Une vie en bouteille – Christophe Charuau

Une vie en bouteille – Christophe Charuau

Une vie en bouteille

 

Jeanne regarda son mari allongé sur leur couche. Malgré le soleil qui lui chauffait la barbe, il ronflait d’un sommeil alcoolique. Les murs en tremblaient presque. Elle avait une nouvelle fois terminé sa nuit dans la grange. En l’observant là, cuver son vin, elle avait les sanglots à marée haute. Elle sortit de la pièce en refermant doucement la porte puis s’en alla nourrir les poules. Elle préférait de loin leur caquetage à la conversation de son époux, et de plus loin encore la vue de leur regard inexpressif à celle de son mari. Elle n’en voulait pas à son père, de ce mariage forcé. C’était l’ordre des choses. S’il lui avait semblé que ce marin ivrogne était un bon parti, elle se devait de respecter sa décision. À seize ans, elle était devenue la femme de l’homme qu’on surnommait sur l’île, le Démon. Le duvet de ses bras se hérissa alors qu’elle repensait à la première fois où elle avait vu ce double mètre s’avancer vers elle en claudiquant. Lorsque l’œil jaune et l’autre rouge s’étaient posés sur elle, elle n’avait pu s’empêcher de baisser la tête et regarder ses sabots crottés. Cette fois-là, le bras de son père autour de ses épaules ne l’avait pas rassurée.

— Elle fera l’affaire, marché conclu, avait roulé une voix sortie d’outre-tombe.

Puis le Démon était reparti comme il était venu. Elle avait repris sa respiration alors qu’il s’éloignait sur le sentier, avait observé sa démarche chaloupée, avant de s’enfuir sur la côte sauvage. Là, elle était descendue sur la plage des Sables Rouis pour pleurer tout son soûl entre ses genoux. Le sable rouge qui s’incrustait entre ses orteils la rassurait. La marée montante lui avait caressé les pieds sans qu’elle réagisse. Jeanne n’avait relevé la tête que lorsqu’elle avait eu senti le contact du verre. La mer lui avait apporté une bouteille, comme si elle voulait qu’elle noie sa peine dans l’alcool. Pourtant, la bouteille était vide. Ou plus exactement, elle ne contenait pas de vin, mais un papier.

Jeanne avait retiré le bouchon de liège et fait glisser la lettre, car il s’agissait bien d’une lettre. Elle l’avait déroulée entre ses mains. À travers ses larmes, l’écriture était floue. Elle s’était essuyé les yeux avec l’avant-bras et avait poussé un « Oh ! » de surprise. L’encre s’effaçait par endroits mais c’était la plus belle écriture qu’il lui avait été donné de contempler. Et, bien qu’elle fût l’élève la plus douée de la classe, elle douta d’être en mesure de reproduire un jour pareille application. Les « l »en italique s’allongeaient tel l’océan lorsqu’il se retire de la plage.

Elle avait commencé à lire :

J’ai perdu la notion du temps et ne pourrais dire en quelle année nous sommes. Mon nom n’a que peu d’importance. En fait, cette missive n’a que peu d’importance. Sera-t-elle seulement lue un jour ? Je ne puis le dire.

Je me plais à la deviner entre des mains douces et le cœur battant d’une jeune enfant. Je ne demande aucun secours, aucune aide, tout juste un œil attentif.

Mon âme se perd au large et je le mérite bien. J’expie là, non loin de l’horizon, les fautes de l’homme que je suis. Je ne comprendrais rien à l’Amour. Quelqu’un peut-il toutefois se vanter de l’avoir compris un jour ? Je ne pouvais réfréner les sueurs qui me parcouraient lorsque je la voyais, ni calmer les palpitations dans ma poitrine. Malgré nos vingt années d’écart, je ne pense qu’à elle. Il aura suffi que mes yeux se posent sur elle au port, un matin, pour que je devienne albatros picorant dans sa menotte, aussi ridicule que maladroit devant le trouble qu’elle provoque en moi. J’ai préféré partir. J’ai quitté l’île depuis bon nombre de lunes à présent. L’idiot que je suis pensait que l’océan effacerait son visage de ma mémoire comme il efface les inscriptions sur le sable. Mais je me suis trompé. Tout me ramène à elle : la voile qui se gonfle, le scintillement de l’eau sur la maille du filet quand je le remonte, le triste sourire de l’astre nocturne. Moi qui m’étais toujours refusé de boire avec les autres marins, j’ai décidé de laisser le vin noyer son souvenir. J’espère qu’il y parviendra. Elle vaut tous les sacrifices. Et si, par chance, quelqu’un lit un jour ces mots, il aura trouvé la première bouteille que j’aurais bue. Il en faudra bien d’autres avant de l’oublier. Si j’y parviens un jour…

Jeanne avait posé son regard sur l’horizon et plissé les yeux en tentant de deviner une voile. Elle avait couvé la lettre contre sa poitrine puis avait pris le chemin du retour.

Chaque matin ensuite, elle était revenue sur la plage des Sables Rouis, trouvant toujours, échouée sur la grève, une bouteille abandonnée, avec à l’intérieur une lettre et la même écriture. Chez elle, elle lissait le papier de la paume et rangeait le nouveau courrier au-dessus des missives précédentes dans un coffret en bois. Elle enfouissait ensuite son coffret sous le foin, dans la grange de son père.

Aussitôt qu’elle pouvait s’éclipser des regards indiscrets, elle relisait les lettres, ses lettres, se prenant à rêver qu’elle était celle qui avait provoqué l’émoi du beau marin – car il était forcément beau –, que celui-ci reviendrait et l’emmènerait sur son navire, la soustrayant à l’enfer que sa vie serait bientôt avec le Démon.

Il ne restait qu’un jour avant son mariage quand elle avait trouvé la dernière bouteille :

Je ne sais pas si mes lettres précédentes ont pu être lues, ni si celle-là le sera. Je sais juste que ce seront, ici, les dernières nouvelles du large qui parviendront de mon bord. Je n’en puis plus de lutter contre son souvenir. Si le vin me permet un instant d’oublier la douceur de son visage, son souvenir revient irrémédiablement se fracasser sur mon esprit comme la mer sur les rochers. Ma vanité m’a trompé : je ne suis pas de taille pour résister à mes sentiments. Même au plus fort de la tempête de la nuit précédente, je revoyais sa silhouette fine. Tant pis pour moi, j’abandonne. Je ne sais pas encore si je rentrerai sur l’île ou, au contraire, mettrai le cap vers l’autre bout du monde. Je ne sais pas encore si je me bats pour la revoir, ou me laisse entraîner dans la folie d’une solitude infinie. Je dois vous avouer une chose : j’ai peur. Peur de la découvrir mariée à mon retour, ou promise. Peur de la soustraire à son époux et de l’enlever sur mon navire vers les terres où les vents voudront bien nous mener. Peur de devoir tuer pour elle. Peur de ne pouvoir me contenter d’une vie passée à la côtoyer sans jamais lui avouer mon amour. Peur enfin du naufrage avec les cales de mon cœur qui débordent de cet amour. Je ne puis plus continuer comme ça.

Jeanne s’en était retournée chez elle en pleurant, ses larmes se mêlant aux embruns salés balayés par le vent. La nuit suivante, elle n’avait pu fermer l’œil de la nuit. Elle n’avait eu de cesse d’égrener le chapelet qu’elle avait reçu à sa communion, priant pour le salut du marin, priant pour qu’il retourne à son Amour et vienne la délivrer de son union forcée.

Le matin de son mariage, elle avait espéré apercevoir une voile poindre à l’horizon, mais rien n’était venu. Lorsqu’elle s’était trouvée devant le curé, disparaissant en larmes au côté du Démon, elle avait espéré entendre les battants de l’église s’ouvrir brusquement, entendre les pas du marin de ses lettres venir l’arracher au sourire effrayant, noyé dans la barbe brune du géant. Mais là encore, rien n’était venu. Et elle avait dû se résoudre à abandonner ses rêves de contes de fées au monde de l’enfance et accepter de devenir la femme du Démon.

Depuis, les années avaient passé. De bien longues années. Malgré sa réputation d’homme violent, le Démon ne s’était pas montré si brusque. Il ne l’avait jamais frappée, même au plus fort de l’ivresse, et lors de leurs rapports intimes, il s’était efforcé d’être le plus délicat possible. Ses efforts ne furent cependant pas suffisants pour ôter le dégoût que Jeanne ressentait quand ses yeux se posaient sur lui, quand elle entendait sa voix, quand sa main l’effleurait. Les absences de son mari en mer et au bistrot auraient fait s’inquiéter bon nombre de femmes de marins. Elles procuraient des instants de liberté à Jeanne. Elle s’occupait alors de leur potager, de leurs animaux. Et à relire ses lettres.

Jeanne en termina de nourrir les poules. Maintenant, il lui fallait donner à manger à son mari. Elle savait qu’il se réveillerait affamé et de mauvaise humeur. Elle savait qu’elle devrait garder le silence. Lorsqu’elle pénétra dans la cuisine, il était là, les coudes sur la table, lui jetant un regard mauvais, un regard auquel elle n’avait jamais pu s’habituer. Deux horribles yeux qui, même si son père lui avait dit qu’il s’agissait d’un accident sur le bateau, lui provoquaient une sueur froide dans le dos chaque fois qu’elle ne pouvait éviter son regard.

Elle déposa l’assiette et les couverts devant son époux puis lui servit du vin. Elle apporta ensuite le bar et les pommes de terre bouillies qu’elle avait préparés plus tôt.

— Tu peux y aller. Mon filet est aux Sables Rouis, il faut qu’il soit paré à la marée montante. Ce coup-ci, tu n’auras pas trop de travail.

La chair de poule apparut sur ses avant-bras au son de la voix caverneuse. Jeanne sortit sans un mot. Dehors, elle respira. Elle essuya ses larmes naissantes et descendit à la plage, emportant sa grande bobine de fil, son aiguille et son moule en bois. Au moins, elle n’aurait pas à supporter la présence du Démon dans la même pièce qu’elle.

Lorsqu’elle arriva aux Sables Rouis, le filet était là, tendu sur deux piquets pour lui faciliter la tâche. Elle soupira. En effet, elle n’en aurait pas pour bien longtemps, les mailles n’avaient pas trop souffert de la dernière marée de pêche.

En sifflant l’air d’une chanson de marin pour se donner du courage, elle commença à ramender le filet. Le vent s’amusait avec une mèche qui dépassait de son chignon. Elle ressentit des picotements sur la nuque, l’impression que quelqu’un l’observait. Elle se retourna sans voir personne. Alors qu’elle reprenait son œuvre, elle perçut de faibles tintements. Son cœur s’affola. Elle scruta la berge en plissant les yeux. Un scintillement l’éblouit. Elle ne sut pas ce qui lui arrivait : il lui fut impossible de s’empêcher de courir vers la source de lumière, impossible de s’empêcher de sourire.

Lorsqu’elle atteignit le rocher, elle trouva ce qu’elle avait fini par ne plus espérer : une bouteille. Avec une lettre à l’intérieur. Elle s’essuya les mains sur sa robe, de peur de salir cet objet si précieux, puis déboucha la bouteille, fit glisser le message à l’air libre. Ses mains tremblaient, de l’eau douce coula de ses yeux, et elle n’y pouvait rien : elle avait reconnu l’écriture.

J’écris une dernière fois. Après tant d’années de lutte, je ne sais pas si cela changera quoi que ce soit. Je ne sais pas non plus si cette lettre servira à autre chose qu’à égayer le quotidien des goélands.

Je suis retourné à terre.

Celle que j’aime est mariée.

Je ne l’ai pas enlevée, pas plus que je n’ai tué son mari. N’y voyez nulle lâcheté de ma part. Je me contente de profiter de chaque instant qu’il m’est offert de la côtoyer pour me nourrir de la beauté de son visage, du parfum de sa peau, de sa démarche de princesse. J’avoue également, non sans honte, me délecter à l’observer alors qu’elle pense être seule, mais quel monstre pourrait ne pas fondre devant son sourire ? Et pourtant, malgré tout, mon cœur souffre. Parfois, je regrette d’être revenu sur l’île. Être témoin impuissant du calvaire qu’elle mène m’est pénible. Pis encore que d’être témoin impuissant est d’être le responsable de tous ses maux. Jeanne, pourras-tu me pardonner ?

Hier, lorsque je t’ai surprise, sans que tu en aies conscience, à lire des lettres dans la grange, j’ai d’abord cru aux mots doux d’un amant. J’ai honte de t’avouer que pour la première fois, j’étais prêt à porter la main sur toi, pour que tu me révèles son identité. Je l’aurais tué, ou me serais fait tuer, mais n’aurais pu me résoudre à fermer les yeux sur cette trahison. Puis je me suis calmé, ai attendu ton départ pour lire à mon tour ce courrier. Je fus pris de vertiges lorsque je reconnus mon écriture et les messages balancés par-dessus bord avant que je me décide à venir demander ta main à ton père. Jeanne, pourras-tu me pardonner les années de bonheur dont je t’ai privé ? Lorsque je suis en ta présence, je deviens petit garçon maladroit et préfère m’enivrer pour ne plus voir ta peine. Jeanne, ton bonheur compte plus que tout pour moi. Il te suffit de dire une parole et je m’enfuirai de l’autre côté de l’horizon, te rendant ta liberté pour toujours.

Ton mari qui t’aime sans savoir te le montrer, le Démon

Jeanne serrait la lettre entre ses mains. Au milieu de la marée montante de ses larmes, des étoiles scintillaient. Des gravillons ruisselèrent de la falaise ; elle leva la tête au ciel. Dans le soleil, elle devina la présence d’un géant. Un homme au regard effroyable, buvant plus que de raison. Mais un homme avec un cœur plus pur que l’océan, un homme qui était son mari… et qu’elle apprendrait à aimer.