Tempête sous un crâne – Xavier Dordor

Tempête sous un crâne – Xavier Dordor

Tempête sous un crâne.

 

– « Je me sens pas bien ! Je vais dehors. »

 

Cette phrase,  combien de fois l’ai je prononcé à l’attention de mes compagnons de voyage entre Fromentine et Port Joinville (ou pour moi tout seul dans ma tête en salade d’idées glauques)? Je rejoignais alors la population de ceux qui se gèlent dehors sur le pont  arrière de la Vendée. Certains, pour partager une mousse, un coca ou une part de pizza,  achetés à Fromentine, d’autres comme moi pour attendre les embruns rafraichissants et espérer une accalmie de leur mer intérieure agitée.  A l’extérieur, le vent, la houle, le moteur couvrent tous les bruits même les plus incongrus. On n’a pas toujours le temps. Il faut se frayer un chemin entre les vélos, les remorques, c’est la cour des miracles.  L’enjeu,  une place le long du bastingage sur le coté, à l’abri des regards, le plus près possible de la cloison arrière pour se protéger du froid qui vous glace, mais tout vaut mieux que cette chaleur moite de la cabine, quand la mer se creuse et votre estomac aussi. Quand vos amis, votre famille scrutent votre visage, s’inquiètent de votre blancheur ou de vos spasmes, et constatent le martyre que vos mains infligent à votre sac plastique ou papier offert par la Compagnie Yeu Continent.

 

Une fois sorti, le maigre rayon de soleil au dehors pour essayer d’échapper à la descente aux enfers est de s’occuper l’esprit à regarder les autres, ceux qui se réjouissent du voyage, surtout pas ceux qui se lamentent de leurs miasmes, écouter leurs histoires grivoises ou parfois drôles ou les deux en même temps. Il y a des champions de ces traversées pour Yeu, ceux qui en parole y sont déjà et organisent leur séjour collectif, ceux plus nombreux qui partagent leurs vacances passées, comparent leurs souvenirs, raniment la nostalgie pour se sentir déjà sur place. Le récit des fêtes émaille les discours, l’énoncé des noms/ prénoms des fêtards sollicite la mémoire, les rires gras apostrophent l’attention : on aurait tant envie d’être avec eux et de s’esclaffer même bêtement, plutôt que de poursuivre cette conversation  intérieure et solitaire qui vous agite et grignote seconde par seconde, minute par minute votre bonne résolution initiale :

  • (« Cette fois-ci, je tiendrai »)

 

Monté(e) à bord, vous y avez cru et vous êtes accroché à cet espoir  même si vous avez oublié la Nautamine ou autre Dramamine – des noms qui sont déjà à eux seuls tout un programme – ou l’improbable Cocculine, une autre promesse. Au début du voyage, la mer avait l’air calme, vous fanfaronniez quelque peu pour vous distraire et exorciser le risque. Vos amis s’en réjouissaient, vos proches s’en étonnaient et attendaient le large avec angoisse.

 

De votre coté, vous avez votre petite gamberge intérieure habituelle. Un rituel avec l’expérience des traversées. Vous vous faites votre petite analyse personnelle. L’éloignement du quai s’est passé sans heurts, la progression dans la passe s’est faite sans houle. Jusqu’au pont de Noirmoutier dont vous vous êtes fait la remarque de l’usure des piles, pas de problème. Jusqu’à la bouée tribord dont vous avez noté la nouvelle peinture avec émoi. Bien sûr, vous avez senti la première vague dans le chenal : pas bien haute mais elle a réussi à secouer imperceptiblement le bateau, juste pour vous rappelez que vous n’êtes pas à terre.

 

  • ( « Ca va aller, je suis sûr. D’ailleurs cela m’est déjà arrivé d’être bien, la fois où justement … »).

Vous vous rassurez tout seul. L’ennemie, c’est la psalmodie de la mer. Après la première secousse anodine, une deuxième plus intempestive vous prend par le ventricule gauche ou droit comme vous voulez, puis une troisième vous met le cœur en chamade. Vous emmenez votre esprit en balade intellectuelle pour échapper au présent

  • ( « C’était un titre de Sagan, La Chamade, peut- être même un film. Qui tenait le rôle féminin, je ne sais plus …»).

 

La vague suivante se fait attendre,  vous avez le temps de calmer vos interrogations intérieures et vous croyez triompher. Ce ne sera pas pour aujourd’hui. L’espoir est de courte durée, car les deux autres incantations de la mer se succèdent rapidement et vous ramènent à la dure réalité. Puis, la houle s’installe et le rythme est quasi constant : une vague à l’endroit, une vague à l’envers et votre cœur tricote.

 

Tout pour oublier le mal de tête qui vous ronge subrepticement, à l’image d’une vieille affiche de Savignac pour Aspro

  • ( « Aspro, vous dites vous, elle a disparu des pharmacies, cette marque »)

On voyait un tunnel saturé de véhicules passer  à travers le crâne d’un homme qui souffrait le martyre. Vous vivez cela mais en pire parce que ce n’est pas un simple tunnel de plaine, mais de montagnes russes où la descente est vertigineuse et on pressent qu’elle ne s’arrêtera jamais. L’estomac, le cœur et le reste tentent de rester à niveau et montent en réaction pour compenser la chute aux enfers. Et quand la Vendée se bloque au creux de la vague, c’est deux air bags qui vous cognent en  même temps le front et le bas du crâne  sans oublier les tempes qui explosent sous la pression.

 

Le regard s’accroche à ce qu’il peut, et  on se parle beaucoup à soi même dans ces moments- là,

  • («  Prends un point fixe et garde le en ligne de mire » vous répètent les caciques. «  tu parles, ils sont drôles, avec les creux et la crêtes, c’est impossible, non c’est pire car c’est l’horizon qui bouge et vous avec »).

 

Un look d’une jeune femme qui se retourne pour se protéger des embruns, vous découvrez un joli minois avec deux grands yeux sous un capuchon et vous vous intéressez à sa conversation et à ses proches pour oublier vos bouffées de chaleurs.

  • (« Tiens, elle est sacrément mignone, celle ci, avec qui est elle ? »)

 

Puis vous croisez le regard d’une personne vaguement identifiée – dans l’ile,  on repère peu à peu tout le monde sans forcément connaître  – et vous disséquez son comportement

  • («  il est réchauffé celui là en tee shirt, mais son fils, le petit là, il devrait le couvrir, il va attraper la mort »).

 

La mort, c’est l’extrême, l’ultime requête du malade sur un bateau.  Demandez à ceux qui sont sensibles, ils vous le diront tous. A un moment où un autre, on ne se dit pas tant qu’on va mourir  mais plutôt qu’on aimerait mourir sur place pour que cela s’arrête. Là tout de suite, on se sent tellement mal. Et non, ça repart, on grimpe la vague suivante  ça n’en finit pas de monter et là en haut de la vague, on bascule, le bateau et le coeur aussi. L’un flotte et l’autre pas. Alors, on perd toute dignité, on est prêt à toutes les compromissions.

  • (« Mon Dieu, si cela pouvait s’arrêter, s’il vous plait. » ).

On devient croyant l’espace d’un coup de vent : la prière est sincère et on réitère la demande en refrain  de complainte comme si la répéter à chaque creux  la rendait plus audible du dieu de la Mer. La discussion avec le Très Haut peut même devenir marchandage quand la peur s’installe en plein hiver sur les trajets calamiteux de décembre ou janvier : il faut vraiment que le bateau passe pour les lycéens qui vont à terre. Quand la Vendée plonge et que tout l’avant est  sous l’eau, vous levez les yeux mais la vague d’en face occupe tout l’espace sans que le ciel n’ait sa place. Il est où l’horizon ? Nul ne sait plus, alors l’inquiétude devient collective : là on pense qu’on peut mourir, tous ensemble et pas seulement qu’on aimerait mourir là tout seul pour échapper au tsunami. Pas plus réjouissant comme alternative.

  • (« Mon Dieu, si on en réchappe, je promets de … »)

Promesse d’ivrogne oubliée à terre. Promesse qui n’a pas la valeur des ex voto de Notre Dame du Port fixés au mur par les marins, les capitaines et leurs compagnes lors de navigation extrêmes ou de sauvetages périlleux. Là on est en navigation commerciale simplement ou seulement entre la côte et l’Ile sur des bateaux autrement plus modernes. Mais ne cherchez pas le rationnel dans ces moments là, il est déjà au fond. Rien n’y fait et surtout pas les paroles des autres.

 

Pour rester sur l’idée de la mort, on peut aussi parler d’envie de meurtres sur tous ceux qui vous distillent leur conseils.

  • (« Fais pas ci, fais pas ça, …. »)
  • (« Tu sais, moi un jour cela m’est arrivé et j’ai … Crétin, moi cela m’arrive tout le temps et je sais ce que j’ai à faire : Rien ! Attendre. Subir. Mourir à petit feu. Nourrir les poissons. Se dire que demain, si jamais il y a un lendemain, cela ira mieux » )
  • (« Tu sais ce que fait B.C. pour se soulager ? Elle se couche le plus bas possible dans les étages du bateau pour être le moins mal… Andouille, j’en ai parlé des milliers de fois avec B.C. ,  elle arrive chaque fois en état comateux à Yeu, et en plus elle est sourde pendant deux jours avec le bruit du moteur dans la calle … Rien n’y fait depuis 35 ans qu’elle vient dans cette p… d’Ile »)

Heureusement que les amis, les plaignants, les vomitologues, les gerboexperts, n’entendent pas  les insultes qu’on leur adresse en silence, les noms d’oiseaux dont on les affuble dans ces moments de détresse vagales ou vaguales, je ne sais plus comment dire. S’ils entendaient,  on serait brouillés à mort avec eux.

  • ( « Remarque, cela aurait un avantage, je ne serai plus obligé de venir avec cette c… dans son ile de m… »)

Il y a aussi ceux qui ne sont jamais malades en bateau, ni d’ailleurs en auto, en avion, en deltaplane …

  • («  Pourtant, tu vois, un jour en ballon au dessus des désert du Wadi Rum au sud de la Jordanie,…j’ai bien failli… »
  • (« je sais ou c’est le Wadi rum, imbécile heureux, …j’y étais déjà allé avant que tu ne sois né ».)

Leur suffisance est insupportable et leur commisération insoutenable. Plus il vous assènent leur invincibilité,  plus votre défaite s’annonce probable et compliquée à gérer. Ceux là, vous leur souhaitez l’agonie lente et difficile de la noyade, ils verraient combien l’oppression de l’eau,  le manque d’air,  le ballotage de vague en vague, et le froid, …parce que dehors dans les embruns, le soir est glacial, le malade de la mer est transis. Certes, il est sorti de son plein gré notamment face à la moiteur de la cabine, mais là maintenant dehors depuis 20 minutes, à jouer des appuis sur ses deux jambes pour compenser roulis et tangage, il est frigorifié, transis. Pas question de rentrer au chaud, pas question de s’assoir sous le regard des autres. D’ailleurs, certains ne vous regarderaient pas, de peur eux aussi de devoir sortir s’aérer voir plus.

 

Car le mal de mer est contagieux, vous ne saviez pas ? Il se propage plus vite que la grippe dans un asile de vieux, la gastro dans une classe de maternelle ou la tourista dans un bus de comité d’entreprise en vacances en Martinique. C’est immédiat. Un simple regard sur un voyageur plus blanc que blanc, le rouge vous vient aux joues, le bleu vous vient à l’âme, très vite.

 

  • (« Il est vraiment pas bien celui là. Il ne tient pas debout »)

On veut bien tout sauf ce qui lui arrive au blanc de chez blanc. Et si l’autre est souvent plus mal que vous, ce n’est qu’une maigre consolation. Son délabrement ne réjouit pas, il ragaillardit un instant, on retrouve un semblant de dignité, mais c’est pour mieux sombrer, mon enfant. L’autre vous entraine dans sa chute. Vous même, la petite brune qui vous regarde du coin de l’œil, accrochée à la rambarde près de la bouée, elle ne vous drague pas- dommage encore que dans votre état- vous êtes simplement son autre, elle épie vos mouvements, vos attitudes pour tenter d’y échapper mais c’est pour mieux  sombrer, belle enfant. C’est cela la grande chaine du froid et du mal de mer.

 

Au début, on réagit, on maintient un semblant de port altier qui ne trompe personne, puis on lâche prise. Le porc prend le dessus sur le genre humain. Ce n’est plus la lutte mais la chute finale, inexorable. La fange ne le gène plus, il n’a plus les moyens de ses ambitions : rester debout, n’y pensons plus. Se coucher n’est pas la bonne idée, on ne peut remettre  tout à plat sauf à couler plus rapidement. S’appuyer est le seul soutien mais sur quoi ? Parler peut être, mais difficile, à qui et de quoi ? Le mal être rapproche c’est bien connu. Vos voisins de décombre ont cette même envie bien souvent, la parole rythme et libère la respiration. Des duos surréalistes s’engagent :

  • ( Compatissant : «Tenez bon, cela ne va pas être long ». Alors que vous voyez encore la dernière bouée tribord à l’horizon.)
  • (Expert : « une fois en pleine mer, on sera moins secoués »)
  • (Touristique  : « c’est la première fois que vous faites la traversée ? »)

 

A ces phases sociales succèdent des phases d’introspection. Quand l’un ou l’autre n’a plus les moyens physiques d’entretenir le dialogue, pris par des préoccupations urgentes non négociables. Il faut dire que question mal être, on est rarement synchrones, dans la vraie vie comme sur un bateau. L’un prend toujours de l’avance sur l’autre et passe le relais. La spirale infernale. Les mots de l’autre ne sont plus audibles, pire ils agacent par leur semblant d’humanité solidaire.

 

Il ne reste plus qu’à se parler  à soi même, ou à Dieu, on l’a dit. Mais comme il ne répond guère tout au moins en temps réel, le monologue s’installe. Et là le grand thème qui surgit est la recherche de culpabilité.

  • (« Mais pourquoi, en es tu là crétin, tu le sais bien au bout de 50 ans que tu ne supportes pas la mer en bateau. »)

Il faut un coupable. Les amis, les conjoints sont généralement tout désignés, avec toute l’injustice que peut laisser supposer une telle démarche. La parano est partout, la détestation s’installe : elle reflue mais revient vite en tête de façon lancinante. Il faut un coupable pour atténuer une situation ingérable,  pour renier un tel effondrement. Il est facile à trouver pour une destination isolée, un voyage occasionnel,  il y a bien quelqu’un qui vous a manipulé pour participer à cette croisière ou cette navigation.

Mais quand il s’agit de l’Ile d’Yeu, c’est plus compliqué. Certes, il y a bien eu des premières traversées, régulièrement ponctuées des mêmes soubresauts. Mais vous êtes revenu une fois, deux fois, trois fois. Vous y avez pris goût. Masochiste, vous y retournez souvent et vous avez même acheté une maison. Le mal être navigant s’atténue année après année, il n’est plus aussi systématique mais il reste là rusé, planqué au coin de votre oreille interne, paraît il responsable de vos égarements stomacaux.

 

Régulièrement par gros temps ou par gros stress suite à des embouteillages à Nantes, et la course poursuite dans les marais derrière les camping-cars pour essayer « d’attraper le bateau » , vous replongez pour une traversée apocalyptique. Pour vous, tout recommence comme au bon vieux temps. Ne croyez pas qu’on relativise outre mesure avec l’expérience. On finit toujours par vouloir mourir sur place par grosse mer.  Dieu est appelé encore une fois, mais reste aux abonnés absents. On cherche le coupable, il en faut bien un. La question qui vous tord les boyaux, c’est pourquoi vous êtes vous fixé sur Yeu. Pourquoi vous sur une ile ? Alors qu’il existe des coins charmants sur le littoral de France ou d’ailleurs. Des courbes de rivières magnifiques, assez peu fréquentées avec une petite activité de navigation pour rythmer votre panorama. Des moulins à retaper si vous aimez l’eau circulante. De l’eau d’accord mais dans votre état de mal être nautique, pourquoi une ile ?

  • (« Pourquoi bon Dieu, est on allés s’établir à Yeu ? »)

 

La question est posée. Les coupables sont tout désignés. Le premier qui vous a fait découvrir l’ile d’Yeu en famille, en groupe d’amis ou pour un mariage. Avec la panoplie habituelle du premier séjour : le vélo, le bourg, le port de la Meule, les deux balises  opposées les Corbeaux et les Chiens Perrins,… c’est là où vous vous apercevez que l’Ile n’est pas si petite que cela,  ni si plate qu’on veut bien le dire. Vous auriez du vous méfier, leur dire non, ne pas revenir en week end, puis en vacances avec les enfants.

  • ( Mauvaise foi : « il le savait, Dugenou que j’étais malade en bateau, on avait fait du dériveur ensemble quand on était gamins. En fait, tout cela c’est sa faute, …et il a toujours été faux derche. »)

D’ailleurs, l’hôtel et les premières maisons de location n’étaient pas au niveau, c’était un signe. Vous n’auriez pas du insister. Au lieu de cela, vous avez changé de maison d’été. On vous en a proposé des nouvelles tous les ans. Vous vous êtes faits des amis que vous revoyez à Paris ou à Clermont, vous vous êtes installés dans le statut d’habitué de l’Ile d’Yeu. Vous revendiquez  maintenant ce trait de personnalité,  vous aimez ce point de CV familial.

  • ( Mauvaise foi absolue : «  c’est encore Dugenou, qui m’a parlé de la baraque qui serait bientôt à vendre, elle était faite pour moi. Elle ne pouvait pas nous échapper. Je n’avais rien demandé moi. Tout cela c’est sa faute ». )

C’est vrai quand on y pense qu’acheter une maison à Yeu, il faut être tordu de chercher un coin aussi pommé.

  • ( Mauvaise foi permanente : «  Six heures au bas mot en voiture, on aurait mieux fait d’aller à Biarritz ou à Gijon, il y des avions et en deux heures, vous êtes à la maison. Et puis sinon la complète – taxi –train – bus – bateau, … autant aller à Tanger ou à Corfou,  on y est aussi vite et c’est moins compliqué. Merci Dugenou)

Et puis,  une maison c’est toujours un nid à emmerdements.

  • (Mauvaise foi réitérée : «  parce que sa maison à Dugenou, elle était saine sur le papier mais le papier était froissé ou imbibé parce que l’humidité et les travaux d’assainissement, parlons en. Vous arrivez du bateau et il faut vous taper les corps de métiers de l’Ile : il y a toujours un truc à réparer, un appareil à changer parce que vous comprenez ici, c’est une ile, c’est la mer. …Merci, je n’avais pas remarqué. »)
  • ( Mauvaise foi exacerbée : « Vous parlez de repos, … on court les artisans et les femmes râlent parce que le travail n’est pas fait /est mal fait ou n’est pas fait comme on avait dit, enfin comme elles avaient dit. D’ailleurs la femme de Dugenou, elle en a des idées tordues pour l’aménagement. Si on n’est pas d’accord avec elle, on est ringard/ has been /dépassé. C’est simple, ils me stressent les Dugenou, si je ne respire pas ce soir, c’est à cause d’eux. Dès demain, ils vont me les casser avec leur nouvelle  phobie : la piscine. »)

A la simple évocation du mot piscine à l’Ile d’Yeu, la mer monte dans mes tuyaux digestifs. Heureusement, ce n’est pas une piscine à débordement.

 

Bref, tous coupables les amis, la compagne, les enfants qui ont voulu cette maison à l’Ile d’Yeu et qui s’en foutent plus ou moins de la houle.

  • ( A la mer je comprends mais à l’Ile d’Yeu, ils sont d’un égoisme »)

 

Il est des moments étonnants dans une traversée : les extrèmes. On s’habitue au mouvement perpétuel de la mer. Chacun reste sur son échelle de Richter et s’accommode plus ou moins de l’intensité dominante. Une vague à l’endroit, une vague à l’envers. Mais que la Vendée vienne à taper une vague que le commandant n’a pas pu éviter, ou à l’opposé que le navire plonge dans un creux sans fin, c’est toutes les conversations qui restent suspendues, pendant deux ou trois très longues secondes éprouvantes pour les nerfs. Le silence est assourdissant.

 

Quelques centaines de mètres avant d’arriver à Port Joinville, il y a ainsi une dépression au fond de l’eau, une fosse qui crée un appel dans la masse d’eau. La secousse est mortelle, beaucoup s’y laissent prendre et nombre de ceux qui se tenaient correctement jusqu’à lors, perdent tout contrôle d’eux même et lâchent la bride.  Ils sont excusables après presque une heure d’essoreuse.

 

J’avoue que a contrario, pour moi, cette secousse, c’est souvent la libération. Quelques secondes après, la mer se calme à l’approche de la digue, la houle s’atténue naturellement. Les lumières annoncent le retour à la civilisation. On ne mourra pas ce soir,  et d’ailleurs on n’en a plus envie tout de suite. La libre circulation redevient la règle dans le bateau, vos proches viennent prendre la mesure de votre infortune. Elle peut laisser des traces : certains ont besoin de longues minutes pour se remettre à flot.

 

Bref, l’utopie reprend enfin le dessus sur la crise. Dire que vous vous sentez bien serait exagéré, mais vous vous sentez déjà et c’est mieux qu’avant où vous ne sentiez plus rien. Vous remettez de l’ordre dans votre tête et dans votre tenue, vous constatez les dégâts. Vous reprenez figure humaine et reprenez quelques contacts avec les humains qui  vous interrogent du regard ou de la voix. Vous vous efforcez même de leur sourire, signe de votre retour à une vie normale.

 

La sortie se fait toujours en vrac – struggle for live- mais on progresse dans la maitrise des errements. Les passerelles qui mènent à la gare maritime sont l’occasion d’une restructuration des forces individuelles. Dans la bousculade, sauf ténèbres dantesques, le miracle s’accomplit : le mal de tête s’estompe peu à peu, la mâchoire se décrispe, la respiration  rejoint la norme, le niveau de l’estomac décroit après la crue au fur et à mesure de votre progression.

 

Le mouvement est ralenti par tous ceux qui attendent familles et amis. Ce n’est pas vous qu’ils attendent prioritairement, ce  n’est pas pour vous qu’ils sont descendus au port, mais c’est vous qu’ils croisent du regard en premier.

«  Dugenou, comment vas tu, l’ami, je suis content de te voir ! Qui attends tu  »

«  Salut Xavier tu es là, tu viens pour ouvrir la maison ? Tu viens diner demain avec ta douce ? »

« Avec plaisir,  je t’appelle. Embrasse tout le monde ».

 

Finis les récriminations contre ce pauvre Dugenou. Oubliées les gémonies auxquelles vous l’avez voué, les noms d’oiseaux, les culpabilités accablantes, les envies de meurtre, …une fois sur l’ile, le plaisir est de retour, vous avez soif, si ce n’est faim. Bref vous êtes heureux d’être là. Enfin chez vous. Aller aux containers, vivre quoi ( « et laissermourir »)comme disait un titre de James 007. )

 

«  Cela a été ton voyage ? »

Et là, votre victoire, c’est la force de mentir.

« Impec, passées les premières vagues cela a été parfait ».

 

L’Ile d’Yeu, cela se mérite. Alors on fait des sourires à l’arrivée, on dit bonjour, on échange, on embellit la traversée, on refait le monde, … et on finit par tout oublier, trop heureux du temps présent.

 

Ps :  J’ai connu et quelques un (e)s comme moi, de difficiles réconciliations avec la terre ferme. Parce que pour moi, elle tanguait encore la terre à l’arrivée et le quai n’avait pas du tout le pied marin. Il fallait quelques marées de 6 heures pour me remettre à flots. Mais le bonheur,  au fond du lit (souvent encore en mouvement)  ou face à la cheminée (un wisky à la main), oui le bonheur était quand même présent parce que j’étais chez moi: tranquille. J’en profite pour m’excuser auprès des nombreuses maitresses de maison à qui j’ai pu faire faux bond pour le diner d’arrivée. Cela m’était parfois insupportable- et avec moi ma tête et mon estomac – de partager le retour à la vie avec les autres convives. Mais que ces dames se rassurent : une fois arrivé à terre,  je ne les ai jamais maudites, je n’ai pas souhaité leur mort ni rien de tout cela …  Soulagées ?