Quelque part l’ île – Corinne Revel

Quelque part l’ île – Corinne Revel

Quelque part l’Ile

 

« Bon anniversaire ma belle !

Ca y est, Jeanne, me revoilà sur le caillou. Depuis hier soir. Je sirote mon premier café de l’été à la terrasse du Maritime. C’est marée haute, le port est plein d’eau mais vide de bateaux, ils ont tous filé à la pêche à la première heure je suppose. C’est tellement bon d’être là, avec l’horizon flouté qui fait disparaître la côte en face. Ce matin, je t’emmène en balade avec moi, ce sera mon cadeau d’anniversaire. Mille baisers. Alex »

 

Elle compose de mémoire le numéro de son amie et appuie sur « envoyer ». Son smartphone l’a lâchée la veille du départ, elle a bien failli partir sans téléphone, à l’ancienne quoi ! Injoignable pendant huit jours, disparue entre deux vagues de l’océan, même pas peur. Elle écrirait, ce serait l’occasion.

Et puis finalement, au dernier moment un copain de bureau lui a proposé son ancien mobile, elle a perdu tous ses contacts mais bon ! Elle n’a pas dit non.

 

Ici de toute façon, même le téléphone ne parvient pas à la maintenir attachée au continent. A la minute où le catamaran est passé sous le pont de Noirmoutier elle a largué les amarres et abandonné ses habits de mère, de fille, d’épouse. Elle sait qu’il est devenu essentiel à son équilibre, ce temps de rupture régulière et symbolique avec sa vie de tous les jours, son travail, ses soucis, sa famille, ses amis. Sauf avec Jeanne, rencontrée ici il y a bien longtemps, flamboyante au milieu de ses huiles et de ses encres, dans une impasse de Ker Borny où elle exposait ses toiles. L’amitié scellée instantanément, comme une évidence, elles ont sillonné ensemble la lande jaune au printemps, parlant peu, goûtant l’air de miel et de vanille. Elles ont transpiré à vélo et même fait un peu la course dans les côtes inondées de soleil. Elles ont butiné des mûres près du Vieux Château et ont piqué aux ronces leurs doigts tachés de fruit. Elles ont grappillé dans un jardin abandonné du Bourg des figues gorgées de sucre et confites au soleil de septembre.

Normal alors qu’elle ait envie de l’associer à ce moment tout simple d’un matin animé à Port-Joinville, où ceux qui travaillent et ceux qui flânent se croisent à l’infini dans la douce fraîcheur de l’air.

 

Le sms est parti, cheminant dans les méandres obscurs de la géographie numérique, au-delà de l’horizon du temps et des distances. Peu de chance que son amie réponde. La compromission de Jeanne avec la téléphonie mobile s’arrête à la réception des messages, pas question pour elle de pianoter laborieusement sur un minuscule clavier des mots qui risquent de lui échapper sans accent ni ponctuation. Elle prendra le temps d’une lettre calligraphiée sur un joli papier crème un peu épais choisi avec délicatesse, plus tard.

 

Alex pose 1 euro 40 exactement à côté de sa tasse sur la petite table grise, comme si l’appoint la faisait entrer dans le cercle des initiés, de ceux à qui la jeune serveuse ne demande même plus ce qu’ils désirent tant ils ont ici leurs habitudes.  S’il vous plaît, adoptez-moi, enracinez-moi sur cette terre qui m’a ensorcelée il y a quarante ans, implore-t-elle en secret.

 

Après la halte au port et la tarte aux pruneaux achetée au marché, toujours la moyenne, qu’elle a posée dans la caisse de son vélo, elle se hâte vers le But et la côte sauvage.  Elle laisse derrière elle le superU où s’engouffrent d’énergiques fournées d’estivants à peine débarqués et qui vite doivent remplir  placards et réfrigérateur avant l’arrivée des petits-enfants. Son regard parcourt le paysage, appréciant au passage la couleur d’un volet, le mimosa encore en fleur cette année. A droite se succèdent les petites criques et leurs rochers à coquillages, les souvenirs aussi. Ici des galets mouchetés de rose dont elle a rempli ses poches, là une cheville foulée en courant pour fuir les éclairs qui illuminaient un ciel anthracite.

Elle descendra bouquiner sur une de ces plages dédaignées des touristes mais si tranquilles, à l’occasion. Pour l’instant, elle languit de retrouver des parfums toujours à fleur de mémoire, de sentir l’air vif faire frissonner ses bras nus et de chasser de son corps les scories de la vie ordinaire.

Les Cailloux blancs, la corne de brume dont l’appel inquiétant a cessé de percer le brouillard des mauvais jours il y a des années déjà, l’aérodrome encore désert à cette heure, ponctuent sa promenade comme autant de cairns familiers.

Elle avance avec lenteur dans la lande pour ne pas déranger la quiétude qui l’entoure, savoure le silence que vient crever parfois l’appel d’un goéland qui l’a repérée malgré tout. Elle se dit en parcourant des yeux l’horizon d’herbe et de mousse que la Pierre-qui-vire-trois-tours doit être par ici, mais elle ne sait toujours pas où, après tout ce temps.

Elle freine doucement, repère une pierre où appuyer son vélo, s’assied, sort son téléphone.

 

« Jeanne,

Je pédale dans la lande, près de Château-Maugarni, tu sais… Le ciel est immense ici et l’espace si vaste autour de moi que ça me fait craquer les coutures, je ne sais pas comment dire ça autrement, j’ai l’impression de me dilater. Quelle paix !  Bises. Alex. PS. Sais-tu comment on reconnaît la Pierre-qui-vire ? »

 

Elle remonte sur son vélo, caresse des yeux les rochers orangés de lichen que fouettent inlassablement mais sans colère les vagues de cet océan puissant où finissent par aboutir tous les chemins de l’île.

La piste de sable et de gravillons est facétieuse, elle fait volontiers déraper ses roues et oblige Alex à garder un œil devant elle.

Son esprit toujours effervescent s’abandonne peu à peu au rythme lent d’une autre réalité, celle de ces lieux immuables qu’elle retrouve avec soulagement : Ker Daniau, Châtelet, Sabias, Vieux-Château. Elle les salue au passage comme de vieux amis.

Arrivée à la butte de tir, elle repère instantanément la grande pierre dressée comme un menhir que Jeanne et elle ont surnommée Ganesh, et que les goélands semblent avoir adoptée comme figure tutélaire. L’imposant rocher qui rappelle le dieu assis à tête d’éléphant du panthéon hindou est entouré d’une garde rapprochée d’oiseaux criards et sur son crâne chauve campe un guetteur immobile.

 

« Notre Ganesh perd un peu de sa prestance, je trouve ; est-ce le poids de la fiente sur ses épaules qui le fait s’enfoncer un peu plus dans la terre ? Je t’envoie la mer scintillante et les embruns qui m’enivrent de joie. T’embrasse fort encore une fois avant de m’effacer des radars, bercée dans ce cocon du monde. Alex  »

 

Après ce troisième clin d’œil envoyé à son amie, Alex a rangé son portable. Direction la Meule.

 

On ne saura jamais quel farfadet malicieux a décidé de transformer en O le chiffre 9 qui termine le numéro de téléphone de Jeanne, ou quel sortilège a brouillé les ondes intimes du cerveau d’Alex. En tout cas, les textos se sont égarés dans l’entrelacs des réseaux mobiles, bien loin de leur destinataire.

 

 

Emma, allongée sur le lit de sa minuscule chambre de bonne sous les toits, tente de s’abstraire de la chaleur étouffante en se concentrant sur sa lecture. Elle déteste la ville en août, les heures éreintantes au McDo du quartier chaque soir pour compléter sa bourse d’étudiante, et surtout la solitude qui a pris ses aises depuis que Julien l’a quittée il y a neuf jours et 3 heures.

Alors, quand son smartphone se met à vibrer joyeusement près d’elle, elle espère que c’est sa copine Louise, déjà lasse des vacances en famille à Etretat, qui l’appelle pour aller manger une glace agrémentée de quelques cancans. Mais l’écran affiche « numéro non sauvegardé », et en dessous :

 

« Bon anniversaire, ma belle ».

 

Pfff, une erreur !

De toute façon, elle est née un 12 janvier, par une nuit glaciale, sur une route enneigée dans le taxi de son père. Rien à voir avec l’été, le soleil et les vacances.

Mais la suite du texte l’intrigue et très vite l’emmène rêvasser à un bord de mer qui lui semble bien ravigotant. Les souhaits ne sont pas pour elle, assurément, mais elle accepte volontiers les baisers du mystérieux Alex. Elle se demande même à quoi il ressemble, imagine des bras d’homme solides et protecteurs autour de son cou abandonné… Un badinage bien innocent qui ne peut faire de tort à personne, pense-t-elle. En même temps… est-ce bien moral de s’approprier un message destiné à une autre ?

Elle se dit qu’elle devrait répondre. Quelque chose comme :

 

« Désolée, je crois que vous vous êtes trompé de numéro, je ne suis pas Jeanne, quoique je le regrette bien, mais vous remercie pour vos baisers qui ont égayé un bien médiocre après-midi.».

 

A peine s’est-elle décidée à taper ces quelques mots que le téléphone vibre à nouveau, annonçant un deuxième sms. Même expéditeur. Les noms qu’elle lit maintenant l’emportent à nouveau. Un port de pêche, un château, l’océan, puisqu’on y parle de marée. Elle se demande où. Quelque part dans  l’Hexagone, sans doute, les noms des lieux sont en français. Un caillou, une île alors ? La France n’en manque pas. Elle se laisse prendre à ce drôle de rébus qui vient à point pour rompre la fadeur et l’ennui de sa journée.

 

Quand le troisième message adressé à Jeanne lui parvient, Emma a totalement oublié sa décision de mettre un terme au quiproquo. D’autant que l’irruption de Ganesh dans le décor, plutôt incongrue, brouille sacrément les pistes ;  s’agit-il d’un code ?

Alex a prévenu, c’est son dernier texto. Il faudra faire avec ce peu d’indices. Emma va-t-elle passer en revue toutes les îles bretonnes, sinon où, jusqu’à trouver celle qui abrite un château appelé Maugarni et une statue hindoue ?

 

Et vlan, sa fenêtre vient de se prendre une grande vague en pleine face. Euh non, juste une averse soudaine qui se déverse avec fracas sur les rues poussiéreuses. Absorbée dans ses pensées elle n’a pas senti arriver l’orage et le voilà qui gronde dehors.

Il est temps de sortir se rafraîchir un peu. Elle attrape son téléphone, ses sandales et claque la porte de la chambrette, en quête d’eau et de mouvement.

 

Plus tard, attablée à la terrasse du Grancrem’, lieu habituel des rendez-vous entre filles, Emma a retrouvé son énergie et sa bonne humeur, grâce à une marche vivifiante sous la pluie. Mais les messages d’Alex continuent à tourner dans sa tête.

– Et puis d’ailleurs, Alex… Alex, comme Alexis ? Ou… Alexandre ? Elle réfléchit à voix haute tout en faisant défiler les trois courts textes sur son téléphone.

– Ou peut-être Alexandra ? se moque gentiment Maxime, le serveur, qui l’a entendue parler toute seule et dépose un coca glacé sur le guéridon devant elle.

Emma le regarde sans comprendre puis lui rend son sourire. Ben c’est vrai ça, pourquoi pas Alexandra, ou même Alexandrine ?

Bon, en tout cas il faut maintenant que le jeu s’arrête, se gendarme l’étudiante en soupirant. Elle reprend son téléphone, fait « répondre » au dernier sms reçu, et par ces quelques phrases consent à clore la bienfaisante parenthèse estivale.

 

« Bonjour Alex

 

Je m’appelle Emma et, par une erreur de numéro, je me suis trouvée destinataire des messages que vous avez adressés à votre amie Jeanne. J’avoue, je me suis invitée dans votre promenade, qui m’a fait rêver et fantasmer, mais il est temps de rendre à Jeanne ce qui lui appartient. Il y a bien ici, à Saint Louis, mon île parisienne, quelques mouettes qui font la ronde au-dessus de la Seine, mais vous m’avez offert, certes malgré vous, une généreuse bouffée d’air marin. Elle a égayé une morne journée et m’a donné puissamment envie de chercher un lieu comme le vôtre, où je pourrais me réparer de mes chagrins et avancer sans peur de me perdre ou de me blesser, et qui deviendrait un peu mon île. Merci. Emma »