Seul à Seule – Marianne Epin

Seul à Seule – Marianne Epin

SEUL À SEULE

 

Marianne Epin

 

   Le temps est passé, je ne sais pas comment. Je suis assise en tailleur sur le petit mur de pierres de la terrasse, à l’heure du rendez-vous des oiseaux bavards, avant la foison des lumières, rouge, orangé, rose pâle qui vont enflammer l’eucalyptus.

Je regarde ses bras tendus qu’il jette si haut vers le ciel. Comme il est grand maintenant ! Un géant qui a grandi en hauteur et en largeur. J’essaie de me le rappeler au temps où nous nous sommes installés dans cette maison de nos rêves partagés, il y a 24 ans. Il trônait déjà à l’entrée et lorsqu’on rentrait à pied de la plage par le petit chemin des Amoureux, encore secret à cette époque, on entendait le chant léger de ses feuilles. Je pouvais l’entourer, seule, de mes bras, alors. Maintenant, il faudrait être deux pour l’enlacer.

Les enfants aimaient le retrouver chaque été, vieil ami immuable  à escalader pour s’inventer écuyère, singe, acrobate, pirate…Les branches recouvertes de feuilles en toutes saisons formaient une cabane naturelle dans laquelle ils pouvaient cacher leurs rêveries.

Dans la maison leur père se réveillait tard, à l’heure des adolescents, pour le déjeuner, après avoir passé une partie de la nuit à écrire ou à peindre. Ses heures secrètes à lui aussi.

Nous évitions tous les bruits du matin, même les cris des enfants, pour préserver son sommeil. Nous attendions, affamés, son réveil pour passer à table. Quand il apparaissait, la journée pouvait commencer. Les gestes et les sons de la vie sortaient du feutre dans lequel nous les avions enveloppés.

Le repas vite avalé, nous partions à la mer, à moins que ce ne soit lui qui nous y rejoignît, selon le mot que je lui avait laissé à côté de la cafetière, sur la Côte sauvage ou à la pointe des Corbeaux où nous nous étions échappés, munis d’un pique-nique pour nous délivrer de l’attente. Je ne sais plus. Si peu de souvenirs, juste celui d’une vie en accéléré, consacrée aux soins et activités des enfants, aux courses au marché, à la préparation des repas, aux séjours des amis, aux conversations conjugales ou amicales… Un trop-plein joyeux dans une course permanente.

Aujourd’hui, il n’y a plus d’enfants dans l’eucalyptus, plus d’homme dans le bureau de pierres, les amis ne font que passer dans la chambre jaune.

Je regarde le grand arbre qui rayonne la force de son âge dans la lumière du soir et j’écoute mon silence.

Je sursaute, surprise par la sirène du bateau qui annonce son entrée dans le port. Je bondis dans ma voiture, il me reste 5minutes pour arriver en même temps que le catamaran sur lequel a embarqué Pierre.

 

 

*******

 

Il est venu seul. Malgré la foule dense des estivants en cette fin de journée de juillet, je distingue sa haute silhouette, sa démarche lente et lourde sur la passerelle flottante. Je le connais peu. C’est sa femme que je connaissais depuis nos jeunes années d’études. Quelques rendez-vous professionnels nous avaient réunies et notre amitié avait résisté au temps par la force d’une affinité définitive, d’une compréhension silencieuse et de confidences essentielles que nous échangions lors de déjeuners trop rares, dont la perspective la ravissait autant que moi, mais qu’elle décommandait souvent, trop tard, une fois que nous étions déjà installées une troisième amie et moi, dans le restaurant. Nous avions en effet pris la précaution de nous donner ces rendez-vous à trois afin qu’aucune d’entre nous, les deux autres, ne se retrouve seule, embarrassée d’attendre, ne sachant pas s’il convenait de patienter encore ou de fuir la table réservée par Florence, le plus souvent.

Elle avait aux yeux de tous magnifiquement réussi sa carrière et la poursuivait avec talent et succès. Elle avait un fils à qui elle avait prescrit qu’il serait un éminent chirurgien. Plusieurs hommes l’avaient accompagnée, maladroits ou cruels, inconscients du mal qu’ils lui avaient fait. Mais peut-être les avait- elle blessés aussi…

Aujourd’hui, elle vivait sous la protection amoureuse de cet homme solide qui la vénérait depuis de nombreuses années et qui avait toujours su qu’ils feraient leur vie ensemble. Il avait décidé pour eux et avait attendu patiemment son consentement. Elle l’avait épousé. Sa fragilité était comprise et elle pouvait enfin révéler sa fantaisie et sa joie.

 

Après une embrassade un peu empruntée que j’aurais voulue consolatrice derrière la neutralité de l’accolade, je conduis Pierre et sa petite valise de 5 jours vers la voiture de collection typiquement îslaise, une Rodéo de 1966 qui, en fuyant le continent, a été sauvée du cimetière des voitures, comme d’autres de son espèce. Il ne remarque pas ce qui surprend tous ceux qui accostent ce rocher pour la première fois : les 4L repeintes, les 2CV bricolées, les Méharis remplies d’enfants en surnombre, les 4CV, signes ressuscités du siècle dernier.

La Rodéo s’engouffre dans le chemin des Amoureux que je n’ose pas nommer. J’espère même qu’il n’a pas lu sa signalisation peinte en blanc sur une pierre plate au croisement.

Je lui présente la chambre jaune qui se situe sous la mienne. Je lui indique la porte de sortie indépendante qui lui permet d’aller et venir à sa guise. Je ne risque aucune plaisanterie, elle ne serait ni reçue ni relayée.

Une fois Pierre installé, nous partageons sur la terrasse l’apéritif élu pour cet été, un Martini blanc coloré de feuilles de menthe du jardin et de tranches d’orange et de citron, sous le grand arbre , si calme dans son bain de soleil du soir.

Pierre sourit, des larmes troublent son regard quand il m’annonce :

– Je fais la cuisine, tu sais. Je la faisais toujours pour Florence. Elle          adorait les coquilles Saint-Jacques au safran. Je vais t’en faire.

   – Ce n’est pas la saison des coquilles Saint-Jacques, mais j’adore ça

et on en trouvera toujours dans la caverne d’Ali Hennequin. Nous irons demain matin.

 

Après le dîner, il lâcha ce qu’il ne cessait sans doute de passer et rembobiner et repasser dans sa tête, les circonstances sans cesse analysées, disséquées du fulgurant et dramatique départ de Florence, dont j’ignorais les détails.

Un matin glacé et pluvieux, quand le mois d’avril persiste à ressembler au mois de novembre, à 5h, Florence s’est glissée hors du lit de la chambre de luxe où il l’avait emmenée, espérant la distraire de sa mélancolie, l’entourer de sa chaleur amoureuse.

Elle était sortie, suivie par les seules caméras de  surveillance de l’hôtel. 5h15, le bras de Pierre dans le lit la cherche pour la rapprocher de lui, la tenir tout près, tâtonne, lisse le drap devenu froid. Le vide le réveille, il saute du lit, enfile son manteau, ses chaussures, il court dans le couloir, descend sur la plage et ne voit qu’un vieux pêcheur qu’il interroge : «  Vous n’auriez pas vu une femme se promener sur la plage ? »

-«  Non. » lui répond le pêcheur, balayant machinalement la mer grise et épaisse du regard. Et, dans le silence, il lève lentement son index vers une petite tâche blanche qui flotte au centre de la mer, éclairée par un reste de lune livide, accrochée dans un ciel mort et lourd. Une mouette, peut-être ?

 

La suite je la connaissais, les pompiers, le retour à Paris, l’institut médico-légal, le beau visage serein de Florence, lumineux et doux, dans la chambre mortuaire, ne portant aucune trace d’un combat avec la mer, de ses tourments ou de la violence des flots.

 

Les larmes ont coulé, puis épuisés, nous sommes allés nous couchés. J’ai promis un temps radieux pour le lendemain et une belle journée de plage dans une petite crique méditerranéenne. Je comptais sur la lumière solaire, la douceur de l’île, son atmosphère si particulière  d’enfance retrouvée pour suspendre sa douleur.

 

 

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Dans mon lit, incapable de trouver le sommeil, mes pensées revenaient sans cesse  vers Florence, l’imaginaient dans ses derniers instants, quand elle s’est levée avant le jour, dans la nudité de son existence, quand elle a descendu le chemin à la rencontre de la mer, résolue ou inconsciente de ce qui allait se passer, folle d’une lucidité implacable, toute sa vie d’avant lui devenant étrangère, les êtres chers des inconnus, submergée par l’immense tristesse d’exister, qui peut tous nous rattraper un jour. Tandis qu’il rêvait leur amour éternel, elle fomentait sa fuite définitive. Elle est descendue sur la plage cernée de falaises noires et, seule sous le ciel sombre, elle a marché dans la mer boueuse et opaque, déterminée dans sa volonté d’extermination d’elle-même. Hurlait-elle sa douleur à la mer à défaut de n’avoir jamais été entendue par sa propre mère ? Pleurait-elle son désespoir quand sa marche déterminée fendait l’écume des eaux glacées ? Quels mots prononça-t-elle au moment de diluer la douleur de sa vie ?

Mais peut-être avançait-elle en chantant, souriante, tranquille, comme il était facile somme toute d’échapper au monde et de s’abandonner à la nuit éternelle.

 

 

 

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Le lendemain, j’entraînais Pierre sur la plage entièrement désertée à l’heure du déjeuner, comme si tous les témoins possibles s’étaient éclipsés, conscients de l’épreuve qui nous attendait. Pierre venait d’un séjour chez des amis sur la côte d’en face, celle qui apparaissait dans la brume laiteuse les jours de beau temps. Il n’avait pas pu marcher dans la mer ni s’y baigner comme il aimait tant le faire avant qu’elle n’avale sa bien-aimée.

Je lui propose de m’accompagner jusqu’au bord, prétextant un indispensable besoin de rafraîchissement à cette heure accablante de chaleur. Pourtant, entrer dans l’eau m’est difficile. Il faut abandonner la délicieuse sensation du souffle tiède et doux de l’air.

La mer d’émeraude transparente laisse voir au travers les cailloux et les coquillages qui blessent nos pieds. En riant, je m’accroche à son bras pour ne pas tomber. Plus loin, il faut se frayer un passage sans glisser sur le tapis d’algues épaisses et visqueuses. Cela ralentit notre marche vers la piscine claire et accueillante ceinte de rochers roussis par le soleil. Au loin, des mouettes, qui flottent sur la rondeur de la vague, semblent faire la sieste. Le vieux château, dans sa puissante stature semble garant de l’immuabilité des choses. Nous sommes dans cette crique tous seuls dans une coquille face à l’infini.

Nous sommes maintenant trempés jusqu’à la taille. En dessous, la transparente profondeur qui nous porte, libère nos jambes et je le vois m’imiter lorsque je m’enfonce jusqu’au cou à la hauteur des reflets de nacre du soleil sur l’eau. La lumière aveuglante engourdit la conscience. Je commence lentement à nager vers le large, j’entends qu’il respire pleinement, mon regard ne lâche pas le sien, les ondes glissent sur ses bras. Nous nageons dans le vert très clair et lumineux de l’eau. De sa brasse lente et voluptueuse, il semble caresser la mer, se réconcilier avec elle. Son étreinte avec la mer comme une lutte pour son droit à vivre. A ce moment, au dessus de tous les autres, il se sent lui-même, il retrouve son corps perdu, enchanté d’être au monde. Chaque mouvement l’entraîne vers la vie, seul, il redevient, seul, chaque mouvement le tire à l’extérieur de sa douleur, seul, il ne pense plus, il trace son chemin vers l’acceptation, seul, il ne rêve plus, seul, il est seul.

 

 

FIN