Une nuit – Olivier Fournier

Une nuit – Olivier Fournier

Une nuit

 

J’aimais emprunter ce trajet étonnant, pratiquement en ligne droite, qui permet de se rendre de Saint Sauveur au Vieux Château. J’aimais voir disparaître peu à peu l’empreinte de l’homme sur la nature, voir disparaître les habitations et le bitume, puis les champs, puis les chemins carrossables, pour aboutir dans la lande, sauvage et mystérieuse. La ligne droite prenait alors fin, et si je parcourais encore quelques centaines de mètres, apparaissait le château. Il me donnait l’impression d’avoir surgi naturellement des rochers il y a longtemps.

Bien souvent je ne me rendais pas jusqu’à lui. Je le savais proche, je préférais me tenir à distance des vacanciers ou touristes parcourant inlassablement les sentiers balisés de l’île durant l’été. Je m’arrêtais donc à quelques dizaines de mètres des derniers arbres, à découvert dans la lande, face à l’océan.

J’aimais emprunter ce trajet pour arriver à cet endroit précis. Silencieux, sauvage, mystérieux.

Je n’y avais jamais croisé personne.

Il n’en prenait que plus de valeur.

Derrière moi les arbres, la lande sous mes pieds, la présence du vieux château un peu sur ma droite, face à moi l’océan que je ne voyais pas. Mais que j’entendais, que je sentais. Aucun bruit humain.

Un lieu parfait.

Et ce mystère.

Souvent je songeais que les hommes avaient cru cet océan sans fin, sinon celle du monde, en un précipice sans fond, le néant.

Je n’y avais jamais croisé personne. Pourtant le sentier était bien là. Quelques un l’empruntaient.

J’avais longtemps évité de m’y rendre en fin de journée. La nuit tombée, il m’était déjà arrivé de me perdre sur des chemins peu fréquentés ailleurs sur l’île. Une peur étrange m’empêchait de tenter l’expérience en ce lieu.

J’ai résisté plusieurs années. Sachant que j’irais à sa rencontre tôt ou tard. Tant il est vrai que ce genre de peur m’attire.

Entre le moment où je décidai de ne plus résister et celui où je passai en action passèrent encore quelques années. Non pas que je repoussais, tout simplement les circonstances ne s’y prêtèrent pas. Je n’en ressentis pas de frustration. Le moment n’était pas encore venu. Ma décision prise, je n’avais pas d’impatience.

Cela aurait dû m’alarmer : la patience n’est pas mon fort. Je ne prêtais pourtant pas attention à ce comportement inhabituel de ma part.

Une fin d’après-midi, je décidai de me rendre sur la lande. Sans avoir rien planifié, je sentis le moment venu. Plus étrange, je partis à pied, sans rien emporter, pas même une lumière.

Je déteste marcher sur une route goudronnée, aussi je me hâtai, de chez moi, route du marais salé, pour arriver jusqu’au premier chemin de terre. J’avalai la montée de Saint Sauveur sans faiblir, me disant qu’elle était tout de même plus facile en marchant qu’à vélo, je traversai le bourg d’une traite, regardant à peine l’église, toute fraîche repeinte. Je constatai malgré tout une absence de bruit et d’activité inhabituelle pour cette heure-ci. Je n’y prêtai pas vraiment attention.

J’arrivai enfin au chemin de la Roche au Fras. Un instant je songeai que j’ignorais la signification de ce nom, l’instant d’après cela m’étonna, parce que je préférais ignorer l’origine du nom des lieux, et même leur nom tout court, cela donnait à l’endroit la possibilité d’exister pleinement, au lieu d’être réduit à quelques mots. Je découvrais malgré moi le nom de ce chemin. Il me plut. L’inconfort que j’avais ressenti en traversant Saint-Sauveur ne passait pas. Je me sentais confus. J’étais coutumier de ce genre de pensées, parfois contradictoires, qui passaient à la vitesse de l’éclair, mais je n’étais pas vraiment conscient de ce bavardage incessant et inutile avec moi-même. Mon intellect s’imposait à moi, prenait toute la place, je croyais qu’il me définissait. Et ce soir là, une certaine distance était apparue, j’étais devenu conscient de mes réflexions, et me posait plutôt comme un observateur, un témoin de celles-ci. Je n’étais plus seulement un être doué de pensée, j’étais plus que cela. Un nouveau monde s’ouvrait à moi, et il était infiniment plus vaste et complexe que celui que j’avais apprivoisé jusqu’alors.

Ma nervosité augmentait.

Je tentai de retrouver le calme qui m’avait poussé à tenter cette entreprise saugrenue. Mais rien n’y fit. « Qui sort encore le soir seul loin des lumières et des bruits? » me disais-je. « Et si j’étais resté sagement chez moi à lire? » me disais-je encore. « J’aurais eu le cœur plein de regrets, le sentiment d’avoir peut-être manqué ma chance. » Quelle chance?

Aucune idée.

Cette réflexion me calma un peu.

Je n’avais pas cessé de marcher, d’un bon pas, et maintenant, de toute façon, il était trop tard pour rebrousser chemin, j’arrivais sur la lande.

Alors je m’arrêtai. Respirai profondément. Le soleil avait disparu à l’horizon, mais ce n’était pas encore la nuit. L’on y voyait clairement.

Je m’efforçai à chasser toute pensée de mon esprit. Je m’efforçai à juste sentir, saisir mon environnement. Sentir aussi mon corps vivre de façon autonome, comme il l’avait toujours fait. Je chassai cette pensée. Se pouvait-il que la terre, et la mer, et le ciel se sentent aussi comme moi, vivant, sans avoir le moindre effort à faire pour cela? Je chassai encore cette pensée. Pourquoi je me parle comme si j ‘étais deux? Je chassai cette pensée. Je crois que j’ai fermé les yeux pour mieux me concentrer, pour mieux ne plus penser. Et le calme est revenu. Je n’ai pas réussi bien entendu à maintenir un état de neutralité pendant très longtemps, mais à chaque fois qu’une pensée, ou plusieurs, traversaient mon esprit, je parvenais à m’en détacher au prix d’un moindre effort. Je découvrais ce soir là ma petitesse, ma parfaite ignorance du monde et de moi-même, et loin d’en être atterré, cela me réconcilia avec la vie. Celle-ci n’était plus injuste, aléatoire, incompréhensible, pourquoi pas illusoire, elle était forcément, simplement parfaite. Comment pouvais-je juger ou comprendre sans savoir qui j’étais et quelle était ma place? Cette sorte de méditation pratiquée en ce lieu singulier m’apprenait à faire confiance en ce qui était, même si j’étais incapable de le définir. L’on m’avait fait croire, et j’avais eu la faiblesse de l’accepter, que connaître le nom des choses et leur fonctionnement grossier suffisait à comprendre le monde, alors que ce n’était qu’une façon de se rassurer et de s‘écarter de l’essentiel. Et l’enfance me revenait, où le monde était à découvrir, et loin d’être effrayant, il était merveilleux, regorgeant de trésors et sans limite.

Je ne sais pas combien de temps je restai ainsi, les yeux fermés, immobile.

Un vent léger, tiède, me ramena à la réalité. Je sentais à nouveau le sol sous mes pieds, j’eus envie de voir.

J’ouvris les yeux.

La nuit était tombée. J’étais à nouveau singulièrement calme, et sans que cela me semble contradictoire, je ressentais une certaine excitation, presque une euphorie. J’admirais les reliefs du paysage visible dans la pénombre, je respirais l’air marin, j’entendais le vent jouer dans les arbres derrière moi. Je devinais dans un trait un peu moins sombre le sentier qui menait au vieux château.

Et au bout de ce sentier je vis apparaître une lumière.

Elle semblait approcher.

Plus jeune, j’aurais détalé à toutes jambes.

Je suis resté immobile.

Je ne sais plus ce que j’imaginais en la voyant s’approcher, ni quelle contenance je choisissais de prendre. J’attendais.

Un vieil homme, de la taille d’un enfant, se dirigeait vers moi. Il tenait à la main une ancienne lanterne dans laquelle brûlait une bougie.

Et cette scène improbable, cet éclairage d’un temps passé, la taille de cet homme, sa présence à cette heure et en ce lieu, me plongea à nouveau dans un monde inconnu. J’étais surpris, je n’avais plus peur, j’esquissai un sourire.

Ce sourire passa lorsque je pus distinguer ses yeux. Ils me saisirent immédiatement. Ils témoignaient d’une incroyable attention à mon égard, si bien que l’envie me pris de me retourner pour vérifier qu’il n’y avait personne derrière moi. Il n’y avait personne… Je l’observais à nouveau, déconcerté, s’approcher. Lui-même me scrutait intensément, tout en souriant.

J’eus la pensée, fugitive, que ses yeux possédaient leur propre lumière…

J’eus aussi l’impression, sans me sentir attaqué ou en danger, que cet homme pouvait lire en moi comme dans un livre.

Cela naturellement me dérangea, mais pour je ne sais quelle raison, cela me rassura aussi, cela me soulagea.

Il s’arrêta tranquillement en face de moi, et il me posa la question la plus étonnante qu’on m’ait jamais posée : « Comment vas-tu Olivier? » En dehors du fait que cet homme que je n’avais jamais vu connaissait mon prénom, jamais personne ne m’avait encore demandé comment j’allais de cette façon là. Le petit homme désirait réellement une réponse. Une réponse honnête. Je détestais habituellement me faire poser cette question, je pensais que peu de gens savaient réellement comment ils allaient, encore moins se souciaient de comment allaient les autres, je n’y répondais presque jamais et évitais de la poser à mon tour, passant pour, au mieux, bourru…

Le petit homme s’était enquis de mon état, et attendait ma réponse.

Et je ne savais que dire. Avant son apparition, je me sentais merveilleusement bien, comme rarement cela m’était arrivé, sinon jamais. Maintenant que je devais témoigner de ce sentiment de plénitude, je prenais peur, je perdais pied. J’eus l’impression qu’il savait très bien comment j’allais. Je lui répondis lâchement : « Je ne sais pas. » Il sourit et dit : « Cela ne se voit pas beaucoup. » Et je pensai : « De quoi parle t’il? » Il sourit encore, comme s’il avait entendu, et continua: « Tu as le choix de laisser la peur te guider, et par exemple tu ne serais pas ici ce soir, ou bien tu choisis de faire confiance à la vie. Tu as compris depuis longtemps que seule la seconde alternative peut te permettre d’avancer. Mais tu ne fais pas vraiment confiance dans la vie, tu ne vois que rarement les opportunités qui se présentent à toi, et lorsque tu les vois, tu les repousses le plus souvent… Est-ce pour cette raison que tu te sens mal? »

Qui était ce personnage qui se promenait la nuit sur la lande (et qu’y faisais-je moi-même?), qui était-il pour me dévisager ainsi, et me dire ce que je pensais et comment je pensais? Je lui répondis plutôt sèchement : « Ce n’est pas vraiment ce à quoi je pensais, et qui êtes-vous au juste pour me tutoyer et me donner des leçons? »

– Qui veux-tu que je sois? Mon apparence n’est qu’une apparence…

Je réalisai tout à coup que j’avais en face de moi un homme un peu plus grand que moi et à peine plus âgé. Je me demandai comment j’avais pu le voir petit et vieux. Et je me souvins l’avoir réellement vu petit et vieux, et une nouvelle fois j’eus envie de prendre mes jambes à mon cou.

Il sourit en me regardant droit dans les yeux et reprit : « Tu peux t’enfuir… Tu comprends bien sûr que si je peux me transformer, je peux aussi te rattraper… »

Il attendit un peu, puis il ajouta :

– Allons droit au but. Tu as toujours rêvé de rencontrer quelqu’un comme moi. Quelqu’un qui a compris que la perception que l’on a du monde à travers notre corps est limitée, qu’elle est forcément une vision ou une idée déformée et restreinte de la réalité. Tu as à peu près tout fait pour éviter, jusqu’à maintenant, malgré toi, malgré tes rêves, de rencontrer quelqu’un comme moi. Aujourd’hui, parce que tu as franchi une nouvelle étape, que tu as atteint un certain niveau de conscience, que tu as laissé la vie te guider, penser pour toi, me voici. Et tu veux t’enfuir? Fais-le. Je suis même prêt à t’aider en te faisant la plus affreuse grimace que tu aies jamais vue, et elle vaut le détour. Tu n’auras pas tout perdu… Je suis aussi prêt à t’aider à grandir un peu, au sens figuré s’entend.

– Vous l’avez fait réellement sous mes yeux à l’instant. Il y a de quoi être surpris, même effrayé vu les circonstances.

– Quelles circonstances? La nuit est douce, la terre chante doucement, tout est harmonieux autour de nous, les circonstances sont en fait : parfaites. Tu n’as juste pas l’habitude de l’harmonie… Maintenant, pour être franc, je n’aurais pas dû te montrer ça.

– Pourquoi?

– À quoi cela va t’il te servir?

– Savoir que vous êtes capable de modifier votre apparence me laisse penser que vous en savez bien plus que moi et que j’ai des choses à apprendre de vous. J’ai déjà appris que c’était possible.

– C’est ce que tu penses maintenant. Pour combien de temps?… Demain tu penseras avoir rêvé, et qu’il est bien entendu impossible de faire une telle chose. Au mieux, tu penseras cela possible seulement pour quelques élus comme moi, que tu aduleras et dont tu attendras des miracles au lieu de les faire toi-même… Crois-tu que je suis parfait?

– Même si cela m’irrite, j’imagine que la perfection est inaccessible, qu’on peut seulement s’en approcher, et que vous en êtes plus proche que moi.

– Qui pense ça?

– Mais…, moi.

– Et aussi beaucoup d’autres.

– Bon, et alors?

– Tu laisses les autres penser à ta place. Tu penses réellement que la perfection est possible, et c’est pourquoi cela t’irrite d’énoncer le contraire. Au fond de toi tu sais que la perfection existe. Juste avant mon arrivée, tu étais en train d’expérimenter cette perfection. Tu la sentais tout autour de toi, t’envelopper, t’imprégner. Encore un peu, et tu découvrais que tu faisais partie de cette perfection, que tu étais toi-même parfait.

– Je ne me sens pas parfait.

– Tu résistes seulement à cette idée. Je te repose la question : crois-tu que je suis parfait?

– D’après ce que vous dites, oui.

– Mais tu n’en es pas convaincu.

– Vous avez reconnu vous-même avoir eu tort de changer d’aspect sous mes yeux.

– Crois-tu que je pourrais faire cela sans être parfait?

– C’est un bon point.

– Décider d’être imparfait n’est pas être imparfait.

– Alors pourquoi avoir pris cette décision?

– N’aimes-tu pas cette discussion?

– C’est assez étrange et j’ai du mal à suivre, mais si.

– Alors c’est parfait.

– Vous m’embêtez.

– Pour rester poli… Imagine un jeu extraordinaire, gigantesque, où les possibilités, les causes et les conséquences sont infinies. Un jeu tellement fantastique que la plupart du temps, lorsque tu es en train de jouer, tu crois vraiment qu’il s’agit de la réalité… Aimerais-tu participer? Tu disais regretter la vision du monde que tu avais enfant.

– Quel serait le but?

– Apprendre, découvrir, expérimenter.

– Dans quel but?

– Là c’est toi qui m’embêtes. Découvrir que tu es déjà parfait.

– Et après, le jeu s’arrête?

– Tu peux reprendre une nouvelle partie, ou bien tu passes à une autre étape.

– C’est séduisant comme théorie. Mais un jeu finit toujours par être lassant.

– Peut-être pas celui-là. Te souviens-tu de tes pensées lorsque tu te rendais à ce lieu de rendez-vous?

– Quel rendez-vous?

– Le nôtre bien sûr.

– Vous n’étiez tout de même pas dans ma tête!

– Qu’en sais-tu?

– …

– Tu pensais que tu étais en train de découvrir une nouvelle dimension au monde, infiniment plus vaste que tu ne l’avais supposé jusqu’alors, tu découvrais que tu étais plus qu’un être doué de pensée. C’est merveilleux de découvrir cela, et tu as découvert cela tout seul. Tu te sentais confus aussi. As-tu une idée d’où venait ce sentiment?

– La perte de mes repères habituels. La peur de l’inconnu.

– Il y a une autre dimension à cela. Tu comprends que ton corps physique te limite dans ta perception du monde. Avec tes yeux, tu ne peux voir au-delà d’une certaine distance. Tu sais pourtant que l’horizon n’est pas une fin, que l’océan continue, que de l’autre coté de cet océan il y a un autre continent. Tu es capable, par ta raison, de visualiser cela. Ton intellect te permet de voir plus loin que tes yeux. Il n’y a pas si longtemps tu serais passé pour un fou. Comme tes yeux, ta raison, ton intellect ont aussi leur limite. Tu as du mal à croire ce que tu ne vois pas, tu as du mal à croire ce que tu ne comprends pas, ou que tu ne peux conceptualiser. Si l’on revient à cette idée que la vie est un jeu, tes yeux et ta raison participent aux règles qui t’empêchent de sortir du jeu, de réaliser que ce n’est qu’un jeu. Que réellement, tu ne peux te blesser ou mourir, que tu ne peux blesser ou tuer un autre joueur. Tu sais cela. Tout le monde sait cela. Au fond de lui-même. Tu es ici maintenant de ton plein gré pour participer au jeu, essayer d’en découvrir toutes les facettes et les possibilités, ou juste quelques unes. As-tu déjà remarqué comme certaines personnes avaient de la facilité à changer de rôle ou comme d’autres répétaient les mêmes erreurs? Aucune limite à ce jeu. Seulement, une des règles consiste en ce que le personnage que tu as choisi d’habiter a toute latitude pour te faire croire être lui. Un personnage à la durée limitée! Si ses sens ne suffisent pas, sa raison, ses sentiments sont des leviers extrêmement puissants. Mais tu peux dépasser cela. Une méthode consiste à faire taire l’intellect. Tu l’as fait tout à l’heure. Et ton personnage n’a pas aimé ça. Il a sans cesse essayé de te ramener dans la partie. Il t’a senti lui échapper, il a cherché à t’égarer pour mieux te garder sous son emprise. Il n’a cessé d’affirmer qu’il existait réellement tout en affirmant qu’il n’existerait pas toujours. Cela n’a bien entendu aucun sens. Au sein de l’unité que constitue l’existant, cela crée une dualité, une séparation. Quelque chose qui existe et n’existe pas à la fois! As-tu remarqué que tu te parlais à toi-même comme si tu étais deux? Qui parle à qui?

En réalité, ce n’est pas vraiment toi qui as peur, c’est le rôle que tu tiens qui tremble que tu ne découvres la supercherie et que tu ne l’effaces à tout jamais.

Que se passerait-il si, sans être dupe, tu lui trouvais son utilité?

Il laissa passer un instant, je restai silencieux.

Il reprit : « Quel que soit le rôle que tu joues, que tu en sois conscient ou non, tu le joues à la perfection.

– Il me faudrait réfléchir à tout ça à tête reposée… On peut très bien faire quelque chose parfaitement, sans être parfait. Vous jouez avec les mots.

– Toi aussi. Que peut-on faire d’autre avec?

Je ne répondis pas. Les paroles de cet homme me désarçonnaient. Pouvait-il avoir raison? Lorsqu’il m’avait dit que je ne pouvais pas mourir, j’avais manqué éclater en sanglots. Après coup, je me disais, tout le monde aimerait entendre cela. Est-il en train de jouer avec moi, de me manipuler? Pour obtenir quoi? Pourtant lorsque je le regardais, rien dans ses yeux, dans son expression ne me laissait penser cela. Il voyait que je réfléchissais, il attendait que je finisse. Le silence qui s’était installé ne semblait pas le déranger. Il me regardait, sans impatience, avec gentillesse.

J’avais du mal à définir ce qui se dégageait de cet homme. Il me semblait parfaitement paisible, sans aucune attente, totalement disponible et attentif. Il avait beau sembler deviner mes pensées, je n’avais pas l’impression d’être jugé d’aucune manière. Et j’étais persuadé qu’il suivait le cours de ma réflexion. C’était très déroutant.

Pendant que j’essayais de reprendre mes esprits, j’évitai de le regarder. Et je pensai que je faisais cela souvent, éviter le regard des gens pour mieux me concentrer sur ce qu’ils disaient ou ce que je disais. Pour éviter surtout qu’une lutte de pouvoir ne s’installe.

Je le regardai subitement : dans ses yeux je ne vis aucun désir ni sentiment de me dominer.

Je baissai les yeux à nouveau. Sans parvenir à me l’expliquer, il me semblait perdre mes moyens en sa présence. En dehors de ses paroles, inhabituelles pour le moins, quelque chose me troublait au plus haut point.

Regarder le sol ne me suffisait pas, je fermai les yeux.

Et je repris pied sur l’île. J’avais oublié mon environnement, je sentis à nouveau le sol sous mes pieds. J’entendis les vagues cogner sourdement sur les rochers. Je réalisai alors que je n’avais pas bougé depuis le début de la rencontre. Moi qui ne pouvais souffrir l’immobilité, à part quand je dormais, je n’avais pas bougé. Et j’eus soudain peur de ce qu’il pourrait advenir si je me décidais à faire un mouvement.

– Essaye, tu verras bien, me dit-il.

Je me sentais comme paralysé.

Mais j’employai toute ma force et ma volonté pour faire un pas.

Je fis ce pas.

J’étais toujours sur la lande. À cette place que j’affectionnais tant. C’était la nuit. La température était douce. Et cet homme inconnu dont j’ignorais même le nom avait disparu.

Et je ressentis une énorme déception.

Puis j’entendis rire doucement derrière moi.

– Réalises-tu comme tes croyances dépendent de ta façon de voir les choses?

Je me retournai vivement :

– Mais qui êtes-vous au juste?

– Tu voudrais savoir mon nom?

– Au moins.

– Aucune importance. Toi, si tu t’appelais différemment, cela changerait-il quelque chose? Serais-tu une autre personne? Ton âge, a t’il une moindre importance pour toi? Ne te sens-tu pas toujours jeune? Et ton métier, définit-il ce que tu es vraiment, tout puissant?

– Mon nom, mon âge, d’accord. Tout puissant, je ne crois pas.

– Cela ne t’est jamais arrivé de sentir que la vie te souriait et que tout était possible?

– Peut-être.

– Que tu me mentes, cela n’a pas d’importance. Que tu te mentes à toi-même, c’est idiot.

– Mais mentir sur quoi? Je ne sais même pas de quoi vous parlez. Ma toute-puissance? Je suis obligé de manger, dormir, me protéger contre le froid, de quelle toute-puissance me parlez-vous?

– Tu en connais au moins une.

– Celle de penser.

– Et?

– Et quoi? Penser ne m’empêchera pas de mourir.

– Tu crois vraiment être juste un corps?

– Non. Mais mon corps me dit le contraire, je me sens vieillir.

– Intéressant. Tu commences à être un peu honnête. Ainsi ton corps te parle…

Que voulait-il dire? Je préférai ne pas chercher et relancer la conversation sur le sujet qui me préoccupait le plus.

– Donc la mort ne serait qu’une étape.

– Oui.

– Donc j’existais avant de naître, et j’existerais après ma mort.

– Sans aucun doute.

– Je ne me souviens pas d’avant, pourquoi?

– C’est ta volonté.

– C’est ma volonté de me sentir perdu, ignorant, malheureux?

– Qu’est-ce qu’il te faudrait pour être heureux?

– Constater que vous dites la vérité par exemple.

– Je t’ai déjà donné un exemple il y a quelques instants. Tu as déjà oublié… Tu trouveras toujours un autre prétexte pour être malheureux.

– Je peux le concevoir…

– Le bonheur n’est pas quelque chose que tu peux obtenir, posséder. C’est tout simplement quelque chose que tu es. Tu n’as besoin de rien pour être heureux. Tu as juste à l’être. C’est encore une histoire de choix. Ton bonheur dépend de toi. Pas du monde extérieur.

Je n’avais pas froid, mais je crois que je tremblais un peu. Je me sentais fragile. Les paroles de cet homme éveillaient en moi des pensées contradictoires. Une part de moi disait : « bien sûr, c’est ce que j’ai toujours pensé », une autre part rétorquait : « n’importe quoi, c’est trop beau pour être vrai. »

– Comment puis-je savoir que vous dites vrai?

– Rien de plus simple. Écoute ton cœur. Te sens-tu bien avec les idées que j’avance?

– Non.

– Pourquoi trembles-tu?

– …

– Tu n’as pas l’habitude d’écouter ton cœur. Ce n’est pas ce que l’on t’a appris… Exerce-toi, et tu deviendras de plus en plus habile. Tu pourras constater que je disais vrai… Mais Olivier, je ne peux pas être à ta place. Je ne peux pas être heureux, faire des choix, expérimenter, croire, à ta place. Cela ne signifie pas que tu es seul…

– Pourquoi avoir disparu tout à l’heure?

– Qu’as-tu appris?

– Que je me sens seul et abandonné.

– Tiens donc. Tu devrais peut-être en parler à un psy!

– Vous plaisantez?

– Il y en a d’excellents. Que t’ai-je dit après t’avoir signifié ma présence en riant?

– Quelque chose comme : « on ne doit pas se fier aux apparences ».

– Oui. Tu as expérimenté la différence entre la réalité et l’interprétation que tu en fais.

– Donc, en fait, contrairement à ce que vous dites, je ne devrais pas me fier à ce que je ressens.

– Au contraire. Tu as ressenti quelque chose de désagréable qui signifiait que tu étais dans l’erreur et ta façon de voir les choses incorrectes.

– Pas bête.

– Merci. Content que tu m’aies trouvé intelligent.

Cette dernière phrase me fit fondre en larme.

J’avais cinquante ans et je pleurais comme un enfant parce que je venais de décider d’aimer cet homme que je ne connaissais pas et dont j’ignorais tout, juste parce qu’il avait fait montre d’un peu d’humour.

Et dans la foulée je compris que je ne le reverrais plus.

– Avec tes yeux, peut-être pas, me dit-il.

– Je ne vous aime pas beaucoup, de toute façon, parvins-je à dire.

Il sourit en me regardant.

– Prends ton temps.

Je ne comprenais pas ce qu’il m’arrivait. C’était comme si une porte s’était ouverte à l’intérieur de moi, et qu’un trop-plein d’émotions sortait d’un seul coup.

Il posa sa lanterne au sol.

Cela donna une autre dimension à la lande. Elle prit du volume, sa présence s’accentua.

Cela me calma.

Il me regarda une dernière fois et me dit :

– Amuse-toi!

– Mais attends, attends, qui vas m’aider si je ne te revois plus?

– Tout est en toi.

– Comment ça?

– Qui vient d’écrire cette nouvelle?

Au petit matin, j’entendis la terre chanter.