de Majorca y Antigua.
Un nom, inventé, certes un peu long, mais représentatif de ses
navigations. Un autre rêveur inlassable réfugié sur cette terre en mer,
notre île.
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Il le rappellera quand il en aura fini ! Quand le soleil aura franchi l’axe de
la houle pour le ravir des opalines vertes et blanches des rouleaux à
l’instant qu’ils déferlent.
Bon, je reprends. Un – deux – trois – quatre – cinq – six – sept – huit –
neuf – dix – onze – TOP ! Une, deux : une forte suivie d’une forte et
puissante. La fournée suivante, je comptai neuf TOP trois : une puissante
puis une forte et puissante, puis une forte ! Et la série d’après douze plus
une. Et la suivante dix-neuf plus une ? J’ai dû râter une marche… Mais la
suivante se révéla à dix-sept TOP une, Et, ensuite neuf TOP deux !!! Bon !
Avant l’appel de Vinc _certains disent Vince, d’autres Vainc, et Vin le
soir… même le midi !_ tout allait bien. Il fait chier ce Vainche à niquer
mes stats…
C’est un matin idéal de mi-Mars. Le ciel est bleu avec des
cumulus épars à déplacements rapides, un vent en altitude qui n’envie
rien à celui qui fouette les vagues. L’air est frais, le vent est grand frais, la
mer est forte peu de temps avant d’être pleine. Tous les verts sont là, des
mousses et des lichens, des touffes, des herbes plus hautes, des taillis
d’ajoncs tassés par les vents d’hiver ou s’entremêlent les pousses jeunes
des chèvrefeuilles téméraires. Tout ça ponctué des oranges et des gris sur
les pierres, des jaunes des pousses, et des roses des fleurs rases. L’odeur
est maritime, un mélange d’écume, d’embruns et de vapeurs, que le soleil
vif assemble en parfum sauvage et que le peu de terre à peine humide
capte et conserve dans les restes de la rosée.
Au loin la houle moutonne, profonde et creuse, avec des crêtes
volontaires sans être furieuses, qui déferlent assez pour dessiner des
tiretés blancs jusqu’à l’horizon. Toute une géométrie d’un désordre
apparent qui installe en des repères déterminants quelques vagues plus
hautes et plus puissantes, dont le rythme est ce matin-là, comme tant
d’autres, l’objet de sa quête, de sa prévision logique, de la quête de la loi
suprême quoique qu’improbable, qui dit ce qui fût, doit être et sera.
(pffff ! ben Oui, eh oui !).
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Le soleil frappe par le côté les moutons qui moutonnent. Mille petites
ombres complexes génèrent les mille blancs de l’écume qui répondent
sans ternir aux mille verts de la grève.
Encore une heure et le soleil franchira l’axe virtuel de la houle. Alors les
langues des rouleaux s’illumineront dans une opalescence bleutée
mélangée de vert pâle, blanchie des mille bulles qui deviendront l’écume
un instant plus tard. Inlassablement, inexorablement.
Il attendra encore cette heure-là pour partir. Abandonnant la loi sublime
qu’une fois encore il n’a pas percée.
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Je m’étais établi bien avant déjà, un genre de classification pour
coter la nature des lames de houle, puis des vagues, par mer belle et par
mer forte. En clair, il y a la vague Normale, la vague Forte, parce qu’elle
claque les rochers, la Puissante, parce qu’elle les submerge, et la Forte et
Puissante qui explose et submerge les roches depuis que… la dérive des
continents les exposent. Et, il y a le rythme des séquences ponctué par les
grosses vagues. Tout cela est consigné sur un petit calepin, et deux à cinq
pages suffisent pour une séance d’une ou deux heures. Et ça donne par
exemple :
16032015 / ciel Bleu Cum. Vent 7 mer forte P13:48 C53 / TOP1=
11:20//10N !1P-2FP//9N !1F-1FP-2P//12N !1F//17N !1F//19N !1P//
12N !1FP-1F//10N !1F-2FP// et ainsi de suite jusqu’à STOP=13:55/
L’heure suivante passa ainsi, ponctuée toutes les deux à trois minutes par
mes notes gribouillées. Bon. Le soleil a franchi l’axe magique. Je rentre. Et
pour une fois, je ne traine pas à abuser du charme inouï, inouï…
« Tu m’as appelé ?
– Ben ouais ! C’était urgent.
– Quoi?
– En fait il arrivait ce midi. Donc il est arrivé, donc t’as raté, cong !
– Ah merde ! Et vous êtes où là?
– Moi chez moi, lui chez Mitchief. Donc conférence à 17h à l’Escadrille.
– J’n’aurai jamais fini… Faut que je trie, que je mouline. Mes stats (Stic)
– C’est ce qu’on a dit !
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– Bon, ben… à toute allure. »
Lui, c’est Léonard dit de la Jocunda da Vinci code Chambord !
Surnommé ainsi, (çà m’amuse quoi !), en raison de la brillance de son
génie _outre l’étendue de son réseau de savants « cosmo-rêveurs »
jusqu’au bout de la Cordillère des Andes chiliennes, lui-même vivant
près d’Orléans. Pfff ! Quand on est pressé, on dit Lé ou Léo.
Quant à Mitchief, c’est plus simple, c’est Michelle des cafés du Bourg et
du Port et de Saint-Michel Chef-Chef.
Il y a aussi Johnny, Septime, Sir Lawrence, et la Pieta, dans notre petit
Club.
Mais patience, vous en saurez plus au bistrot !
17h00 (GMT+1) à L’Escadrille
Lé de la Jocunda etc. était déjà assis avec Mitchief et Sir Lawrence – car
tout est écrit effendi. Aussi je m’inclinai en tendant les bras dans une
incantation déférente.
« Ahhh ! Jedï, te voilà. T’as râté mon bateau ? »
Jedï, c’est moi, qu’on appelle aussi Moi car c’est vous c’est moi, ou
Delacroix du Bas-Poitou itou. En fait, je me prénomme Jean.
« Ben, Lé etc., je bossais !»
Je les embrassais sans perdre le temps de lever un doigt, car « Un thé
Françouais, merci ! » quand Vinche O’Brien etc. entra d’un pas lourd de
bottes de motard bois sans soif, accompagné de son jeune fils.
« Salut O’B ! Tiens ? Joyeux ! Ohhh il est là aussi. »
Joyeux en gros, ce sont les nains, nos enfants, ou les enfants en général, je
vous fais grâce de la référence.
(à part : Je vous préviens, il va falloir suivre, si vous comptez aller au
bout de votre lecture !)
« Salut les Gars Prômpts », dit-il. Il faut reconnaître qu’il est plus concis
que nous, ou que Moi, différent du Nous que nous emploierons plus
tard.
Mais revenons à nos moutons…
« Bon alors, je suis content qu’on soit presque tous là, car y’a plein de
trucs nouveaux … »
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Nous.
Je m’apprêtais à vous le dire quand vous vous interrompîtes pour avaler
une gorgée de chepasquoi ou pour vous calmer…
Nous, c’est notre petit club d’une douzaine d’huitres, douze membres
bienfaiteurs et quelques attachés, pas forcément pressés. Et notre petit
club est une association toute fraîche baptisée « NousVagues ». Je laisse
aux linguistes le temps de rêvasser quelques instants sur le sens infini, et
inoui, inoui… que cette dénomination permet !
« NousVagues » fut fondée par D’Orléans et Moi, donc Nous, (vous me
suivez ?), avec l’idée de constituer un genre d’herbier des vagues,
(NDLR : rien à voir avec le Gerbier des Joncs) des humeurs de l’océan. Lé
connaissait pas mal d’ingénieurs de haute volée _c’est-à-dire la dernière
de l’escalier_ et pas mal de langues, à commencer par celle de
l’espagnole, sa femme, et çà, dans le monde entier _qu’on appellera plus
tard le « mondier » pour gagner du temps ! En fait, C’est l’expression
concise saisie au hasard d’un troisième pastis par notre O’Brien un soir
d’hiver. Nous, s’est mis en quête de rapprocher des données
d’observations. (Pfff ! faut l’écrire pour le croire !).
En résumé, pour y voir plus clair, c’est comme si on se demandait si,
quand çà tremble ici, que çà « érupte » là, que çà « tsuname » là-bas, et
que finalement çà « maussade » dans le Suet ; si… y’a quelque chose qui
relie tout çà ! Un genre lien interactif ! Evidemment…
On en était donc à Escadrille 17h17, après embrassades et tapes, livraison
de breuvages divers, blagues à deux balles, sourires et sourires en coin,
clins d’oeil, et…silence.
« Quoiqu’est-i donc nouveau ? Chambord», introduit Effendi, dans une
imitation supposée parfaite d’un patois imaginé par un exquis parisien
ethnologue.
« On débriefe, comme d’hab !», répondit Vinci code, d’un ton pointu
voire snob que permet la hauteur de son génie abstrait. Notons toutefois
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qu’il est teinté d’un petit fond d’accent du Midi, qui me permit d’infiltrer
un « putain cong ! » très à propos pour détendre le stress naissant de
l’impatience de l’auditoire. (Pfff ! je vous jure !)
« Justement Delacroix, ou en est-on des stats (Stic)?
– Justement…
– Attends ! Sur le sujet, Chile (con carne) insiste pour qu’on localise
précisément les coordonnées du point d’observation. (Oui, c’est bien
celui des Andes chiliennes, autre bienfaiteur).
– Je te signale qu’on a au moins trois ou quatre postes d’observations !
Nord Châtelet pour la houle de Nord, Noroît, et Ouest, la Pierre
Branlante pour la Sud et Suroît, et Les Corbeaux pour Suet et Nordé !
– On se fout de l’Est !!! Il n’en faut qu’un ! Avec des coordonnées
stables».
Vainche commença à lever les yeux au ciel, et à pincer ses lèvres de
« ksss » secs, pour nous faire comprendre qu’on était comme « tujures »,
des enculeurs de mouches. Il est concis ce Vinc.
« On verra ça demain sur place, voilà, OK ? » ajouta-t-il d’un ton de
« ksss ».
« D’autre part, il faudrait que la périodicité des observations soit linéaire.
Donc agendas, mais on en parlera plus tard.
– ça tombe sous le sens, ksss ! » (Vous l’avez reconnu)
– La bonne nouvelle, c’est qu’on commence à avoir pas mal de données
brutes, du Chili évidemment, de Taïpei, Boulder j’en passe et des
meilleures, Sanne Franncissco ma non troppo, Lisboa, Trondheim, y
Kussadasi ! Bref, pas mal ! De la matière mais… faut synchroniser !
– quel polyglotte ! » Osa Sir Law jusqu’ici muet et béat.
Bon, je sens que vous flottez un peu… Revenons au début.
Tout commença…
Léo est un rêveur mais puissamment ingénieur. La première fois que
nous eûmes l’idée de mesurer la cadence des vagues, c’était il y a vingt
ans au moins, au Châtelet justement. Il y avait furie de temps.
De proche en proche, impressionnés par la puissance de la frappe sur la
falaise, quelle énergie ! Il eût un silence… fit une moue en se frottant le
menton, puis, après sa révision, me sortit didactique et précis les
paramètres de l’équation, hauteur, longueur de l’onde, vitesse, hauteur
du plan de roches, tout ça traduit avec les unités qui conviennent, résultat
en milliards de mégajoules, qu’il me convertit gentiment en mégawatts,
et conclut : « une petite centrale nucléaire, mais en une fraction de
seconde seulement ! ». Bon. Je suis content qu’il soit mon ami.
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Voilà. Nous. Nous rêvassant devant les vagues. NousVagues.
Quand il nous expliquait des trucs de ce genre, il le faisait en souriant
gentiment, comme s’il parlait à des « joyeux », avec une humilité
déchirante. Il nous hissait avec gentillesse dans l’intelligence de notre
poésie commune. La quiétude s’installait dans notre petit groupe, et nous
avions les regards pétillants des gourmands et des impatients.
La nuit tombait sous le nouveau store banne, et je conclus en petit
scribouillard scrupuleux sur l’agenda des temps prochains. Nous étions
abasourdis et contents de notre conférence. Vinche se leva à moitié de sa
chaise, sonné par les uppercuts intellectuels de Vinci, mais béat et ravi, il
commanda :
« – François ? Un petit pastis… et la tournée pour moi ! »
Il y en eut une autre, puis une suivante… Port-Joinville, son port, ses
bistrots…
Notre petite bande se sépara devant le Café du Centre, tels des syndiqués
sortant d’un meeting.
Léonard dormait chez moi évidemment. Il avait sa chambre, ses repères,
et évidemment il trouva qu’il faisait froid, car l’Espagne.
Je lui fis un bar, oh rien ! Un bar. Nous parlâmes de la Finlande, de
l’Espagne, des nanas, de trigones cosmiques, des tomates… de ce con de
Tartempion… et nous finîmes par rejoindre nos chambres, la sienne étant
une étuve !
« Je te lève à huit heures ? On a rendez-vous à 10h. »
Il se leva à 10 heures.
A peine le temps de s’étirer dans la cour sous un soleil neuf. A peine le
temps d’avaler un café avec le pain grillé, du beurre, du miel. Et le reste
aux oiseaux.
Nous arrivâmes à « 34 » aux Sabias, innocents « ah bon ? C’était pas
10h30 ? ». Vincent devait être arrivé à pile, sûrement. Il avait sa tête de
pêcheur en escale après une nuit de chat miaulant ! Michelle lui faisait la
causette et Laurent se dessinait élégant assis sur son vélo. La Pieta se
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séchait d’un bain matinal, l’eau étant à 12° au moins, en chantonnant
« Que je t’aime ». Ben oui!
La Pieta, c’est Sophie, aussi résumée « Phie », une ex-pharmacienne
émancipée, qui portait foulard aux champs et châle en ville. Elle se tenait
droite comme une danseuse du Corps de ballet, la tête inclinée de côté,
une Madonne, voilà. (Il faut tout vous expliquer…)
J’applaudis pour mettre en rang la petite troupe et nous partîmes sur le
chemin de la Grand Croix. A cette saison, on avait plutôt l’allure d’un
conseil municipal arpentant le terrain de la future école… Bon, on s’en
fout !
Nous étions six sur le canot en béton sous la croix. Vince en proue tendait
l’index vers le large. « Hein ??? ». Il regardait la mer mais voyait au-delà
de l’horizon. Il faisait le tour du mondier de son oeil rond. Génie induit de
la géographie. Alors il se livrait à son petit jeu rituel, et d’un haussement
de menton, le doigt vers un point du large, le regard fixé tour à tour vers
l’un d’entre nous, il nous interrogeait l’air malin.
Ça tomba sur Sir Lawrence…
« Euh, l’Irlande ?
– Mouais ! Bursan Island, Et plus loin ?
– Bah… Le Canada ?
– Cap dAilleurs (Dayer) oui. T’as bon Effendi ! »
Haussement de menton, son regard tourne… A la Pieta…
« Chepas ? Terre-Neuve ?
– Hum ! Très douée ! Et Saint-Pierre-et-Miquelon… Léo ? Faut mettre un
mec là-bas, ce serait top ! »
Coup de menton, au suivant… Moi !
« Et après, Stat, dis-y…
– Vancouver, assurais-je
– Hum ! Et après ?
– ??? Chepas…rien.
– Sakhaline ! t’es nul ! »
Puis, fier-à-bras, il couina malicieux vers Chambord…
« Dis-moi donc où est Taïpei, Génie ? »
Léo montra vaguement le Sud-Ouest en faisant la roue d’un doigt las.
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« Putain t’es nul… Tu mérites pas. Là, c’est La Corogne, et plus loin
Trinidad et Tobago, et au-delà la Nouvelle-Zélande. »
Alors secouant du cou, et pas peu fier, il lui montra un peu plus haut…
« Là !!! Halifax, New York, Los Angeles, Midway, Taïpei. T’y es mon con!
Si tu ne sais même pas où habitent tes potes… Et le Cap Horn ?
– t’y es jamais allé au Cap Horn… et ce n’est pas là qu’habite Chile!
– vas-y, raffine… C’est là ! Tu sautes Santander et les Malouines, et c’est
là, tout droit, t’y es ?
– Ce n’est pas là qu’il habite !
– Ksss !
– Bon, on arrête le cours ? », persifla Mitchief pour échapper à
l’interrogatoire.
« Bon, moi je dis que c’est parfait notre coin. C’est top ! », dit Lé las.
Je lui dis que ce n’était pas là, mais là, là et là !
« On s’en fout ! On n’est pas à un kilomètre près. On va dire que c’est
d’ici. Point. Tu notes Stic ?
– Oui Maître ! »
Pendant ce temps, Sir Law inspirait profondément en fermant les yeux.
Comme c’est bon ! Comme on est loin !
Alors nous avons marché, marché en papotant, en rigolant, en regardant,
les mains dans les poches de nos cabans. Mes mains dans mes gants. On
aurait dit un film de Claude Sautet, sans la pluie.
On marcha une bonne heure, quel bonheur !
Vince fit un petit claquement de langue aspirée, concis comme toujours…
Apéro ! Personne n’est plus ponctuel en amitié !
– « Au fait ! Casa prend le bateau de 12h45
– Ahhh ! Didiiii… », laissa échapper Mitchief, croisant le regard de Phie.
Casa, c’est Casanova. Didier de son prénom. Il est partout chez lui,
d’accord avec tout le monde, ou personne, mais c’est toujours opportun.
Et surtout, il a ce regard indescriptible de chat contenté, qui veut dire :
« Celle-là… il suffit que je m’y mette, et j’me la fais ! ».
Route Port !
Deux vieilles voitures, trois vélos… Je prie le chemin de la lande qui
passe au-dessus du Vieux Château, on avait le temps…
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Escadrille – 12h45
Le soleil, bien couverts, nous nous mîmes en terrasse. Elvire vint nous
servir.
Un Pastis, deux, une bière, un Spritz, une grenadine, et un café. (Je vous
laisse distribuer, Lé se méfiant de l’alcool et du sucre… c’est clair ?)
Il avait un air rêveur, comme à chaque fois qu’il se détend en songeant à
une équation. Phie, telle la Madone, avait son châle sur la tête et
partageait le même air, en prière.
« Vous reprenez quoi ? », demanda Mitchief.
« On attend peut-être l’arrivée de Casa ? »
Je me disais en silence entre deux phrases, que Vinci et Vince sont les
deux faces d’un même génie. L’une toute en théorie, l’autre toute en
intuition. Qu’il était logique qu’on les rapprochât par leurs surnoms,
Vince et Vinci. Eh oui !
Voilà qu’on aperçut Casanova. Il arrivait tranquillement avec son petit
baluchon sur l’épaule _ pas besoin de plus, j’ai tout ici, aurait-il répondu
si on le lui avait demandé… Ce qui n’arriva pas !
Il approchait avec un petit rictus, mélange de sourire et de gêne. Il
imaginait tout ce que nous pouvions échanger à son propos. Pourtant
non, nous le regardions juste arriver, sans commentaire.
« T’arrives juste. Tu bois quoi ? ». Moue d’interrogation…
« Oh tiens ! Un Spritz, bonne idée ! » D’autant meilleure qu’à ce tour il ne
paierait pas.
Mitchief y alla de son « toujours plus beau! » confirmé illico par Phie. Ce
n’est pas tant qu’il l’était, mais sa poésie transpirait. Il lui manquait
l’accent de Chile pour qu’on le prenne pour un danseur argentin.
Léonard de la Jo etc. sortit de son mutisme jouisseur. Il se sentait obligé
de remettre un peu de sérieux dans cette assemblée de pochetrons. Il lui
résuma nos derniers échanges et décisions en cours.
– « Tu vois Casa, si on veut respecter le paradigme de notre projet… »
Je donnais un coup de coude à Palma en lui articulant « pa-ra-dig-ma ».
« Ksss ! », fit-il donc avec un automatisme souriant parfaitement
interprété.
Chacun se fit place dans le débat. Le brut de nos idées s’entassait sur la
table. On se serait cru à une réunion de labo au CNRS.
Par habitude, en bon directeur de recherche, Léo, mon ami de toujours,
s’autorisa à conclure. Il nous renvoya tous à Jeudi pour un compte-rendu
d’étape !
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Il n’y eut pas de troisième tournée.
Je conduisais un peu las vers la maison, pendant que mes deux compères
rivalisaient en « espagnoles ». Moi, je m’interrogeais…
Je fis du jambon poêlé/mogettes à mes deux fainéants, lesquels se
chamaillaient sur leur litière.
« Quoi ? T’as pris ma chambre ?
– Ça a toujours été ma chambre…
– Je te rappelle que j’ai dormi ici avant toi !
– Pas sûr… », conclut Chambord dans un grand sourire vainqueur.
Casa prit donc la Pastis et Chambord resta dans la Chartreuse… Moi je
suis toujours dans Armagnac, on en sort plus serein au petit matin.
Bon ! Là, normalement, vous ne savez plus où vous habitez. Vous avez
lâché le fil de l’ouvrage. Mais patience ! Tout est en place ! Ou presque…
Et l’histoire va enfin commencer.
C’est l’histoire d’une petite bande de surnoms, qui s’interroge avec
prétention. Des petites bandes, ici, il y en a. Assemblée disparate sans
prétexte social, bande de gens attachés à leurs productions habituelles, à
leur vérité terre-à-terre, à leur pain quotidien, à leurs petites envies et
leurs petits tourments… Bandes de gens si courants.
Celle-ci se réunit fin mars, à l’aube du printemps, pour discuter des
vagues. Tout le monde regarde les vagues. Qui va à la mer regarde les
vagues, et plus loin regarde nulle part. Ce qui les assemble, eux, c’est
leurs nulle part qui se ressemblent.
Vous pensiez commencer à voir clair… Pourtant vous saviez que rien
n’était clair sur cette planète, pas même la Lune.
Vous vous doutiez bien que chercher une loi sublime dans le rythme des
vagues, est un voeu aussi pieux que donner un sens à sa vie.
Vinche O’Brien, Léo Chambord, Mitchief du bourg et du port, Sir
Lawrence Effendi, Phie la Pieta du monde piété, le Septime à l’air sévère,
Stic Jedï des stats, Didi Casa, et les quatre manquants, Chile à la viande
de Cordillère, Johnny le chanteur qui dégaine, Fredo le voileux qui
s’démène, et Alberto signore Météo ; tous sont du même nulle part !
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« Cui Cui, » dirais-je, vous comprendrez plus tard.
Mais reprenons sinon vous allez penser que vous n’êtes nulle part, et
vous demander de quelle bande vous êtes ? On n’a pas le temps !
Jeudi on fait la synthèse en congrès ! C’est là que çà cloche, mais,
n’anticipons pas.
Nous en étions aux chambres, chez vous chez moi…
Il faisait encore nuit quand j’ouvris la porte d’Armagnac pour aller
m’étirer dans la cour. C’est tonique ! Mais… Ne nous égarons pas ! Il
fallait faire griller le pain de la veille, grignoter un peu. Car, n’oublions
pas que si le soir je nourrissais les chats, le matin je nourrissais les
oiseaux.
A l’aube naissante, les mésanges m’attendaient, se questionnant de cui en
Cui-cui. A ton avis, il va les mettre où les miettes ? « Cui » moi je dis là !
– Cui-cui, moi je dis là ! – Coui , moi chepas, je m’en fous ! En tous cas, trois
fois Cui-cui, ça veut dire merci. Ça ne manque pas de sens.
Bref, je m’installai à la table de la bibliothèque (mais c’est immense chez
vous !). Il me fallait encore une bonne heure pour ensiler le dernier carnet
de nos notes d’huitres.
Tandis que Casa « casanait » encore dans sa Pastis, j’entendis Chambord
sortir de sa Chartreuse tel un moine.
« Mmm ? » L’échange fut bref mais cordial ! Je vous épargne le récit du
reste de la journée, sinon vous allez encore dire que je digresse…
Cependant nous prîmes l’apéro au « Bande De Moches ».
Il faut quand même que je vous dise…
En préparant la synthèse entre Nous et moi, il se passa un évènement
singulier… Quoiqu’anodin, vous réaliserez que… Mais ne dévoilons rien.
Toujours est-il que la souris ripa ! Stic, mon tableau de stats se réduisit en
un petit rectangle d’à peine cinq centimètres par dix. Or, pour que vous
puissiez comprendre plus tard, il faut savoir que chaque case de donnée
s’attribue automatiquement une couleur logique (Hic), dans la logique
des notes de mon carnet, (mon conseil : reprendre la lecture page six, ça
peut vous aider). Bref, c’est alors que Da Vinci, ce génie, s’exclama :
« Ça alors ? C’est extraordinaire !!! OEil de merlu je n’ai pas la berlue !
Bon. A part çà, rien de plus à ajouter sur ce mercredi !!!
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Ca va ? Vous me suivez ? Parce que ça va se corser.
Evidemment, vous vous doutez bien que j’ai passé la nuit à mouliner les
cent quatre-vingt-douze tableaux des cent quatre-vingt-douze jours
d’observations récoltés au total par notre douzaine d’huitres
internationale. (Certains vous diront que c’est un langage un peu
personnel, mais… N’en croyez rien).
A partir de là, tout s’accélère.
C’était déjà Jeudi matin quand je terminai l’assemblage. Le coeur palpitait
à l’excès quand enfin, je réduisais l’ensemble à la taille de l’écran, pour
voir l’ensemble en somme!
La tension est telle qu’il faut digresser, vous pouvez le comprendre…
Interlude : Il y avait longtemps que Léo dormait et que Casa digérait
l’apprentissage de « la rochelaise », sorte de variante de « l’espagnole ».
Je ne dirais pas que mon coeur s’arrêta, mais je fis sûrement un genre de
malaise vagal quand je réalisais l’image étourdissante que l’écran offrit…
« Saperlipopette ! Ça ne se peut pas çà ? »
Je n’en reviens pas, vais-je en revenir ?
Je propose une nouvelle pause, car le stress est vicieux même pour un
lecteur averti du clavier. Et pour vous distraire, je vais vous raconter la
« Parabole de la flaque d’eau » :
Chacun a déjà vu une flaque d’eau. Par exemple, une flaque d’eau dans
une rue en bord de mer, en hiver. Une forte brise, un réverbère… A
chaque rafale, son reflet se fronce, se déforme, puis se détend à nouveau,
et cela aussi longtemps qu’insiste le vent, inlassablement !
S’attendre à revoir deux fois la même forme fugace, est aussi illusoire que
croire, que deux artistes, musiciens, pussent à deux cents ans d’écart
créer deux enchainements semblables, inexorablement !
Also sprach Zarathustra.
Bon. C’est dit. En principe, là, vous y êtes ! sinon, reprenez une gorgée en
fin de page 14.
15
Etait-il endormi, plongé dans un coma ébahi ? Dans un songe
inouï…inouï, dont il ne sortit ?
Que voulez-vous savoir ?
Il est certain qu’une heure après l’aube, les mésanges étaient là, attendant
leurs miettes ici et là.
« Cui, il n’est pas là ? Cui-cui ? »
Il n’est pas là.
Voilà pourquoi, ce matin, c’est un oiseau qui vous écrit.
« Cui-cui, Cui-cui, Cui-cui »