Un séjour de rêve

Un séjour de rêve

UN SEJOUR DE RÊVE

Dominique Urtizverea

A la Sainte Catherine tout prend racine.

J’avais débarqué du Châtelet d’un pas guilleret. La traversée de rêve pour un mois de Novembre m’avait transporté sous un ciel du même bleu que celui de la chemise des gendarmes qui affirmaient leur présence, bras croisés, à l’arrivée de la passerelle. On n‘était pas nombreux à débarquer.Pas nombreux non plus, les habitants venus nous accueillir.Il faut dire qu’il faisait un froid polaire.

Je n’ai pas regretté d’avoir revêtu ce pull-over de la même couleur que mes yeux qu’Agnès vient de m’offrir pour mes soixante ans et dans lequel elle me trouve beau.

Heureusement, le Mille Pâtes était ouvert. Je me suis jeté sur ma Bolo. C’était bon. Bref, épatant comme début de séjour.

C’est donc tout content et transit que je suis arrivé à Ker Bossy. J’avais réservé un vélo quand Loïc m’a prévenu que mon auto refusait désormais de démarrer. L’age m’a-t-il dit et l’air marin aussi. C’est de la caisse qu’elle part. Tout comme moi, j’ai répondu. On a décidé de faire ce qu’il fallait. Commençons par les bas de caisse et les amortisseurs m’a dit Loïc, je commande les pièces, je les aurai dans huit, dix jours, je peux vous faire ça dans la foulée. Et puis après un court silence il a ajouté. je vous laisse réfléchir mais quand j’y pense, je me demande si ça vaut le coup. On a décidé de se donner le temps de la réflexion.

Bien heureusement les trajets sont courts parce qu’à vélo par un vent de Nord pareil, tu souffres le martyr, tu n’avances pas sur le plat vu que tu te débrouilles pour toujours pédaler vers le Nord, bien face au vent et que tu es même obligé de ralentir dans les rares descentes sauf à vouloir absolument te faire défigurer par les coups de rasoirs que les rafales s’acharnent à distribuer. Tu es même obligé de fermer les yeux si tu ne veux devenir aveugle et accordeur de piano qui est une profession que tu n’as jamais envisagé d’embrasser. Et le vélo, les yeux fermés, n’est pas à recommander non plus. Et les mains sur le guidon dont on sait qu’on est entrain de les perdre. Au mieux des moignons rosâtres si on tombe sur un bon chirurgien. On imagine l’hélico appelé en pleine nuit, on doute de Challans. Et on brûle de les arracher du guidon auquel elle sont déjà soudées pour tenter de les sauver de la paralysie et échapper à la douleur devenue insupportable. Mais le vélo sans les mains n’est pas à recommander non plus, surtout les yeux fermés, la tête baissée et par un vent à décorner les cocus. Et puis un accordeur de piano aveugle, certes, mais avec des moignons, aura du mal à trouver du boulot.

Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout çà. Sans doute l’ivresse si j’en crois le niveau de ma bouteille de Whisky . Non je rigole, c’est l’île qui me fait çà, qui me rend euphorique dès que je pose un pied sur le bateau et je suis venu pour mon jardin. A la Sainte Catherine tout prend racine c’est pas à vous que j’apprendrais çà.

C’est en arrivant à la porte de la maison que je me suis rendu compte que j’avais laissé mes clefs dans la bagnole à Fromentine. J’ai cherché dans mes poches sans conviction et sans résultat. « Bordel de merde » me suis-je dit à moi-même, « quel con, mais quel con ! » Je me suis vite repris. Tout d’abord sauver sa vie et se mettre à l’abri de ce vent qui va me transformer en « stalacbite » comme dit mon pote Christian. Pour l’instant je tente de desserrer avec précaution les serres qui ont remplacé mes mains en soufflant dessus et en serrant les dents pour ne pas les briser dans un bruit sec quand je me rends compte que je suis aussi entrain de perdre mon nez. qui est chez moi assez présent et qui, à vrai dire , sculpte mon beau visage purpurin ( de cheval. Les hortensias adorent, tous les goûts sont dans la nature, les Gunneras n’en raffolent pas.. Moi non plus, à cause de l’odeur.) Je ne sens déjà plus mes oreilles non plus qui sans doute viennent de tomber.

Tout en essayant de réfléchir à une solution rapide. J’ai envisagé d’appeler le parking pour que quelqu’un retrouve les clefs que j’ai laissées bien en évidence sur le vide-poche central de la voiture de façon à être sûr de ne pas les oublier.Me les déposer à l’hélico ou au bateau. Mais non suis-je bête me suis-je dit.Valérie a mes clefs et Isabelle aussi. Oui mais mes clefs sont à l’intérieur de leurs maisons qui sont, elles-mêmes, fermées à clef et dont les clefs sont à l’intérieur de la mienne. Vous me suivez. Déranger Jean-Louis ?

Finalement j’ai dérangé Jean-Louis qui ne travaillait pas à cause du froid, insupportable pour qui travaille dehors et qui, toujours aussi sympathique et chaleureux, a débarqué dans le quart d’heure. On a vite trouvé la solution. On est devenus cambrioleurs professionnels en un clin d’œil et en se grattant le menton. Finalement on a descellé le volet de ma chambre dans la cour avec un gros pied de biche, saisi le plus beau galet de ma collection et fait exploser la vitre de la fenêtre en toussant de concert comme des tuberculeux en fin de vie. Simple, efficace. Bien sûr les gendarmes qui avaient revêtus leurs parkas, dont les bandes fluorescentes brillent sous le soleil, sur leur chemises dont on perçoit le col de la même couleur que le ciel que le vent du nord s’emploie à délaver ont débarqué aussi. On se connaît, ils n’ont pas douté.

Ils ont déploré les dégâts avec moi. Et m’ont conseillé de vite remplacer la vitre à cause du froid. J’ai fait un bon café. On a parlé un peu, surtout de ce vent polaire, rare pour un mois de Novembre.

Farida m’avait mis tous les thermostats sur neuf ce qui n’était pas raisonnable. Financièrement parlant, bien sûr. Sur le plan du simple confort çà se discute. Farida m’avait vite convaincu.: «  Chez toi… c’était pas une mai…maison…c’était un con… congélateur. Je ne… suis pas…..es…kimo moi ». Car Farida bégaye légèrement.et ne regarde pas à la dépense.

J’ai cherché le double des clefs de la maison que je sais avoir rangées quelque part. Je les ai enfin trouvées et entrepris d’ouvrir tous les accès à l’extérieur.J’ai enfilé la parka d’explorateur noire que mes filles m’ont offert pour mon anniversaire (personne ne me donne mon age, depuis tout petit c’est comme ça.) Et enfilé les gants fourrés de jardiner anglais qu’Agnès m’a rapporté un soir.

Tiens, pour tailler tes rosiers m’a t elle dit. Puis, « Et puis si ça peut éviter que tu conchies tous tes pulls. Je ne t’achèterais jamais plus rien »

Elle est épatante cette petite femme là.

Des gants comme ça vous changent un jardinier

J’ai rentré du bois, constaté que les Canards que je garde précieusement pour allumer le feu étaient trop humides. J’ai fait le sioux à genoux devant le foyer en soufflant dans mon boufadou comme Dizzy Gillespie et en m’inquiétant des rafales qui, par instant, prennent ma cheminée pour un mégaphone. J’ai fini par réussir un feu un peu poussif et fumant aux flammèches bleues et oranges furtives Très vite les yeux ont commencé à me piquer et l’air est devenu absolument irrespirable. Bref, j’ai été obligé d’ouvrir toutes les portes et les fenêtres. Et de me réfugier à l’extérieur.

Rebelote je me suis dit en pensant à Valérie et Jean-Charles qui ne devraient pas tarder à débarquer pour peaufiner leur olivier taillé en béret basque. Tout en me disant que Valérie joue vraiment très mal à la belote, j’ai décidé de me réfugier à l’Abri du Coup de Mer. A pied, par le chemin de la Grande Rémangère qui mène de Ker-Bossy à Saint-Sauveur et qu’on attrape par la rue Moby Dick. Presque à l’entrée se trouve un grand et beau poulailler arboré qui me renvoie à mon enfance et me fait rêver. Et où, sur la droite, quelqu’un a entrepris de réaliser un grand potager. Tout est prévu ; La citerne d’eau, les grillages tout autour à mi hauteur, pour se protéger les lapins qui pullulent sur l’île et se reproduisent comme des lapins, les filets pour protéger les semis des oiseaux. J’aime bien ce chemin. Il est fermé aux voitures, même l’hiver. En marchant d’un bon pas, autant que me le permet cette arthrose des genoux qui ne va pas s’arranger toute seule je me suis souvenu que j’ai moi-même eu à souffrir des lapins. Vous allez vous dire : « Chochotte va !.Je m’explique.

Je me suis longtemps interrogé sur le pourquoi de la disparition subite de ces Hostas magnificat purens dont le bouquet de grande feuilles argenté faisait jaillir de longues tiges couronnées d’un bleu d’une pâleur si fragile.. Puis mes acanthes qui heureusement se déplacent toutes seules dans le jardin. Et mes six tentatives de pivoines, sans doute trop tendres, et mes semis toujours sans résultat. Jusqu’à ce que je les surprenne un matin de printemps se régaler des boutures d’hortensia toutes tendres que je venais juste de mettre en terre. Quand je pense que pendant dix ans j’ai accusé les limaces et les escargots, sans preuve aucune. Je n’en dors plus. Bref je ne vais pas vous emmerder avec mes histoires, mais quand même. Imaginez une mutation, un savant fou qui joue avec les gènes et qui réussit à créer des lapins géants. Ca fait froid dans le dos malgré ma parka d’explorateur. Pour l’instant j’ai le vent entre les épaules qui me transperce à coup de lance comme un légionnaire romain conduisant ses suppliciés et me pousse à presser le pas.. Il me porte même, par instant, pour me reposer quelques mètres plus loin.C’est au retour que je risque d’en baver Mais chaque chose en son temps. Pour l’instant je rêve d’un chocolat bien chaud et d’un radiateur brûlant sur lequel ramollir mon dos.

L’Abri du Coup de Mer m’est apparu comme un havre au haut de la rue aux volets tous fermés. Rasante désormais, la lumière dessine les peignes des toits sur le sol. La Grèce. Enfin à l’ère glacière.

Roselyne était là comme souvent et m’a accueilli comme si elle m’avait vu la veille. Elle m’a préparé un bon chocolat On a bavardé, surtout du temps et des lapins qu’elles trouvent si mignons. Je n’ai pas voulu l’inquiéter à propos des lapins géants. J’ai fait le plein de cigarettes, d’allumettes pour le feu, d’ami des jardins de l’année dernière vendus par trois. J’ai salué Roselyne.

Dans un quart d’heure je suis à la maison. Le ciel est devenu plus rose et le soleil rouge, déjà, est filtré par les grands cupressus déchiquetés qui de dressent, noirs, à l’horizon. Il ne va pas tarder à faire nuit. La marche face aux bourrasques glacées, courbé en deux et la tête baissée, m’a ouvert un appétit d’ogre.J’ai pu trouver du bois sec, une boite de confit de canard et un sachet de mojettes..J’ai rallumé le feu qui est parti comme en quatorze comme disait mon grand père qui savait de quoi il parlait..

J’ai réparé la fenêtre cassée, remplacé la vitre par du papier bulle et du carton estampillé « Déménageur Breton » dans la pure tradition manouche. J’ai pu enfin fermer les fenêtres. J’ai enfilé les trois pulls que j’ai trouvés dans la maison et nettoyé les dégats.. Demain, à la première heure je fonce chez Cosca chercher une vitre. J’ai entrepris de me préparer un bon dîner.

J’ai fait revenir mes haricots dans un peu de graisse d’oie, à feu doux jusqu’à ce qu’ils deviennent translucides puis les ai couverts d’eau tiède. Un oignon, une carotte, un bouquet garni, une heure et demi à feu doux. Simple. Attention cependant : Surtout pas de sel pendant la cuisson mon pauvre comme disait ma grand mère. Pour le confit il faut le dégraisser et le réchauffer à feu très très doux. Puis dix minutes au grill pour que le peau soit croustillante et la chair moelleuse. Je me suis régalé. Le moral est au beau fixe et j’enlève un de mes pulls.. J’ai dormi comme un noir comme me l’a dit un jour ma fille Elsa lorsqu’elle était petite.

Il fait encore nuit lorsque j’ouvre les yeux. Le vent a encore forci et mon palmier se fait salement décoiffer par les rafales qui l’ont pris pour cible. Il lutte comme un fou en sifflant plus fort que le vent et ses grandes palmes sans cesse plient et se redressent pour faire face. Je sors écouter le combat.Le ciel est constellé d’étoiles. Je reste dix secondes. J’ai le temps de repérer la grande ours, la petite…

Il fait trop froid pour aller plus loin. J’ai ravivé le feu. Je me suis recouché. De toute façon je ne peux rien faire avant de remplacer cette vitre. A neuf heures, j’étais sur mon vélo,.direction le port. Ca tombe bien, ça descend. Parce que sinon je serai parti à reculons. Je n’avance pas et manque de me casser la gueule à plusieurs reprises . Je me suis réfugié au feu de d’Yeu. L’odeur est délicieuse, la boulangère accorte et la température, rêvée. C’est marrant cette propension qu’ont les commerçants Islais à jouer avec le nom de l’île ais-je constaté. A onze heures pétantes, les courses étaient faites pour au moins trois jours, le mastic était posé, les outils nettoyés ; J’allais pouvoir m’occuper de mon jardin. Le ciel est toujours aussi beau et toujours aussi bleu, le vent est toujours au nord et toujours balance de longues rafales glacées. Un temps Rad’Yeu pourtant, si je peux me permettre. J’ai fait une tournée d’inspection dans le jardin avec un programme très précis en tête et un très gros bonnet à oreillette par dessus et le même accoutrement que Pol Emile Victor. D’abord, élaguer ce saule : la grande échelle, deux scies à branches , une tronçonneuse électrique légère, vingt mètres de câble pour l’alimenter,une grosse tronçonneuse thermique, un bidon d’essence, un autre d’huile, de la corde pour arrimer l’échelle, l’ébrancheur. Vous parlez d’une logistique. D’autant que c’est à la scie à main que j’ai attaqué la première grosse branche. La dernière aussi d’ailleurs. La technologie moderne ne m’a été d’aucune aide. J’ai essayé ,j’ai vite renoncé car la tronçonneuse, même électrique, même légère , reste lourde et d’un maniement délicat. A quatre mètres du sol et en haut d’une échelle à l’équilibre précaire, menacé sans répit par les rafales, l’exercice peut se révéler périlleux. Voire pire. J’ai repensé à l’hélico, à l’hôpital de Challans, espéré le CHU de Nantes vu la gravité de mes blessures. Autant vous dire que je ne l’ai pas senti du tout. Aussi, j’ai remis mes gants fourrés de jardinier anglais et c’est à la scie à bûche que j’ai entrepris mon ouvrage. Vous dire que j’en ai chié serait trop faible. Seul avantage je n’ai plus froid et je sens même la sueur caresser mon torse puissant sous le vieux pull dont j’ai retroussé les manches et que je porte encore pour le moment. Mon bras gauche a perdu toute sensibilité à la douleur et à l’effort. Je scie comme un fou en m’encourageant « Allez plus que six » « Du nerf bordel ! » « Y’a des mecs qui se sont échappés de prison en creusant le béton à la petite cuillère » « La prochaine fois tu seras moins con et tu appelleras Tachvit. Lui, c’est sa branche » « Ce soir, c’est fini !

Le soir c’était fini. Enfin presque. Un amas monstrueux de branchages enchevêtrés encombre désormais le jardin.

Je ne sens plus mon bras, j’ai du mal à me redresser La position sur l’échelle a tétanisé les muscles de mes mollets qui sont tout gonflés et très proéminents. D’une démarche de vieillard cacochyme j’ai entrepris de regagner la maison. Je me suis assis en allumant une cigarette. C’est en essayant de me lever pour aller chercher un cendrier que j’ai reçu un coup de couteau dans le dos et, en hurlant, compris que mes travaux de jardin aller devoir être interrompus Tous les travaux d’ailleurs. Pendant au moins trois jours.

C’est pas de chance me suis-je dit en grimaçant. Mais

après tout, je suis là pour dix jours. J’ai mis un disque de Chet Becker, je me suis assis avec précaution, avalé deux aspirines et entrepris de feuilleter l’Ami des Jardins en pensant à ce qu’il me reste à faire dès que j’irai mieux.

Débarrasser les branchages, retailler, débiter les grosses branches en bûches, cisailler les petites pour allumer le feu, aller entasser le restant de feuillage au fond du jardin, ranger le bois. Balayer la pelouse pour la rendre présentable. Planter la haie d’arbustes persistants que j’ai commandée et qui m’est livrée demain par Monsieur Turbé : A peine une vingtaine de plants. Déplacer ce jeune figuier planté l’année dernière et qui semble ne pas apprécier la place que je lui ai attribuée dans le jardin. Nettoyer et refaire la plate-bande à gauche de l’entrée que je planterai en Mars. Fabriquer une arche en bois pour soulager mon magnifique Mme Alfred Carrière qui s’est mué en colosse et m’a offert, hier encore, sa dernière rose de l’année, minuscule , toute pale et tout émue, mettre en terre les nouveaux rosiers reçus par la poste.Et, enfin, recéper cette haie d’eléagnus dont je recule sans cesse le sacrifice à cause du parfum si doux et sucré qu’elle offre dès la mi-septembre. Ce parfum qui embaume toute la route, de Saint Sauveur aux Tchinettes. Après, le fenouil prend le relais et les immortelles dès qu’on approche les corbeaux.. Aller faire les courses au super U, passer chez Odile pour le café, à la Royale pour le boudin. Penser à l’essence pour la tronçonneuse, l’aspirine pour le dos, un bon bouquin à la maison de la presse. J’oubliais : poser cette étagère qu’Agnes m’a demandé de lui fabriquer. Après, je verrai, mais ce qui est certain c’est que dès que j’aurai terminé, j’irai faire un tour de l’île à vélo d’autant que Radio Neptune a annoncé un redoux exceptionnel pour la semaine prochaine. Des températures anormalement élevés pour la saison a confirmé Joël Collado sur France Inter. Agnès l’a entendu, elle me rejoint ce week-end.

Je l’aime, je suis bien.