Un ennemi public – Sophie Lewish

Un ennemi public – Sophie Lewish

Un ennemi public

 

– Vassia ! Vassilka ! Venez un peu par ici ! L’eau est fraîche comme en Crimée ! Vassili Ivanovitch !
Qu’attendez-vous pour me rejoindre ?
Il est vrai que la question de Natalia méritait tout à fait d’être posée. En ce premier jour de grandes
marées, la mer remuait si fort qu’on en oubliait même d’essayer d’aligner quelques brasses. Il faut
dire que le pauvre Vassia profitait enfin d’un repos bien mérité, lui qui avait passé toute sa vie à
servir dignement sa patrie, à se dédier corps et âme pour assurer la sécurité du territoire russe et
en empêcher l’empiètement des frontières par quelques voisins un peu trop à l’affût. D’une fidélité
à tout épreuve, il l’avait été ! Pas un jour ne s’était passé sans qu’il ne sache endurcir sa foi dans
sa mission, il aurait même été capable de privilégier son petit bureau de la place Dzerjinski,
lorsque son sergent-chef lui réclamait des heures supplémentaires nécessitées par l’urgence
patriotique, en sachant pourtant que Nachenka l’attendait chaleureusement dans leur appartement
situé derrière l’ancienne Gare Biélorusse – et qu’elle avait préparé les pirojkis. « Un pirojki ne vaut
pas l’âme d’un Ofitserskii ! » répétait-il chaque matin à sa dulcinée, non sans fierté, pour justifier
son emploi du temps de Ministre.
Nachenka, il l’avait rencontrée sur la Place Rouge. C’était une autre époque alors, puisque la
Grande Russie vivait encore ses heures de gloire. Il l’avait vue arriver de l’autre côté du Kremlin,
en direction de la rue des théâtres, et il avait su immédiatement qu’il en ferait sa maîtresse.
Quelques mois plus tard, la passion les dévorant et Nachenka ayant de toute façon toujours été
par nature une femme d’affaires, il fut obligé d’en venir au divorce d’avec sa première femme, Olga
Sergueïevna Popov, qui d’ailleurs commençait à y voir clair dans les petites escapades
ministérielles de son mari. « J’espère pour toi que tes talents de discrétion sont mieux mis à profit
au KGB qu’à la maison ! » lui lâcha-t-elle le jour de son départ. La séparation n’avait pas été si
évidente pour Vassili Ivanovitch Vassilkov car, contrairement aux apparences, il s’était rudement
attaché à sa femme durant toutes ses années, ou du moins aux habitudes et au confort de vie
qu’elle lui procurait.
Après tous ces déboires, qui eurent d’ailleurs quelques conséquences néfastes sur l’efficacité de
notre homme dans la préservation de l’empire soviétique – le divorce, définitivement conclu en
janvier 1991, eut lieu en effet peu de temps avant la chute de l’URSS -, Vassia retrouva,
difficilement mais sûrement, la paix intérieure, notamment grâce au soutien et à la grande beauté
de Natacha. Il avait donc fermement décidé, peu de temps après que Gorbatchev lui fit
comprendre – plutôt explicitement – que la Grande Russie n’aurait plus besoin de ses services, de
quitter sa patrie natale et de profiter pleinement de sa retraite avec Nachenka, à l’île d’Yeu, sur la
côte française. Une île qu’il avait eu la chance de visiter une fois lors d’un voyage d’affaires, et qui
lui rappelait fortement sa grand-mère – Vassili Ivanovitch n’avait jamais connu sa grand-mère mais
les récits de famille faisaient d’elle une femme typiquement française – elle l’était d’ailleurs de
nationalité -, d’une élégance inégalable à ce qu’on disait, notamment lorsqu’elle sortait avec son
ombrelle haute couture, et il s’était mis en tête qu’elle aurait adoré cette île et que c’était lui rendre
hommage que d’y séjourner de nouveau.
Voilà pourquoi, malgré toutes les insistances de Natacha à aller la rejoindre pour sauter au bord de
l’eau, notre Caporal ne trouvait en lui aucune ressource pour s’extirper hors du sol, et le sable
brûlant l’attirait au contraire de plus en plus vers la terre, comme si en ce jour de grand soleil, la
gravité avait décidé de lui jouer des tours en s’attaquant avec virulence à toute la surface de son
être. Seuls les orteils de Vassili se détachaient du sol sur la hauteur, et un brin de vent très
appréciable se faisait sentir entre chacun d’eux, leur rappelant à chaque d’instant qu’ils étaient
autonomes et individuellement responsables de l’étalement, ou plutôt de l’écrasement de notre
homme d’Etat sur la surface planétaire. Une responsabilité difficile à porter, surtout lorsqu’une
femme charmante nous témoigne langoureusement son amour, à quelques mètres de distance.
Voilà où Vassia en était à cet instant même donc, dans cet état de doute et de déchirement entre
un don de soi total et évident au sable chaud mais qui était en train de le tirer vers le bas, et un
autre don de soi tout aussi digne et valeureux à la femme qu’il aimait, mais qui aurait nécessité
une telle énergie qu’il en ressentait par avance une grande faiblesse mélangée à une certaine
culpabilité. A tel point qu’il ne savait plus où donner de la tête.
Cette tête, il l’avait sans doute bien trop fait travailler durant sa carrière, c’est pourquoi elle ne lui
était plus d’un grand secours aujourd’hui, du moins en cet instant de plénitude terrestre. Tant de
réflexions sur les stratégies à mettre en place pour la sauvegarde de la nation russe, d’inventions
et de trésors d’imaginations auxquels recourir à tout instant pour dévier les pièges de l’adversaire,
tout en étant sans cesse surveillé par un nombre incalculable de membres supérieurs dans la
hiérarchie étatique, eux-mêmes étant surveillés par d’autres supérieurs plus haut placés, au point
qu’on ne savait plus bien souvent qui surveillait qui… Quelle labyrinthe incompréhensible que la
Sécurité de l’Etat ! Toutes ces pensées, Vassili pouvait enfin les mettre de côté une bonne fois
pour toutes, et ne plus se laisser envahir par des missions qui lui semblaient désormais si
superflues au regard de la grande beauté de Natalia Ivanovna Seregriakov.
Notamment cette dernière mission, la dernière qu’on lui ait confié durant sa carrière, et qui avait
abouti à la suppression de son poste, parce qu’on avait commencé à le soupçonner d’être passé
du côté de l’ennemi ! Cette mission qui avait failli lui faire perdre le coeur de Nachenka… S’il
n’avait pas su user de mille inventions retors pour préserver malgré tout leur union, il n’en serait
pas là aujourd’hui. Quelle idée en même temps de la part de son Sergent-Chef d’avoir voulu
l’envoyer à l’île d’Yeu, sur cette île française, pour surveiller un potentiel « ennemi public ».
Comment le gouvernement russe avait pu en venir à croire que quelqu’un ou quelqu’une préparait
une attaque contre la Russie, posté sur ce petit territoire de la Côte Atlantique ? Il faut croire que le
les dirigeants soviétiques ne manquaient pas d’imagination lorsqu’il s’agissait de renforcer leur
méfiance vis-à-vis de l’adversaire, quel qu’il soit.
Ce fut donc la seule et unique fois où notre pauvre Vassia se rendit sur cette île, et où il fut obligé
de quitter Natacha pour quelques jours, à son grand désespoir. Il ne savait plus quoi inventer alors,
lorsqu’il s’agissait d’envoyer des conclusions dignes de ce nom à l’Ambassadeur Russe en
France, à qui il était censé transmettre ses moindres faits et gestes, et surtout ses découvertes ou
indices permettant de faire avancer l’enquête. La difficulté dans toute cette histoire était qu’il n’y
avait aucun point de départ auquel se raccrocher pour savoir par où commencer, aucun indice qui
aurait pu faire soupçonner qui que ce soit, aucun point d’appui, rien du tout. Etait-ce une lubie du
Sergent-Chef de penser que quelqu’un préparait quelque chose dans la région ? Ou bien
s’agissait-t-il d’une vengeance secrète liée à quelque querelle sentimentale et qui aurait pu lui
donner l’envie de mener une soit-disant enquête pour finalement punir quelqu’un en particulier – un
îslais à qui le Sergent-Chef aurait eu des raisons d’en vouloir ? Ce genre de choses s’étaient déjà
vues faire dans la profession. Vassia n’avait malheureusement pas accès aux explications
préliminaires qui donnaient lieu au lancement d’une mission. Cela relevait du « Secret d’Etat ». Un
secret tellement bien gardé, qu’il ne comprenait plus bien lui-même les raisons de sa venue en
France !
Il avait pourtant tout essayé pour trouver quelque chose, quitte à quelques fois « aider » un indice
à réellement apparaître au grand jour, lorsqu’un élément était trop insuffisant pour être utilisé
comme preuve, mais qu’il n’était pas loin de pouvoir de le devenir… Vassili Ivanovitch savait bien
comment aider la justice à trouver sa voix. Cela ne remettait aucunement en cause l’éthique
rigoureuse qu’il s’imposait dans l’exercice de son métier, bien au contraire. Il semblait simplement
avoir compris que le hasard ne fait pas toujours bien les choses de lui-même, et qu’il faut parfois
savoir l’aider un peu pour aboutir à des conclusions concrètes. Car sans conclusions, pas de
compte-rendu viable, sans compte-rendu viable pas d’évolution dans la hiérarchie étatique, et sans
évolution dans la hiérarchie étatique, pas de voyage de fiançailles avec Natalia… Tout cela était
d’une logique infaillible. Et Vassia n’avait d’ailleurs jamais douté de cela, de sa bonne foi dans les
« coups de pouce » ponctuels qu’il pouvait apporter à la création d’indices.
Il lui était arrivé par exemple, lors de son séjour sur l’île d’Yeu dans le cadre de sa mission, d’avoir
été sur un début de piste s’agissant d’un pêcheur âgé d’une cinquantaine d’années. Il l’avait en
effet aperçu un jour filer vers l’Eglise de Saint-Sauveur, s’apprêter à y pénétrer et à quelques pas
de la porte faire demi-tour avec un air vaguement hésitant d’enfant qui aurait fait une bêtise et
n’oserait pas confesser sa faute. Cette attitude caractéristique du criminel de guerre – Vassili en
avait vu d’autres ! – il la connaissait. A n’en pas douter, l’énergumène était son homme et, s’il le
cachait bien, il s’apprêtait à commettre à un acte irréparable à l’encontre de la Grande Russie.
D’autant plus que cette attitude, qui aurait pu peut-être au premier abord paraître anodine pour un
profane, ne l’était pas du tout : Vassia, qui en avait vu d’autres, donc, se cacha légèrement derrière
un muret, positionné de telle manière qu’il pouvait parfaitement observer la conduite de l’accusé…
et celui-ci récidiva ! Il fit demi-tour à nouveau, comme si le désir de se confesser était plus fort, se
rapprocha un peu plus près de la porte de l’Eglise, repartit encore une fois, et il continua ce petit
jeu pendant un certain temps, peut-être bien une dizaine de minutes, ne pensant pas être aperçu
de quiconque.
Cette fois-ci Vassia en était sûr, il tenait enfin quelque chose. Il aurait quelque chose à écrire dans
son rapport ! Il ne pouvait pas encore dire quoi, mais il avait comme un pressentiment. Il n’avait
pas confiance en cet homme. D’autant plus qu’il était en France depuis maintenant cinq jours, à
l’île d’Yeu précisément, et que chaque heure passée loin de Natacha se faisait de plus en plus
douloureuse, que la piste de ce malfrat était pour lui le seul début d’indice préliminaire qu’il
entrevoyait, le seul espoir d’une première ligne de compte-rendu – même douteux – pour
l’Ambassade, et donc la seule issue pour pouvoir rentrer chez lui très prochainement et la
retrouver. Il avait bien sûr confiance en elle. La question ne se posait même pas. Natalia était une
femme d’honneur, et de toute façon elle l’aimait. Cela ne faisait pas de doute puisqu’elle lui avait
avoué son amour un soir d’hiver le long de la Fontanka à Saint-Pétersbourg, au moment où les
ponts se relevaient, lui longeait alors le fleuve côté est, elle côté ouest, et ayant reconnu sa
silhouette de loin lorsqu’il sortait du théâtre elle avait couru vers lui à une vitesse folle, espérant
arriver avant que le pont soit au plus haut, pour pouvoir lui déclarer sa flemme. Il garda longtemps
ce souvenir précis, d’elle courant au loin et lui criant des mots inaudibles en raison de la distance
et du vent qui de toute façon frappait bien trop fort ce soir-là sur le fleuve. « Que dites-vous
Nachenka ? » avait-il demandé ? « Hé… hou… sé… moi ! Vassili Ivanovitch ! Hé.. pou… sé…
moi ! » avait-il entendu très distinctement en guise de réponse. Une telle déclaration de la part
d’une femme ne pouvait être qu’une preuve d’amour, à n’en pas douter. D’autant plus qu’ils
s’étaient disputés l’après-midi même pour une histoire très idiote de chapka perdue. Elle lui avait
offert récemment une chapka et par excès de précaution il l’avait laissée dans une petite boîte,
elle-même dans une plus grande boîte, pour ne pas la perdre… Résultat : lors de son
déménagement de l’appartement qu’il partageait avec Olga Sergueïevna Popov sa première
femme, il avait oublié la boîte ! Et celle-ci n’avait jamais voulu lui rendre bien sûr, elle lui avait
même fait croire que la boîte s’était mystérieusement évaporée. L’après-midi même de ce jour où il
s’étaient vus de loin sur le fleuve, Natacha venait d’apprendre la disparition de la chapka et lui en
avait beaucoup voulu. Peut-être se reprochait-elle alors, au moment de sa course sur le pont, sa
réaction pour une chose qui lui paraissait finalement si anodine ? Peut-être en le voyant sortir du
théâtre avait-elle voulu lui demander pardon ? Mais si elle ne l’aimait pas, elle n’aurait pas eu
besoin de le demander en mariage pour autant ! « Hé… hou… sé… moi ! Vassili Ivanovitch ! Hé..
hu… sé… moi ! ». Ces paroles commençaient à tarauder légèrement Vassili Ivanovitch Vassilkov.
« Hé… hou… sé… moi ! Vassili Ivanovitch ! Hé.. cou… sé… moi ! ». Elles lui revenaient sans
cesse sans qu’il n’ait pu y échapper. « Hé.. cu… sé… moi ! » Et si elle avait simplement dit «
Excusez-moi »… ? Non, pas possible ! Cette idée venait de lui traverser l’esprit et le pris d’un
frisson qui lui parcourra tout le corps. Il s’en serait aperçu alors, si elle n’avait fait que dire «
Excusez-moi » ! Et pourquoi n’y avait-il pas pensé plus tôt ? Il avait toujours été sûr jusqu’à ce jour,
caché derrière le muret en train d’observer le pêcheur, que Natalia Ivanovna avait dit « Epousezmoi
! » et tout à coup il se demandait si ce n’était pas plutôt « Excusez-moi » qu’elle aurait dit ? Il
fallait qu’il la retrouve au plus vite, pour pouvoir éclaircir cette question avec elle. Il ne pouvait plus
tenir en place depuis que ce doute s’était introduit en lui. Que faire ? Bien sûr il aurait pu imaginer
reprendre le premier avion possible pour la Russie, et accourir au plus vite auprès de Natalia. Mais
sans conclusions ? Comme il le savait très bien lui-même, rentrer sans conclusions, cela voulait
dire risquer de perdre son poste, et donc sans doute également l’amour de Natacha, car comment
allaient-ils faire pour vivre sans salaire ? Il lui fallait trouver une solution en urgence pour conclure
au plus vite cette affaire, remplir ce satané compte-rendu, quel que soit l’ennemi qui y figure, peu
importe la manière, sans quoi plus de Nachenka. Non, impossible ! Il ne pouvait pas vivre sans
elle. A cet instant, notre Vassia était pris d’un tel remue-ménage intérieur qu’il se trouvait
complètement paralysé, quand il s’aperçut que le pêcheur était en train de disparaître dans une
ruelle… Sa seule preuve allait s’échapper en fumée ! Il tenta tant bien que mal de reprendre ses
esprits, enjamba le muret d’un bond, déchira son veston au passage, et partit à la poursuite de
notre homme. Il le vit tourner à l’angle d’une boulangerie, le suivit de loin, essayant de ne pas se
faire apercevoir malgré l’agitation qui le contenait, suivit l’homme jusqu’à une sorte de salle de
billard abandonnée, puis à travers des petits chemins de terre. L’homme marchait vite et n’était
pas facile à suivre, d’autant que la nuit commençait à tomber et que Vassia n’y voyait rien sans ses
lunettes. Du moins, il ressentait dans cette situation l’ivresse des premiers jours, à cette époque où
les premières missions qu’on lui donnait en Russie l’emplissaient encore d’une euphorie et d’un
sentiment de pouvoir inégalables. Voilà ce qu’il aimait, dans la Sécurité de l’Etat ! Vassia suivit
donc sa cible malgré tous les obstacles, coûte que coûte, vaille que vaille. Il marcha pendant une
petite heure environ. Jusqu’à ce que les deux hommes parviennent en haut d’une colline, d’où ils
purent apercevoir une sorte de vieux château en ruine. « Ca y est, nous y sommes. Voilà où se
cache cette ordure pour préparer son coup ! » se dit-il. Il voulut immédiatement prendre une photo
qui aurait pu lui servir de preuve, mais il s’aperçut qu’il n’avait malheureusement pas pris le
matériel nécessaire avec lui, ne pensant pas que la journée allait évoluer de cette manière. Il
griffonna un rapide croquis représentant la scène du crime, espérant que ce dessin pourrait peutêtre
satisfaire l’Ambassadeur. Le pêcheur prit un étroit chemin en pente envahi par des mouettes
qui semblaient faire la sieste, il s’approcha du château et le dépassa. « Il va faire demi-tour » se dit
Vassia, « comme il l’a fait devant l’Eglise ». Mais cette fois-ci, notre homme continua sa route, à la
grande surprise du Caporal. « La brute ! Il me mène en bateau ! ». Et les deux hommes
continuèrent leur chemin, sur quelques centaines de mètres, jusqu’à parvenir en haut d’une plage
qui semblait appartenir à une autre époque, bordée de petites maisons dont on aurait dit des
maisons de pêcheurs. L’homme poursuivi par Vassili Ivanovitch entra alors dans l’une d’elles, c’est
d’ailleurs à cet instant que Vassia compris que le pêcheur était un pêcheur. A partir de ce momentlà,
la traque devint particulièrement délicate, car il lui fallait observer l’action de loin, et le pêcheur
semblait être chez lui, dans son élément, tandis que Vassia ne savait pas à qui il avait faire ni à
quoi ressemblait les alentours, il lui était donc difficile de trouver l’emplacement idéal pour pouvoir
dresser un procès-verbal de flagrant délit à l’égard de l’accusé et repartir enfin avec une preuve.
Le voici donc accroupi devant un petit banc, où un semblant de panier à pique-nique a l’air d’avoir
été oublié. Il y entrevoit une banane, qu’il extirpe du panier et engloutit en une bouchée pour se
redonner un peu de moral. C’est à cet instant précisément, alors que le gosier de Vassili Ivanovitch
vient de transférer une banane entière à moitié mâchée vers son intestin, et qu’il sent que sa
digestion n’est plus aussi dynamique qu’elle l’était dans sa jeunesse, que l’homme traqué exécute
un geste qu’il regrettera sans doute toute sa vie : il sort d’un grand sac de pêche une sorte de
bocal en verre, à l’intérieur duquel semble se trouver une poudre grisâtre… il est vrai qu’on y voit
mal mais… oui ! Il en est sûr maintenant ! Son heure est venue ! Vassili Ivanovitch Vassilkov vient
d’assister à la scène qu’il attendait et qui le rapprochera très prochainement de Natalia. Il vient de
voir le pêcheur déverser un bocal contenant de la poudre à explosif dans la terre qui jonche le sol
sa maison, et enterrer le tout nerveusement pour qu’on ne retrouve aucune trace de son geste. Il
s’agit bien de poudre à explosif, à n’en pas douter ! D’ailleurs, Vassia en a vu d’autres. Il est vrai
qu’il fait sombre, et que cela pourrait laisser sceptique quant à savoir de quelle substance il s’agit
exactement, mais cette fois-ci il est pris d’une sorte d’évidence, comme d’une révélation, qui lui fait
dire que cette homme est coupable d’un crime contre la haute autorité soviétique. Et coupable il
devra s’avouer ! Notre caporal ne le lâchera plus d’une semelle, jusqu’à ce qu’il ait sa preuve. Tout
ce qu’il lui faut désormais, c’est simplement pénétrer les murs de la propriété d’un peu plus près,
se glisser discrètement de l’autre côté du grillage, une fois que le pêcheur sera parti, creuser la
terre et récupérer ainsi l’indice qui lui manquait. Il faut donc patienter ici en attendant. Mais
comment faire pour attendre alors qu’il entrevoit déjà Natalia lui ouvrant la porte de chez lui à son
retour, embaumant une forte odeur de pirojkis ? Tout pourrait être si simple. Il pourrait enfin avoir
cette discussion avec elle pour savoir si l’autre soir sur le pont elle avait dit « Excusez-moi » ou «
Epousez-moi », tout en grignotant son repas traditionnel accompagné de borsch fait maison. Non,
il ne pouvais plus attendre. D’autant plus le pêcheur venait de s’assoupir, adossé contre l’extérieur
de sa maison, exactement face à l’endroit où il venait d’enterrer la poudre à explosif. Et sa sieste
risquait de durer longtemps. C’était donc le moment ou jamais. Vassia pris son courage à deux
mains, abandonna le panier à pique-nique, avec une douce pensée malgré tout pour son
propriétaire qui lui avait permis de se revigorer durant cette difficile épreuve, et marcha sur la
pointe des pieds dans la direction du criminel de guerre. Il ne se trouvait maintenant plus qu’à
quelques pas, il lui suffisait d’avancer encore un peu, assez discrètement pour ne pas éveiller
l’homme endormi, déterrer sans le moindre bruit le bocal et repartir en courant avec son butin. Et
l’affaire serait dans le sac ! Encore un peu de courage… Voici donc notre Vassia à proximité de la
zone dangereuse, il tend les mains pour commencer à déterrer l’objet, mais la terre se révéla avoir
une texture étrange, elle était très douce, à tel point que ses mains semblaient s’enfoncer à
l’intérieur comme dans un sable-mouvant. Et le plus étrange dans tout cela, c’est qu’au lieu de s’en
inquiéter, Vassili Ivanovitch fut rempli tout à coup d’un sentiment de plénitude, comme si
maintenant qu’il se trouvait enfin face à son unique preuve, il se réjouissait de ressentir une terre si
douce au toucher, pensant que la nature lui était reconnaissante d’en être arrivé jusque-là. Il en
oublia presque la présence du pêcheur à ses côtés, et profita encore un peu de cette sensation
divine. Ses mains s’enfonçaient de plus en plus dans la terre, au point qu’il aurait même voulu y
plonger ses bras entiers, s’il n’avait été pris par le temps. Il bénit Dieu à cet instant de lui avoir fait
un signe à travers cette expérience surnaturelle. Mais en priant, l’image de Dieu – si bien connu
par notre Vassia – se transforma peu à peu et pris étrangement une autre figure… Dieu commença
à ressembler au pêcheur ! Et si le pêcheur lui avait tendu un piège ? Comment n’avait-il pas pu y
penser plus tôt ? Lui qui était d’habitude si perspicace en matière d’espionnage. Il s’en voulait déjà
de ne pas avoir eu cette révélation avant de risquer d’être pris les mains dans le sac. Il eut alors
l’idée fulgurante – comme un éclair de génie qu’il pouvait avoir de temps à autre – de retirer ses
mains de la terre et de s’enfuir en courant. Mais impossible, il ne pouvait plus les bouger d’un
millimètre. Il était complètement paralysé, les bras désormais complètement engloutis par la terre.
Il voulut crier, se disant que c’était probablement tout ce qu’il lui restait à faire. Il mis toute son
énergie dans ce cri, qui dut sans doute se faire entendre à des kilomètres, espérant que quelqu’un
lui vienne en aide. Quelqu’un l’avait entendu oui, il sentit une main de femme lui attraper la nuque.
La femme semblait même s’adresser à lui, mais il ne percevait pas encore clairement le sens des
mots, trop abasourdi qu’il était par ce qu’il venait de vivre. « Haa… yaa… hou… hon… houdre… »
Il tenta d’assembler tout le potentiel de concentration qu’il lui restait pour entrer en communication
avec elle. Mais il ne parvint à émettre aucun son. « Haa… yaa… hou… hon… houdre… ». Mais
qu’est-ce que cela pouvait vouloir dire ? Il lui sembla tout à coup reconnaître la voix de Natacha !
Elle lui serait donc venue en aide ? « Va… Ssia… houé… donc… laa… poudre… ? » Ca y est, elle
savait tout. Elle l’avait suivi depuis le début et avait vu la poudre à explosif ! Il sentait comme un
marteau piqueur lui transpercer le sommet du crâne. « Vassia ! » Cette fois, il reconnut très
clairement la voix de Natacha. « Vassia ! Faites attention à la foudre ! L’orage vient vers nous,
allons nous abriter je vous prie. Je viens de faire la connaissance de Mr Karkov qui habite une
maison juste au-dessus de la plage, il nous propose de s’abriter chez lui. Qu’en dites-vous ? Il
aimerait vous faire visiter son potager, je lui ai dit que vous appréciez planter des choux. Levezvous
un petit peu, vous allez attraper une insolation. C’est drôle tout de même, de rencontrer
quelqu’un de chez nous ici, au milieu des vagues, vous ne trouvez pas ? » Natalia s’esclaffa d’un
rire gracieux que Vassia affectionnait tout particulièrement. « Votre femme est tout à fait charmante
» prononça Mr Karkov avec son accent ukrainien. Notre caporal parvint avec douleur à décoller
ses paupières l’une de l’autre. Il reconnut sans difficulté le visage du pêcheur. « J’accepte bien
volontiers votre proposition », réussit-il à prononcer. Et il ne put s’empêcher de penser à cette
réplique fameuse de son Sergent-Chef de l’époque : « Sois savant, mais laisse-toi prendre pour un
ignorant. »