Secret d’ Estran – Caroline Cortés

Secret d’ Estran – Caroline Cortés

Secret d’estran

 

Tous les matins, pleuve ou vente, elle y est, seule, elle traverse.

Immanquablement.

Rendez-vous .

Jour de Toussaint aussi l’y est, jour des morts.

Marcher, fouler le sable des Gournaises, dégourdir ses os emmurés et les pattes follasses de Betchet son chien .

Lendemain de tempête.

Et tous les matins sans faute, elle se souvient.

Lui et elle, jeunes ils étaient, jeunes et juste majeurs.

A l’orée de tous les possibles, de tous les droits, droit de conduire plus qu’une bicyclette, droit de construire … Saint-Sauveur ? pourquoi pas …, droit de tout, elle et lui.

Même chemin aujourd’hui : encore une fois passer devant ce jardin aux hortensias empourprés.

Pas un seul autre à sa connaissance sur l’île .

Et comme chaque fois elle se dit qu’il faudra bien un jour qu’elle s’arrête et demande comment un tel violet se peut, un violet si intense : est-ce du cuir dans la terre comme un jour entendu dire à la radio ou un autre secret ?

Et puis à qui sont ces hortensias ? vieille veuve alchimiste? célibataire passionné de fleurs ?  jeune couple qui ne saurait même pas expliquer ?

Les secrets ça se partage pas avec les inconnus … laisse tomber.

Laisse les mystères traverser ta vie ou alors rêve.

Rêve … que des insectes microscopiques cousins des seiches injectent de leur rostre de l’encre dans les racines, l’encre-sève monterait  des tiges aux fleurs et voilà pourquoi !

Rêve … que des papillons aquarellistes aspergent leurs pigments violacés du battement de leurs ailes et voilà pourquoi !

Rêve … qu’un monsieur pisse tous les matins dessus et voilà pourquoi !

Lui, long comme un trait, lui, hâte de se plier au vent, des boucles d’ébène sur ses épaules carrées, les dents du bonheur, il les découvrait pour croquer la vie qui l’attendait, lui.

Arrivée à l’estran, elle tortille le pendentif de sa chaîne en or, un médaillon à son nom, son nom à lui.

L’estran, elle connaît comme sa poche, petite déjà, c’est là qu’elle venait pique-niquer les tartines au pesto de haricots des mers, les rillettes de thon et de sardine relevées de brins de criste marine.

L’estran, la mer qui tantôt fouette le sable tantôt le caresse, toutes ces bestioles déposées en consigne pour quelques heures sur le sable, les bateaux très au large, au très grand large eux … eux savent garder la distance.

L’estran s’en moque.

Betchet hume l’air, se parfume d’une brise salée, ses poils bicolores balaient le sol lavé, va, vient, attend, repart, la regarde, sait.

Lui, disait que plus tard serait archéologue, passionné de vieilles pierres, tout petit tombé sur un gisement de mica proche d’une plage de granit, tout un secteur scintillant sous un soleil de plomb : de l’argent qu’il disait avoir trouvé, riche il serait, jamais il ne dirait à quiconque où, son secret à lui .

Surprendre le soleil se coucher au travers du dolmen de La Planche à Puare à l’équinoxe et faire un vœu.

Se marier !

Marche, pas lourd, regard mécanique … elle s’arrête.

Rituel, fermer les yeux du dehors un instant, grand ouvrir les yeux du dedans pour vivre  la millième fois au moins Le mariage espéré .

Rêve … grand-mère et ses tartes aux pruneaux distribuées aux anciens, aux absents, cortège de la mairie au quai, caracoler, en orbite autour du monument des Norvégiens et compter bien fort le nombre de tours … quatre enfants ils auraient !

Lui, les pierres à cupules, blocs immenses gravés plusieurs milliers d’années d’antan, prétendait avoir percé leur secret, disait qu’il écrirait toutes les versions, celle des Ecossais aussi, surtout la sienne : sûr que c’était façon de diviser les parcelles des premiers hommes ces cupules.

Elle, préférait croire en la signature d’amoureux préhistoriques.

Mais pas lui.

L’estran s’en fout, fait son boulot, se montre, se couvre, monte et couve sans surprise.

Sans surprise sauf les jours de tempête.

Tempête qui fouette, tempête qui agite, tempête qui creuse.

Lui, estivant amoureux d’Yeu, adopté, des copains s’en est vite faits.

Elle islaise de retour de vacances sur le continent.

Rencontre sur l’Insula Oya le temps d’une traversée, le temps d’une conquête, le temps d’une promesse.

Echange de pendentifs : le sien à lui pour elle, le sien à elle pour lui .

Rêve … disait qu’il ferait le tour de l’île en solo, lui.

L’estran ne rêve pas.

L’estran s’en balance des secrets.

L’estran crache un jour ou l’autre.

Hier jour de tempête, Betchet increvable toujours galope.

Elle, le pendentif trituré, le pied habitué, elle seule, ses pas un sillage moelleux linéaire.

Se marier c’est décidé se marier mais juste avant, pour lui, fêter, les copains, enterrer sa vie de garçon, enterrer, parier pour enterrer.

Partir de La Meule faire le tour de l’île … pari fou, pari idiot .

Bu, trop bu.

La nuit a plu, la nuit s’est perdu, les jours après, plus vu .

Lui, il disait que la plage des Gournaises après tempête, c’était une mine aux trésors.

Lui, avait même trouvé des os squelettes de naufragés rendus à la terre.

L’estran ne rigole pas ce jour de Toussaint.

Betchet s’arrête net, Betchet flaire, Betchet reconnaît, Betchet aboie, Betchet gratte.

Cela fait bien des années que la mer l’a ramené, lui, puis déposé, enfoui, en secret.

Cela fait bien des années qu’il gît, lui, sous la plage des naufragés, en secret.

Cela fait bien des années qu’elle l’effleure, lui, en secret.

Jusqu’à ce lendemain de tempête où l’estran a convulsé, le lui a rendu.

Betchet flaire, Betchet gratte, Betchet reconnaît, Betchet trouve .

Corps évidé de sa chair, son corps à lui.

Alors Betchet déniche pièce après pièce et divulgue le secret de l’estran avec, entortillée, une chaîne en or et une médaille gravée à son nom à elle.