Un éventail de solutions – Jacques Malet

Un éventail de solutions – Jacques Malet

Un éventail de solutions…

Surtout ne lui répétez pas ce que je vous raconte là. Il n’aime pas çà et je ne veux pas tarir la source de ses aventures. Même si je sais – ou plutôt si je me doute – que dans ce qu’il me raconte, tout n’est pas forcément vrai. Mais peu importe, j’aime bien quand il raconte, lorsque nous nous baladons près du moulin du grand chemin, le plus ancien de l’Ile. D’ailleurs, il prétend l’avoir sauvé d’un écroulement certain, avec l’aide de Maurice Esseul, c’est dire son délire…

 

Il est heureux, Thomas, léger et tout guilleret à la fin de son nouveau séjour sur l’Ile… Pardon j’allais oublier : il s’appelle Thomas, peu importe son âge et tout le reste, juste savoir qu’il est amoureux de l’Ile d’Yeu depuis un quart de siècle ; il y vient dès qu’il a une ouverture et que la météo s’annonce à peu près sympathique. Cet « à peu près » suffit car tout change si vite au milieu de l’océan.

Pour faire snob, il dit qu’il y vient aussi pour travailler et pour écrire… Un BM – pas une BM car une Clio ou une automobile du genre lui suffit bien – plutôt un truc à l’ancienne, bureau mobile, composé d’une clef 3G, d’un ordinateur et d’un téléphone portable… et le tout fait son bonheur quand Orange ne fait pas son désespoir…

Il est content, Thomas, à la fin de cette journée de travail, faite de nombre d’appels ou de connexions avec Paris, Lyon, Bayonne ou encore Nantes et Bordeaux, il a vu que la journée allait se découvrir vers 18 heures. La meilleure heure pour aller se balader : il connaît par cœur ce grand tour dont il redécouvre avec ravissement les différentes couleurs, selon l’heure et la saison. Quitter Cadouère, un haut lieu authentique de l’Ile, prendre le chemin de Ker Mercier, puis celui de Belle Maison – je sais, on dit Ker Daniau – mais j’écris ce qui me plaît !

Face à lui une silhouette familière, composée avec gout d’une saharienne jaune avec casquette assortie qu’il tient à la main : Amin Maalouf revient de sa propre balade et salut Thomas à sa manière incomparable, faite de gentillesse et de respect… entre les deux hommes qui ne se connaissent pas, un échange bref et un sourire, complice et léger comme l’air de cette soirée…

Thomas n’a jamais lu un livre d’Amin, et la réciproque est certainement vraie, fort heureusement pour lui, car un assemblage de tableaux et de graphiques incite rarement à la rêverie… Mais Thomas se le promet, il va lire au moins « le rocher de Tanios », carrément prix Goncourt en 1993. Et peut-être un jour engageront-ils la conversation… en se laissant porter par le hasard…

Jamais deux sans trois, se disait Thomas, devenu ami avec deux écrivains connus, Alexandre et Jean-Claude, et ravi de partager avec eux une même folie, beaucoup de rires et quelques blagues incompréhensibles par des tiers trop curieux…

Allègre et souple, du moins dans la mesure de ses articulations parfois un peu récalcitrantes, notre promeneur poursuit son périple insulaire : arriver au croisement du chemin de la détourne (qui porte si bien son nom), prendre à droite puis à gauche en direction du grand phare (comme s’il y avait un petit phare…) par un chemin herbeux et doux aux semelles, parsemé en juin d’asphodèles (juste pour faire le malin car ici on parle plutôt des « poupounes »…), un chemin parfois coloré aussi de belles orchidées…

Un petit crochet vers un « coin secret à champignon » qui fait désespérément la gueule cette année, en attendant une vraie pluie d’automne, un regard vers un petit avion qui passe au-dessus de Thomas, avant d’aller miauler en touchant la piste de l’aéroport international (si, si, on y a vu des Anglais et un pâtre grec, invité jadis par Amin…). Une extase individuelle devant un coucher de soleil à la pointe du Chatelet (j’ai déjà prévenu que j’écrivais ce que je voulais, et la pointe du but n’a pas le monopole du rayon vert…). Il faut rentrer pour commencer à endormir la maison, sans doute pour peu de temps, et pour se préparer au bateau du lendemain.

Dans une nième nouvelle vie, Thomas a décidé de prendre son temps. Sans doute mieux que de prendre celui des autres, et en tout cas, çà lui permet de flâner où et quand bon lui semble. Et aujourd’hui le port offre de multiples raisons de trainer un peu. Encore assez animé en cet été indien, mais pas trop, comme en période rouge, comme disent les artisans islais.

Une rencontre « fortuite » avec son ami Paul, même si tous les chemins de l’ile mènent à lui… et un moment précieux et tellement gai au café du Centre, le seul vrai rendez-vous des connaisseurs, et de quelques piliers qui y tiennent leur permanence… Un repère rassurant, quand les différents cafés de Port Joinville prennent leur tour pour devenir « tendance » et rassembler ceux qui veulent absolument être vus. Après l’équateur, le café maritime, il semble bien que la réserve du bouchon ait tenu la corde cet été…

Nos deux amis de toujours refont le monde, taillent allègrement quelques costards à ceux qui auront ainsi bien chaud le prochain hiver, et prennent date pour le prochain spectacle de novembre, presque privé, réservé aux connaisseurs et programmé quand les touristes sont revenus dans leur monde, et qu’on peut allégrement se payer leurs bobines.

Auprès de Paul, Thomas s’enquiert du statut qu’il peut espérer : est-il bien toujours un « résident », et si possible un « résident sympa », aimablement situé entre les touristes à la journée, les touristes et les islais de souche et d’hiver ? Il y tient vraiment, avec une ancienneté de 25 balais qui lui donne un peu plus d’assurance sur son vélo, et quelques rudiments de la langue locale. Figurer ainsi parmi les initiés, ne pas se faire moquer comme ces individus plus ou moins célèbres, plus ou moins ministres, qui viennent avec l’hélicoptère et qui repartent sans entendre la trainée de rires qu’ils ont provoquée…

En s’en allant vers le bateau, encore un intermédiaire entre le brave « Insula » qui a décidé cette année de s’ensabler par un beau matin soit disant brumeux, pour qu’on parle encore un peu de lui, et les chaloupes de l’été. Un des deux catamarans, dans lequel on doit rester sagement assis, transi de froid quand la climatisation est au plus fort l’été, ou encore transi de peur quand il bondit et rebondit sur des vagues scélérates, en automne…

Accoudé au bastingage qui fait face au port, avant d’embarquer, Thomas repense à cette galerie de portraits qui défile sur l’Ile, Alain Duhamel, attablé avec force journaux à l’hôtel des voyageurs, tellement gentil et tellement rigolo, jadis sur son vieux solex ; ce ministre placé, mais rarement gagnant, qui a osé doubler Thomas et son vieux vélo de souche, avec un engin dernier cri…  Ce marin aguerri, autrement que cet abruti qui avait osé le traiter de « barreur de petit temps », chaque été fidèle à Port Joinville, récemment disparu… Et cet autre ministre, infichu d’attacher correctement son canot, et se précipitant pour alerter une maréchaussée acquise d’avance, et déployant tous les moyens pour le retrouver. Les auteurs de la « revue ilaise » lui ont du reste aimablement conseillé d’acheter au plus vite, à la maison de la presse… un bouquin pour apprendre à faire des nœuds…

Encore quelques petits messages SMS – Je suis à Yeu et il fait beau – envoyés aux copains restés dans les brumes du continent, histoire de les faire râler, et le bateau commence son périple à reculons, se place dans l’axe et met le cap sur Fromentine. Encore pas mal de touristes à bord, mais dans un subtil équilibre qui plait à Thomas.

Une jeune fille, mince, brune et jolie, fait les travées pour trouver une « occasion » vers Nantes. Sans se précipiter pour ne pas friser le ridicule, mais sans trop tarder non plus pour ne pas se faire doubler, il fait comprendre à la demoiselle qu’il va à Nantes, qu’il est seul, et que si cela ne la gêne pas, il sera son conducteur. Affaire conclue et rendez-vous est pris au débarcadère – qui, pour des raisons évidentes d’économies, sert aussi à l’occasion d’embarcadère. La notion d’économie est pourtant assez mal venue ici, quand on considère les aménagements aussi sophistiqués que surdimensionnés qui ont été réalisés.

Encore quelques moments de rêverie en regardant la mer, encore quelques images qui vont permettre à Thomas de reprendre la vie continentale, encore quelques jappements impatients de clébards à supporter, un peu de patience pour attendre que le plus gros de la troupe ait débarqué…

Pauline avait prévenu : elle traine un gros sac à dos derrière lequel elle disparaît presque… elle part pour un long mois à l’aventure. Aussitôt dans la voiture, elle babille gaiement, raconte son arrivée sur l’Ile voici un an, son coup de foudre qui l’a décidée à lier sa vie à ce morceau de terre perdu en pleine mer, et à son amoureux qui parle la langue, car il y vit depuis une dizaine d’années.

Thomas est sous le charme, pas celui que vous croyez, celui d’une rencontre inattendue, avec la surprise d’être tutoyé très rapidement, en dépit d’une assez impressionnante différence d’âge. Il a pourtant l’habitude, Thomas, de covoiturer avec beaucoup de jeunes (il est même plutôt fier d’être devenu « ambassadeur blablacar » à l’ancienneté et un peu au mérite, et presque plus fier que pour les quelques parchemins qu’on a bien voulu lui délivrer jadis…), mais il est toujours prudemment vouvoyé…  Vraiment agréable de sentir que cette différence ne fait pas – ou plus vraiment – barrage.

La conversation bat son plein, faite de rires et de découvertes réciproques : Pauline parle de ses études vers un métier intellectuel assez encombré, dans un premier temps, complétées par celles qui conduit à un métier manuel plus accessible pour assurer ses arrières. Un beau couple avec son amoureux, lui aussi bardé de diplômes et de savoir-faire originaux.

Thomas raconte qu’il est devenu une sorte d’intellectuel par défaut, infoutu par exemple de regonfler son vélo quand il est à l’ile d’Yeu… son parcours de corsaire, d’un métier à l’autre, au fil de rencontres improbables et d’opportunités lion d’être méritées.

Une conversation tellement dense et riche, comme s’ils se connaissaient depuis dix ans ; ce qui ne les empêchera pas de s’oublier lors du débarquement ! Un rapide au revoir, d’autant plus rapide que Thomas s’est installé sur une voie du tram nantais pour libérer sa passagère… Le sac à dos avec des pattes disparaît rapidement, pendant qu’un engin couine par avance, demandant un passage qu’il estime prioritaire. N’ayant pas d’autre résistance à opposer, même par un jeu qui ne lui déplairait pas vraiment, Thomas évacue les lieux et reprend son voyage à travers le continent.

Lors d’une pause, aussi naturelle que le besoin du même nom, il stoppe un peu brutalement son véhicule et entend distinctement la chute d’un engin encore non identifié, à l’arrière de son véhicule. Le temps de la pause, il a presque oublié ce détail, lorsqu’il se ravise et plonge avec détermination dans les tréfonds de sa voiture.

Pas la moindre trace d’un truc qui pourrait ressembler à la chose plus ou moins métallique qu’il a entendue tomber. L’aide du téléphone portable dont il n’a jamais su trouver la fonction « torche » et qui apporte tout de même une vague lueur, ne lui est d’aucun secours et le mystère va demeurer sans doute longtemps.

Il n’a pas de passager entre Nantes et Angers et l’écoute de radio nostalgie ne suffit pas à calmer une curiosité qui renaît peu à peu. Se garer cette fois sous le lampadaire de cette aire de repos qui lui semble la plus favorable, replonger vers cet espace très rarement exploré – la poussière accumulée en témoigne – et le voilà enfin, ce satané éventail bordeaux, objet incongru et troublant dont il va falloir expliquer la présence à bord. Oui, je sais, il y a sans doute peu de métal dans un éventail qui semble plutôt en plastique, mais j’ai déjà dit que Thomas n’était pas un manuel, et puis l’objet a sans doute buté contre une partie métallique de l’automobile.

En tout cas, c’est bien la raison de sa présence qu’il convient de rechercher… Pendant que Mireille Mathieu s’époumone dans le poste, Thomas phosphore et parvient à la seule explication possible : l’éventail s’est échappé du sac à dos de Pauline. Certes, elle n’avait pas vraiment l’air andalou et elle n’allait pas forcément vers les plus grosses chaleurs, mais bon !!!

Résumons : pas moyen d’appeler Pauline car elle n’a pas laissé son portable et comme le covoiturage ne s’est pas fait par blablacar, pas de repère… un indice toutefois, le copain de Pauline se nomme Roland et il a créé une auto-entreprise sur l’Ile d’Yeu, dont Thomas parvient à trouver le téléphone. Conversation surréaliste : ne pas avoir l’air trop idiot, ne pas éveiller non plus des soupçons injustifiés, mais tenter de savoir si Pauline est une adepte de l’éventail, et dire que ledit objet sera à la disposition de l’intéressée, dès que Thomas reviendra sur l’Ile d’Yeu… Silence au bout du fil, grande perplexité, crainte du canular radiophonique… mais pas le moindre indice qui pourrait mettre Thomas sur la voie : à moins que ce soit dans une autre vie, Pauline n’a jamais touché un éventail de sa vie…

Thomas reprend la route et résume les hypothèses :

  • Pauline ne dit pas tout à Roland et possède réellement un éventail fétiche qu’il faudra lui rendre d’une manière ou d’une autre, mais en toute discrétion…
  • Pauline, pour des raisons inexpliquées, a voulu laisser un indice à Thomas… un peu comme on oublie un petit objet pour se donner de bonnes raisons de revenir…
  • Cet objet n’a jamais appartenu à Pauline et s’est trouvé coincé dans l’habitable, pendant un certain temps car il a été perdu par l’un des covoiturés de Thomas…
  • Comme l’automobile a été acquise d’occasion, c’est l’ancien propriétaire qui possédait cet instrument, devenu diabolique dans l’esprit de Thomas…
  • Toute autre explication que le lecteur pourra imaginer à sa convenance…

 

Arrivé à destination, Thomas, doublement éprouvé par les kilomètres et les réflexions, n’a toujours pas de réponse à ce qui va devenir une véritable énigme… Même si celle-ci n’a pas occupé les pensées de mon ami au cours des semaines qui ont suivi, son esprit a parfois rebondi sur le sujet, notamment lorsqu’il se revoyait à l’Ile d’Yeu…

Il a fallu un nouveau coup de frein assez brutal pour qu’un nouvel objet sorte à son tour de sa cachette : des lunettes de piscine cette fois… A moins que Pauline soit un très curieux personnage, elle fut, cette fois, illico disculpée. Et Thomas n’eut pas de difficultés à identifier la propriétaire, sa petite fille, régulièrement accueillie pendant les vacances scolaires, et adepte des plaisirs aquatiques…

Les sacs des petites filles contiennent souvent de nombreux objets hétéroclites et pourquoi pas ces lunettes et le fameux éventail, sans compter les éventuels nouveaux petits trésors qui pourraient apparaitre au fil de temps… Thomas décida donc que le mystère était résolu. Il dit n’avoir même pas éprouvé le besoin de vérifier auprès de la naïade andalouse !

Voilà comment, à partir d’un petit fait anodin, l’esprit peut rebondir… et voilà pourquoi, s’ils n’ont rien d’autre à faire, Pauline et Roland se grattent peut-être encore parfois la tête, se demandant pourquoi ce type, au téléphone, avait inventé une telle histoire…

 

En tout cas, elle m’a permis de penser un peu à l’Ile d’Yeu, car comme Thomas, j’en suis aussi un peu amoureux… Mais, au fond, je peux bien vous le dire : il m’énerve Thomas… toujours content, toujours guilleret. C’est même à se demander s’il n’en rajoute pas… mais bon ! C’est comme çà et c’est tout de même mon ami… pardon, un de mes amis… faut pas mettre tous ses atouts dans la même corbeille… ou un truc comme çà !