restons soudés – Bruno Baron

restons soudés – Bruno Baron

 Restons soudés

 

Vanille III de la Vallée du Cognas des Effruches, malgré sa particule, ne fréquentait pas de forêt domaniale. Elle préférait arpenter la plage des Sapins ou le bois des Coucous, inspectant les garennes à la recherche des lapins présents dans les tamarins. C’était par ailleurs le seul chien que je connaissais qui, lorsqu’il était affamé, grattait à la porte du réfrigérateur, ce qui n’avait certainement aucun lien avec son pedigree… Mais aujourd’hui, point de Sapins, point de Coucous, point de lapins mais une promenade en compagnie de grand-père et moi, sur le chemin de Ker Daniau. Tandis que le chien inspectait la lande, à la recherche des faisans ayant échappé à l’ouverture de la chasse ou bien aux chiens qui, à l’instar de Kiki, n’aimaient pas la bûche[1], nous avancions d’un bon pas, grand-père et moi.

J’adorais ces promenades avec mon grand-père, mélange savoureux de morale, de zoologie et de botanique au cours desquelles les plus grands préceptes côtoyaient d’étonnantes découvertes scientifiques, aiguisant la curiosité de mon jeune âge. Vanille III venait justement de lever un splendide gallinacée dont le plumage doré resplendissait davantage aux lueurs du soleil. Ce qui inspira à mon aïeul cette réflexion sans doute censée m’éclairer sur les turpitudes de la nature humaine, voire m’ouvrir au pacifisme :

« Tu vois, mon garçon, le mâle faisan est toujours un coq… »

Il n’y avait pas à dire, il était vraiment sage mon grand-père. Mais je n’eus pas le temps d’apprécier toute la subtilité de l’homophonie dont il venait d’user. La végétation s’ouvrit devant nous et nous arrivâmes en face de la pointe du Châtelet.

Le vent soufflait avec vigueur sur la côte, associant mer et ciel dans une brume d’écume irisée. A tel point qu’au loin, le Vieux-Château paraissait entouré de flocons géants, virevoltant au gré de la brise, parvenant même au-dessus de l’ancien      pont-levis. Cette neige d’écume seyait parfaitement au majestueux édifice et rappelait à tous la proximité de Noël. Des vagues gigantesques s’écrasaient sur la falaise du côté du large, achevant leur course en un feu d’artifice immaculé. Nul espoir pour quiconque de s’accrocher à ces rochers, à moins de répondre à l’une de ces trois conditions : être une mâcre, un chuchpoc ou le Baraka II, un ancien bateau assurant la liaison entre l’île et le continent.

La mâcre appelée également pousse-pied, avait développé son extraordinaire faculté d’adaptation aux falaises les plus périlleuses de la côte, à l’endroit même de la zone de marée où les vagues se fracassent contre les rochers. Ceci rendait la quête de ce succulent mollusque à la chair rose et au tempérament gicleur d’autant plus ardue. Nombre de pêcheurs avaient payé de leur vie la quête de ce mets tant convoité.

Le chuchpoc, quant à lui, aurait également pu s’accrocher aux rochers : on ne pouvait qu’admirer le merveilleux sens de l’observation des islais qui, en un seul mot de patois, avaient simultanément réuni tentacules, ventouses, bruits, mouvements et vie secrète du poulpe ; la pieuvre étant censée flirter dans sa vie quotidienne avec cet étrange balancement « chuch… poc ».

Quant au Baraka II, l’explication de ses capacités d’adhérence était nettement plus alambiquée. En raison de pannes successives, il passa rapidement de la chance à la malchance et certains esprits locaux mirent à contribution leur imagination fertile et leur talent à trouver des surnoms pour rebaptiser ce bateau « la Bernique » car il restait souvent collé au quai… Pour ma part,  je ne risquerai pas cette comparaison sans doute outrancière, même si je reconnais au moins un point commun aux berniques et au Baraka II : ils peuvent parfois rendre malades…

D’ailleurs, pour grand-père et moi, il n’était nullement question de s’accrocher aux rochers malgré le vent cinglant : sur la terre ferme de la pointe du Châtelet, de nouvelles découvertes philosopho-zoologiques m’attendaient, notre chien suivant truffe au sol, les sinueuses galeries des taupinières qui colonisaient partiellement le bord de la falaise.

« Tu sais mon garçon, on dit souvent que les taupes sont myopes, mais j’ai beau fouiller les tréfonds de ma mémoire, je n’en ai jamais trouvé aucune sur la plage des Sables Rouis, au pied de cette falaise. Et si cette réputation n’est pas surfaite, ce petit animal bénéficie de bien d’autres sens qui permettent sa survie et la perpétuation de son espèce. »

Il n’y avait pas à dire, il était vraiment philosophe mon grand-père. Tandis que je m’interrogeais fort justement sur les cinq sens de la taupe, j’aperçus ce qui allait s’avérer la plus étonnante découverte de cette journée. Deux trous rectangulaires bordés de blocs de pierre dans lesquels aurait pu tenir le corps d’un homme allongé ! J’allais interroger mon grand-père sur cette étrange singularité archéologique quand un quidam à bicyclette s’arrêta à notre hauteur.

« Excusez-moi, Monsieur, je suis à la recherche de Monsieur Taraud… Ne le connaîtriez-vous pas à tout hasard ? demanda cet homme.

– Cher Monsieur, si vous êtes à la recherche d’un Monsieur Taraud sur l’île d’Yeu, vous ne pouviez pas mieux tomber, je dirais même que vous êtes au parfait endroit. Avancez jusqu’au prochain village, vous ne pouvez pas le manquer : Monsieur Taraud[2]… C’est le voisin de Monsieur Turbé[3] ! répondit mon grand-père, d’un air goguenard.

– Et quelle direction dois-je prendre pour parvenir jusqu’à ce village ? enchérit l’individu.

– C’est très facile, suivez la méhari ! surenchérit mon aïeul. »

Il n’y avait pas à dire, en plus d’être sage et philosophe, il était vraiment serviable mon grand-père.

Malgré tout, je ne compris pas très bien pourquoi il compara ensuite le quidam à Lancelot du Lac, en lui souhaitant bonne chance dans sa quête du Graal…

Une fois seul avec lui, j’avais tout loisir d’interroger mon grand-père sur les étranges sépultures que j’avais aperçues. Mais à mon grand étonnement, alors que je lui demandais des précisions concernant ces tombes, son visage s’assombrit d’un coup.

« Ne m’en parle pas, à cause d’elles, tu as failli ne jamais voir le jour ! »

Nom d’une éragne[4] ! Mettre en péril les générations suivantes à cause de deux sépultures à ciel ouvert situées sur la pointe du Châtelet, quel horrible drame s’était donc joué ici ?

Je commençais à échafauder des hypothèses : deux tombes, des corps disparus, mon grand-père déstabilisé par mes questions, j’y voyais clair à présent. Grand-père était un tueur en série, un sériole killer[5] ! D’autres indices me venaient à l’esprit, étayant cette dramatique réalité : il parlait régulièrement de corps-morts[6] dont je l’avais entendu dire qu’ils s’échouaient même à la côte les jours de tempête. Et plus terrifiant encore : j’avais également entendu grand-mère annoncer qu’il était parti à la côte ramasser des jambes[7] !

Je m’apprêtais à l’assaillir de questions quand il m’interrompit d’un geste ferme.

« Viens avec moi, nous allons trouver un coin isolé pour parler de cette histoire, ici, c’est rempli de mille-pattes. »

J’ignorais à l’époque que « mille-pattes » était un surnom donné par des islais aux touristes en file indienne qui arpentaient le littoral, à l’instar de la chenille processionnaire ou des pattes de la scolopendre ! Je suivis donc mon grand-père en compagnie de Vanille III, tout en prenant évidemment bien garde à ne piétiner aucun insecte…

Pour que l’on soit davantage au calme, il me conduisit jusqu’au fauteuil à Messire, un endroit tenu secret où des générations d’amoureux avaient pu partager quelques moments de tendre complicité. Ce trône était constitué d’une alcôve naturelle au milieu de laquelle une pierre plate permettait de s’asseoir face à l’océan. Après m’être assis confortablement sur ses genoux, j’attendais impatiemment que grand-père commençât son histoire…

« C’était pendant la Seconde Guerre mondiale. Un soir, alors que nous étions avec ta grand-mère, un soldat allemand se présenta chez nous et d’un geste de son fusil, me fit signe de le suivre. Nous essayâmes d’avoir des explications, ta grand-mère et moi, sans succès. Je le suivis donc, balançant entre incrédulité et inquiétude, à mesure qu’il m’entraînait vers la côte sauvage. Par cette nuit claire, la silhouette du sémaphore de la pointe du But se détachait encore à la pointe Noroît. Plus nous avancions vers la côte, plus la peur m’étreignait. J’imaginais le pire : une exécution sommaire me guettait en représailles à je ne sais quelle sordide affaire. J’allais me faire buter à la pointe du But, un comble !

Non, cela ne pouvait pas se terminer ainsi : j’étais en pleine force de l’âge, il fallait saisir la moindre opportunité pour échapper à ce funeste destin. A proximité de la pointe de la Gournaise, je profitais d’un moment d’inattention du soldat et le poussai avec toute mon énergie au pied de la falaise, avant de mettre le maximum de distance entre lui et moi, me dissimulant comme je le pouvais en plein couvre-feu… »         Ce n’est pas à une taupe que ce serait arrivé de tomber au pied de cette falaise, me dis-je, alors que la vérité commençait à se faire jour…

C’était donc cela : grand-père avait tué le soldat allemand et, plein de lucidité, il était revenu pour dissimuler le corps à la pointe du Châtelet pour que grand-mère ne soit pas inquiétée. Il n’y avait pas à dire. En plus d’être sage, philosophe et serviable, il était vraiment courageux mon grand-père. Mais à qui appartenait l’autre tombe ? Cela restait un mystère. Pour l’heure, suite à son action de la nuit, grand-père était obligé de prendre le maquis sur l’île d’Yeu, la deuxième île la plus éloignée du continent après la Corse !

Mais revenons au soldat. Il avait survécu à sa chute de la falaise, peu élevée à cet endroit de la côte. Sans nul doute valait-il mieux pour lui tomber à proximité de la pointe de la Gournaise plutôt qu’au Gouffre d’Enfer ! Restait à connaître le fin mot de l’histoire…

Cette issue, c’est ma grand-mère qui la découvrit en se rendant au centre de commandement des Allemands afin de plaider la cause de mon grand-père, qu’elle avait vu en secret dans la nuit. Et la vérité était tout autre : point de sépulture, point de corps à dissimuler, point d’exécution sommaire. Ce que j’avais pris pour des tombes profanées à la pointe du Châtelet, mon grand-père m’expliqua qu’il s’agissait en fait de fours à soude utilisés depuis des siècles par les islais : les soudiers brûlaient les algues récoltées, appelées laminaires ou localement queues-jeannes pour en extraire la soude, qui n’avait de basique que son pH, pour qu’elle serve ensuite à fabriquer du verre ou de l’iode. Ces fours étaient nombreux à la pointe Noroît car la hauteur de la falaise, peu élevée à cet endroit, rendait le ramassage des algues plus aisé. Et si le soldat allemand s’était présenté chez mes grands-parents, ce n’était pas pour exécuter grand-père, c’est qu’il voulait faire éteindre des feux nocturnes qui embrasaient encore les fours à soude. Ceux-ci auraient pu servir de repère aux avions alliés qui survolaient l’île d’Yeu. C’est ainsi que mon grand-père eut la vie sauve, suite à l’intervention de ma grand-mère, aussi habile pour parlementer que pour cuire son rata dans le  fou’[r][8]. Et c’est ainsi que je pus voir le jour, deux générations plus tard. Quant au sémaphore de la pointe du But, un des lieux clés de cette histoire, il disparut, détruit par les Allemands, le 24 avril 1944.

 

Et si par hasard, vous rencontrez un jour sur l’île d’Yeu un cycliste épuisé, toujours à la recherche de Monsieur Taraud, ne faites pas la sourde oreille, car il est parfois caustique mon grand-père, mais c’est comme cela qu’on l’aime !

 

 

 

 

A mon père et à tous les islais dont la gouaille et la truculence ont égayé tant de mes repas.

 

[1] Broussaille islaise.

[2] Nom particulièrement répandu sur l’Ile d’Yeu, à tel point que les surnoms servent à distinguer les générations d’une même famille.

[3] Idem.

[4] Araignée de mer islaise.

[5] Ce jeu de mot est uniquement destiné aux pêcheurs sous-marins du Sud de la France.

[6] Système d’amarrage lesté qui permet d’attacher un bateau dans une baie ou un abri côtier.

[7] Bernique ou patelle islaise.

[8] … Mais moins longue quand même ! En effet, le rata dans le fou’[r] plat traditionnel de Pâques, confectionné avec les bas morceaux du cochon, doit cuire toute une nuit dans le four de grand-mère qui l’arrose régulièrement. Il peut également être apporté chez le boulanger où il côtoie la fournée du jour…