Tomates et Perroquets – Noël Fantoni

Tomates et Perroquets – Noël Fantoni

TOMATES ET PERROQUET

 C’était une de ces soirées de printemps où le soleil hésitait à décliner. La chaleur commençait à s’installer jusqu’assez tard sur le Port. Les terrasses s’alanguissaient près du Corsaire, là où j’avais mes habitudes pour l’apéro du soir. Elles n’étaient pas encore bondées comme en août où il fallait presque présenter un ticket de présence, comme à la poste, pour trouver une table et siroter son muscadet aux Voyageurs ou chez Yéyette… Je dégustais le mien en flânant de l’âme, tout en jetant un vague coup d’oeil distrait sur les passantes déjà dorées. Les femmes étaient belles à ravir, toutes croustillantes, après un après- midi passé à lézarder aux Conches ou sur la plage des Soux, mais fraîches dans leur allure pimpante et détachée. Elles avaient le mollet élastique, la dégaine nonchalante, presque provocante, leurs cheveux se laissaient caresser par la brise de retourne qui venait à point nous rafraîchir en ces temps d’équinoxe.
Un petit vieux passa devant ma table, à petits pas menus. Il était raide comme un piquet de croquet, les mains dans les poches de son caban de toile. S’il tricotait des jambes c’était à l’allure d’un métronome cacochyme. Son pas était heurté et pourtant immuable. Un automate de chair, ou plutôt d’os car il était  d’une maigreur de sprat, sa face aussi plate que les limandes qui gisaient en glace sur les étals d’Hennequin. Sous le burin de sa peau tannée, sa couperose virait presque à la varice.

« Celui-là n’a pas carburé qu’à l’Evian » me dis-je en allongeant la main pour aller quérir mon verre dont le breuvage tiédissait sans vergogne.

J’avais le temps de reluquer mon piéton, il avançait à l’allure d’un petit gris en campagne, mais d’une régularité de tiers provisionnel.

Sa tignasse malgré son âge que j’avais peine à définir était encore drue, et son poil blanc. Il progressait, le regard fixe tourné vers la ligne bleue des eaux territoriales, autant dire vers l’horizon. Il ne parlait pas, ni à lui-même ni aux autres marins en terrasses qui tâtaient du saucisson en lampant maintes goulées de bière, de l’Equateur à l’Escadrille. Il disparut de mon aire de vision en claudicant légèrement. Il était peut être fatigué.

Le vin aidant, qui oint si bien les rouages de l’imagination, j’échafaudais plusieurs vies autour de celui que je surnommais déjà le ventrachoux errant. Qui était-il ce jouet mécanique, que personne ne remontait et qui arpentait à la cadence et la précision  d’un coucou suisse le bitume de Port Joinville, entre l’usine à thon et la myriade de marchands de vélos qui se disputaient à héler le client à longueur de saisons ? Un  ancien mousse de chasse-marée ? Un matelot de groisillon ? Un capitaine de dundee ? Moins palpitant, un ancien fonctionnaire de la poste ou de la sécurité sociale ? Taiseux comme une huître, exact comme une micheline du réseau creusois, j’aurais tout donné pour lui soutirer un mot et imaginé les pires chausses trappes pour qu’il dévie d’un iota  sa course à la régularité de suite géométrique.

Je continuais à tenter vainement de prolonger le plaisir du petit canon vespéral en incorporant force glaçons dans mon verre tulipe lorsque Bavasoul, d’une grande claque dans mon dos, s’invita à ma table. Je ne l’avais pas vu venir ni entendu, de vieux pirate. Il avait des allures et des discrétions de chat, plutôt Raminagrobis que greffier famélique, sauf quand il était en bordée, c’est-à-dire  toute la sainte fin de journée. Il n’y avait pas encore de vent dans les voiles à cette heure-ci mais la brise ne tarderait pas à fraîchir.

Je ne l’avais pas prié de s’asseoir à me côtés, mais sa compagnie était une joie toujours renouvelée. Bavasoul était un conteur fantastique autant qu’un ivrogne invétéré : deux qualités qui a mes yeux en faisaient le compagnon le plus précieux au monde.

Sa devise : « Blanc le matin, rouge à midi, noir le soir »…

Il tempêtait contre les mange-poulets, prononcez mange- poulettes  à la vendéenne, et  traduisez : les touristes contre qui il  vitupérait inlassablement. Ils lui cassaient les couilles à longueur de journée, disait-il, mais l’engraissaient puisqu’ il les emmenait pêcher la loubine à bord de son cotre à vapeur. Une sinécure qu’il avait tendance de plus en plus ces temps-ci à abandonner pour la confier à son fils Gwenc’hlan. Il faut dire que c’était le seul marin que j’ai connu qui souffrait le martyre du mal de mer. C’était le saint Sébastien  du dégueulando.  Dans sa prime jeunesse, à chaque  campagne de pêche, depuis Joinville  jusqu’à la pointe du golfe de Gascogne, il ne cessait d’appeler Raoul de la belle aube au triste soir. Après avoir   vomi tripes et boyaux pendant cinq ans, en priant le Saint des intestins d’intercéder pour lui devant l’être suprême et en appeler à sa clémence, il dut se résoudre à planquer à terre et devenir charpentier de marine.

Bavasoul n’avait pas d’âge .Ou plutôt bien malin aurait été celui qui aurait pu lui en donner un. Vêtu d’un coutil de marin et d’une casquette de capitaine flibustier, il portait haute sa barbe blanche et sa grande gueule. Par ailleurs l’homme le plus adorable au monde et le cœur sur la main, sans le poignet coupé. J’aurais pu lui demander le Pacifique en dot, il se serait saigné pour me l’offrir.

« Qu’est-ce que tu bois vieux forban ? » lui demandais-je alors qu’il s’asseyait en essayant de rallumer un Ninas à bout de souffle. Il commanda un perroquet, sans doute en mémoire d’une marine à voile  qu’il avait tenté d’amadouer jusqu’à ce qu’il capitule, à la merci de son corps perpétuellement  en révolte. Le loufiat s’exécuta en lui amenant un pastaga verdâtre plus tassé que les vertèbres de sa grand-mère.

C’est à l’instant même où il déglutissait sa première gorgée d’émulsion alcoolisée que le hollandais marchant (second surnom par moi donné à l’instant même de son passage) fit une seconde apparition, mais en cheminant dans l’autre sens, cap suet, en direction de la gare maritime. Bavasoul, à qui rien n’échappait, me vit perplexe, qui regardais  l’échassier déambuler à pas menus vers la compagnie Yeu Continent. Ou la Vendéenne. Qui pouvait le savoir ?

Il plissa les yeux, tira avec peine une bouffée de son cigarillo puant, but encore une gorgée de pastis et me dit à mi-voix : « Je parie que tu donnerais cher pour savoir qui est ce fantôme marchant… » Et devant ma mine perplexe, il éclata d’un rire énorme de boucanier rugissant qui eut fait vibrer des cabestans de galion.

« Voilà bien trois lustres qu’il est muet et qu’il use ses godillots à arpenter les pavés du port…Peu de gens aujourd’hui connaissent son histoire…Il est mort vivant un jour de suif au large des Canaries sur un esquif qui s’appelait le Ventempoupe. Mon père me l’a raconté, il était à bord…

On pêchait le thon à la gaule en ce temps là…Quand on tombait sur un banc, ça n’arrêtait pas. Un bambou à l’eau, une bonite ! Les matelots appâtaient, les marins pêchaient à des cadences de colts. Lui était encore minot à cette époque-là et il bouettait.
Son histoire je la connais et je m’en vais te la raconter…si tu me paies encore un petit verre de vert ! »

Cà n’était pas de la fée verte et Bavasoul avait de l’entraînement. Il avait déjà englouti le  premier, et avait assoiffé ma curiosité. Je ne me fis pas prier pour lui offrir un autre gobelet de ce breuvage glauque.
Lorsqu’il eut la certitude que son plaisir était à portée de main, il ne résista pas à l’enrober d’une autre délicieuse satisfaction : raconter son histoire.

« Ils avaient rempli les cales en une seule journée, alors sans hésiter ils mirent cap sur Yeu, avec dans l’idée peut-être de revenir pour une seconde campagne tout aussi fructueuse . Jusqu’ici la mer avait été sereine. Autant qu’une première communiante qui s’apprêterait à recevoir le bon Dieu des mains d’un archevêque. Mais le temps est capricieux et une fois les voiles hissées sur la zone de Cantabrico, le vent a fraîchi. Puis il devint impétueux et lorsqu’ils arrivèrent sur Pazenn,  il s’était  transformé en tempête. De lourds nuages noirs s’amoncelaient  au- dessus des têtes et des mâts.

Le capitaine avait ordonné de prendre le plus de ris possibles. Il en fut réduit à fuir à mâts et à corde, puis de balancer l’ancre de cape, accorer les mâts de pataras, et attendre  l’extinction du coup de tabac. Mais la houle s’amplifiait. Des paquets de mer drossaient le pont, si drus qu’il ne leur était presque plus possible  de se tenir debout sur le tillac. Le capitaine tentait bien  de maintenir le navire pour qu’il ne soit pas balloté par les flots et renversé par une lame de fond, mais lui-même tempêtait contre son impuissance à gouverner. Et puis arriva le monstre  qui creusa  le gouffre sous leur étrave, enfin la lame qui découpa un abîme digne des fosses atlantiques et le bateau se coucha sur le côté. La bisquine  était blessée mais pas encore moribonde. Elle se redressa suffisamment pour ne pas se retrouver la quille  tutoyant le ciel,  mais tous ceux qui  se maintenaient sur le pont étaient à terre, pantelants, assommés, toussant, crachant  le sel,  l’eau et le varech. La vague avait balayé le pont, entremêlé les orins qui se dressaient comme des serpents  ou s’étaient noués en  lianes.
Le Balto, c’était son surnom, s’était retrouvé prisonnier, le pied cadenassé dans une conassière, et  la cheville ligotée par la corde de loch  qui ne voulait pas le laisser  s’échapper. Et son frère, qui  était pour la première fois de sa vie inscrit au rôle de l’équipage cette année-là, avait été emporté par  l’eau furieuse et se retrouvait  agrippé à un bossoir, le corps  en dehors du navire balloté par la houle. L’équipage le regardait, tétanisé et impuissant et sentait bien qu’il ne tiendrait pas longtemps. Mais chacun était trop empêtré et tant occupé à se dépatouiller de ses propres rets pour même songer un seul instant  à lui porter secours.

Le Balto en revanche tentait désespérément de  d’ôter son pied du piège. Il tirait,  poussait ahanait,  s’arrachait les chairs et n’arrivait à rien. Il  était impuissant à se remettre sur pied et marcher  les quelques mètres qui auraient pu  lui permettre de tendre la main à son frère. La houle redoublait et le vent enflait encore. Les rafales plaquaient des paquets de mer sur le pont en déroute, en amenant l’épouvante chez les marins et l’eau dans le navire. La bourrasque métamorphosée en tempête avait démonté les flots,  s’apprêtait à le faire pour le bateau et empêchait tous  de se redresser. On eut dit que de la même cruauté il s’acharnait à maintenir le Balto  à terre et à soulever  son frère  pour  le rendre à la mer. Le navire craquait de toute part,  les voiles s’étaient déchirées,  les poissons pêchés  retournaient à l’océan devenu leur tombeau  et personne ne savait que faire.
Alors soudain  le Balto fit ce que  personne n’aurait pu imaginer. Comme un animal sauvage, comme un renard pris au piège, il  saisit la machette qu’il avait aux côtés et qui lui servait à vider les poissons, leva la main  haute, et d’un seul coup d’un seul il se trancha le pied à hauteur du filin qui l’emprisonnait. Au moment même où les marins entendirent son râle de douleur, lui répondit comme en écho le cri de son frère qui lâchait prise et que les flots engloutissaient avant même qu’il ait pu tenter de lui prêter la main  pour le secourir.

Comme rassasiée, repue par  le cadavre sur lequel elle s’était refermée, étonnée peut être de n’avoir pu se satisfaire  d’un deuxième marin qu’elle n’avait pas réussi à dévorer, la mer calma aussitôt ses flots, suffisamment  pour que le chasse-marée puisse reprendre sa route.  Le charpentier du bord répara les bois et les hommes. Le Balto perdait son sang, il lui recousu la jambe du même chanvre qui leur servait aux lignes.

Fallait-il parler de miracle après avoir vécu l’enfer ? Ils sont rentrés à bon port. Les hommes étaient meurtris, le Ventenpoupe avait perdu l’un des siens, le Balto n’avait plus de frère, son pied  était en train de nourrir  les peaux bleues et moi je n’ai jamais oublié ce que mon père m’a conté un soir de redoute  et qu’il avait vécu en l’an de disgrâce 1920… »

« Et le Balto » ?

«  Il a accroché une sorte d’ex-voto sur un des murs de la chapelle de la Meule. Tu es un mécréant doublé d’un esprit fort, mais si tu passes un jour là-bas en touriste tu pourras le voir sur le transept gauche de la nef, pour qu’on n’oublie jamais celui que les flots ont englouti  un soir de décembre. Ce n’est qu’alors qu’il  s’est fait faire une prothèse de bois taillée dans le chêne même du bateau qui les avait à la fois si malmenés  et les avait sauvé  du naufrage. Et,  est-ce pour se punir de n’avoir su franchir les quelques mètres de pont qui lui auraient permis d’aller sauver son frère, il s’est condamnée  à marcher le long du port le restant de sa vie… »

Soudain le Balto passa encore  devant nous le regard fixe  et la démarche plus claudicante  que je ne l’avais entrevu de prime abord. Il marchait encore et toujours, sans sourciller, sans mot dire, sans maudire, obstinément, indifférent à tous, absent de lui-même.

J’avais besoin d’un remontant, je commandais un double scotch.
« Et toi demandais-je à mon ami qui le suivait des yeux, tu boiras bien encore quelquechose ? Narrer une histoire aussi terrible a du te dessécher la gorge… »

« Oui mais je vais prendre une tomate. Elle a la couleur du sang. »