Un homme nommé Denis – Dabielle Berthaut

Un homme nommé Denis – Dabielle Berthaut

 

 

Un homme nommé Denis.

 

Je reçois ce matin une lettre signée Denis.

Qui est ce Denis? ou du moins lequel est-ce? mon (encore) mari ou mon amant?

La lettre, tapée à la machine m’annonce le suicide proche de cet homme qui dit m’aimer et avoir besoin de moi.

Mon mari s’appelle Denis. Nous vivons séparés  à ma demande et il peut m’avoir envoyé ce courrier.

Mon ami-amant s’appelle aussi Denis. c’est l’homme aux mille désirs! Je ne vois pas  lequel des deux voudrait mourir? j’aurais dû forcer un des deux à changer de prénom quand il est avec moi ou bien lui donner un de ces petits noms d’amour que je trouve si ridicules.  ( Pourquoi pas  Omcha  à partir d’homme et de chat?  Ou bien Tiger. Qu’est-ce que c’est que ce bestiaire?)

Mais je dois surtout savoir qui m’a écrit. Et pourquoi un courrier anonyme? J’appelle sur le portable de mon ami. C’est la messagerie:  » je suis sur le chemin de Compostelle et prie pour toi; appelle plus tard mon frère! » oui, c’est son humour!

Que faire?

Je n’ai pas le « droit  » de téléphoner chez Denis. Cloison étanche entre ses deux vies imposée par sa femme qui a autorisé cet amusement dans la mesure où elle peut maîtriser  la vie de son mari et se présenter comme une épouse compréhensive. C’est pour lui, pour ce Denis-là que je m’inquiète le plus; mais il m’a paru en forme la dernière fois que je l’ai vu. J’appelle qund même sur le fixe.  S’il répond , tant mieux. Si c’est grave, je sentirai l’ambiance.

J’appelle et demande Mr Friedman.  Une voix adolescente me répond  qu son père n’est pas là. Je dis que je rappellerai. Il est peut-être mort et la famille n’est pas encore au courant?

La nuit suivante, je rêve: une porte s’ouvre; j’entre dans une grande pièce où il y a seulement une grande armoire avec un miroir  sur la porte. je  m’approche et au lieu de me voir , j’aperçois un homme de dos, équipé d’un sac à dos, qui part pour une course en montagne. J’ouvre l’armoire , elle est vide mais elle chante.

Au matin, je suis dans un état de grande anxiété. Et si le drame avait déjà eu lieu….s’il a déjà eu lieu; je ne le saurais pas..Mon angoisse grandit. je me parle, me rassure et ne suis sûre de rien.

Je commence une écharpe violette pour un de mes petits-enfants.Je la laisse pour un roman policier qui me paraît incompréhensible.Le temps passe lentement.

Je téléphone à mon ancien mari. Comme d’habitude, j’entends le message : » Définitivement , tout va bien. Ne pas rappeler sauf en cas  d’éruption  » humour; humour!

Je perds mon calme et j’appelle ma quasi ex-belle mère.  » Denis est parti pour trois semaines sans me dire où. Il veut prendre du recul » ajoute-t-elle de façon ironique et grinçante. je n’ose pas demander s’il va bien ces derniers temps. Tout est trop vague et je sais qu’il ne lui fait jamais de confidence-mesquine satisfaction pour moi.

Je  ne sais pas quoi faire. je rappelle le fixe au domicile de mon ami, pas de réponse. Je suis en vacances pour encore une semaine et je suis chez moi sans rien de précis à faire. Je m’ordonne de penser à autre chose! je vais bouger: le mouvement me rassure car il empêche ma peur de se fixer. je prends un bus au hasard. je ne vois rien ni les passagers, ni les rues autour de moi. je sais seulement que je ne reste pas à la même place et que peut-être ainsi le la malheur, le mauvais ne pourra pas me rattraper! Au dernier moment, je décide de descendre et de longer le canal de l’Ourcq. Je marche mais ne vois rien. le paysage m’apparaît comme un film lointain, imprécis; j’avance sans faire de mise au point et reste dans le flou de la situation. je ne veux surtout pas voir une réalité qui me ferait trop mal. Je m’assieds sur un banc.

Un homme  surgit dans mon champs de vision.

–  » ça ne va pas?  j’ai du mal à comprendre qu’il faut répondre.-

– pourquoi?

–  vous avez l’air perdue et si triste, si hésitante; j’ai eu peur. »

Je ne comprends pas ce qu’il me veut.

– je me repose un peu

–  oui, mais vous aviez un air… »

je ne vois pas quoi lui dire et me lève pour poursuivre mon chemin. Il me dit  » je vous donne mon numéro. Appelez -moi si vous avez besoin d’aide! » je remercie de façon automatique et déambule encore.

Puis , je rentre  et regarde les infos en boucle sans rien voir ni rien entendre. Deux jours se sont écoulés depuis l’arrivée de la lettre. L’idée qu’il peut s’agir d’un appel à l’aide de mon ami me serre le coeur. j’ai rendez-vous à 17H. avec Duncan, mon analyste. je l’ai choisi à cause de son prénom qui m’a semblé être le gage d’une personnalité structurée.

J’insiste longuement  sur mon angoissse  et le danger dans lequel « un homme » se trouve!

– » D’après ce que vous m’en avez dit, l’un ou l’autre peut avoir écrit  ce courrier et passer à l’acte »; Je panique. je ne veux pas perdre mon ami, cet homme que j’ai mis si longtemps à rencontrer. Je suis en colère aussi:

–  » c’est tout ce que vous pouvez me dire? vous ne pouvez pas m’aider pour une fois? » je souhaite  que ce soit lui qui soit en danger de mort; ça le ferait peut-être réagir? Furieuse, j’attrape mon sac, bondis dehors et insulte une femme que je croise dans l’entrée de l’immeuble.

Le troisième jour, je reçois dans une enveloppe une carte postale de mon ancien mari  accompagnée d’ une petite carte publicitaire de la Taverne de Raguse à Dubrovnik. que fait-il là-bas?

Quelques heures plus tard, le téléphone sonne. J’ attends la voix de mon ami mais j’entends  celle de mon mari.

– « Paula? je passe quelques jours à Dubrovnik, le lieu de notre voyage de noces! je suis nostalgique..

j’essaye de cacher mon dépit. Pour le suicide, ce n’est donc pas lui. je décide néanmois d’être polie.

– ah, tu as revu les remparts?

– oui. Tu voudrais venir le week-end prochain, juste pour se balader ensemble, revoir les endroits sympa?

– je vais réfléchir. je te rappelerai; »

Je sais bien sûr que je n’irai pas. je ne veux plus rien partager avec lui et je ne dois pas m’éloigner de l’endroit où on peut me joindre. car, ça veut dire que c’est l’autre Denis, mon aimé, qui m’a envoyé le courrier inquiétant. je dois rester disponible et joignable.

– » vous investissez trop dans la question de l’homme me dit Duncan. Vous voulez des partenaires indépendants mais vous ne supportez pas quand ils choisissent le silence pour quelques jours.

– oui, mais la lettre! celle qui parle  d’un départ définitif? à moins qu’il m’ait quittée mais ne savait pas comment me l’annoncer?

-C’est peut-être une lassitude passagère, un  courrier qu’il regrette et ne lui permet pas de revenir en héros. Ne voyez pas le pire, ne prenez pas tout au tragique!

Ma peau se hérisse et la colère m’envahit.

-c’est votre façon de voir les choses. Que le ciel vous engloutisse! »

La nuit suivante est sans sommeil. A l’aube, j’erre dans les rues, j’ai peur que le jour ne se lève pas. Je prends un bus, puis un autre et encore un autre. Je veux aller à l’ouest, puis à l’est. Je suis tassée sur mon siège; je prends un autre bus  et le jour finit par se lever , par habitude , avec lassitude. je ne me sens plus reliée à rien ni à personne.

Toujours rien, pas de nouvelle.

Puis, mon portable sonne. C’est lui. Il parle  très vite;

« – j’ai rencontré une femme formidable, belle. Nous sommes heureux.

– mais tu m’as écrit que tu voulais mourir?

-oui, je me sentais coupable. je ne voulais pas choisir entre vous deux, c’était trop dur.

– Et maintenant?

– j’ai compris que tu trouveras facilement un autre homme…. »

 

 

C’est alors que je me réveille. Lentement, je me souviens : je suis venue sur cette île pour faire une pause et prendre du recul.

Je souris; Ici, je dois tout oublier et repartir neuve ; une île paradisiaque comme berceau pour prendre un nouveau départ.La mère tout autour.

Je sors faire quelques pas. Un homme est là; Il me dit avec un doux sourire:

 » Je suis Denis;  j’anime pour moi-même et pour les autres un stage de développement personnel…. »