Voleur de mots – Denis Trossero

Voleur de mots – Denis Trossero

Voleur de mots

 

D’emblée, j’ai compris que cette île était un hymne à la sémantique. Un
concours permanent de mots. De mots choisis, de clins d’oeil, de jeux de
mots et de bons mots, comme on jouerait avec eux, tandis que d’autres
badineraient avec les rôles. Cherchez la bonne adresse et vous serez pris à
contre-pied. Ces noms de rues, tel un Cluedo gigantesque. Mais il y avait
manifestement quelqu’un à qui tout cela déplaisait fortement. Un adversaire
de la langue vernaculaire, de la belle syntaxe, un contempteur de la phrase,
qui se fichait comme d’une guigne que l’on chante ici l’île et ses îliens, dans
ce beau pays tout de bleu et blanc vêtu, tout de mots bleus habillé.
Tel un détective privé, je remonte donc la rue de la Missionnaire que les
coquins diraient pleine de promesses, une rue qui flirte avec l’avenue du
Général Leclerc.
Quel plus bel hymne à la langue que de lire cette rue de la Fée, prolongée
par la rue du Paradis! Paradis des mots, éden de la langue célébrée sans
fard ni maquillage aucun.
Il me faut bien une rue des Gâts Prompts pour hâter le temps qui passe,
assoupi sur cette île farniente, un peu esseulée l’hiver mais tellement
convoitée l’été. J’évite juste la rue porte-malheur sur cette terre de mer, la rue
des Naufrageurs, mais ici tout le monde sait gagner sa place, conquérir son
ciel, même ceux qui n’ont pas le ciel avec eux.
Et nous voilà à Port-Joinville. Et cet incongru, ce solitaire, un tordu de la
langue, un apprenti réviseur, pour ne pas dire révisionniste, qui voudrait nous
fâcher avec les mots, qui voudrait nous voler notre langue et ses subtilités
îliennes. Port-Joint…ville, l’impudent, il voulait y organiser il y a peu une
séance de sensibilisation à la prévention des toxicomanies. L’homme avait
quelques certitudes mâtinées de doutes, d’autant que la présence de cette
rue de la Filière… et le chemin Notre-Dame-de-la-Blanche lui auraient
presque donné raison! Mais non, il n’y est pas parvenu. Il les aurait bien
rebaptisées, nos rues, pourtant, l’insolent!
Qu’importe, notre détective l’a suivi. Au péril de sa vie, il a remonté côté mer.
Satanique visiteur!
Pour les baigneurs infatigables, voici la plage des Vieilles, où d’ailleurs on ne
trouve presque que des jeunes, du nom des poissons bariolés qu’on y croise.
Et la Pointe du But, ce qui a des petits airs de pléonasme îlien. Voici Saint-
Sauveur, belle église romane récemment meringuée, à rebaptiser sans nul
doute Saint-Honoré, patron des pâtissiers, tant l’architecte des Bâtiments de
France, entend meringuer toute la côte.
L’insolent a soudain stoppé sa course. Pour un peu, on lui aurait donné
raison, tant le dernier brushing de Saint-Sauveur en appelle au sauveur.
Faut-il y voir un signe divin? La foudre a frappé l’église il y a quelques mois,
comme pour signifier les tourments passés.
Et puis, on est un peu chez soi. Allez, s’est dit notre détective, on n’est pas
bien chez soi? Car à Saint-Sauveur, il y a même la rue à Clotilde ou encore la
rue de la Secrétain. Même les anonymes ont pignon sur rue dans leur rue.
Et ces noms de bateaux qui chantent la vie: le Rastaquere, les P’tits
Fradets, le Pluton, le Barracuda, le Gulf Stream, Mes Anges, la Fille de Suet,
le Piana, le Margotte II, Océanie.. Tous dessinés sur ses Canson familiers
par le prince de l’île, le peintre du bleu, Henri Roubeyrol, le Petit Prince de la
couleur locale. Merveilleux restitueur des paysages îliens.
C’est une maison bleue accrochée à la colline qu’est notre dune. Au 81, rue
de la Croix, l’île prend des airs de Burano, la Vénitienne, sa demi-soeur, avec
ses volets pastels, bleus ou jaunes, rouges ou verts. Avec ses agapanthes à
col bleu. Ses féeries fleuries. Et la mer à perte de vue. Avec ses enseignes
qui ont été exportées depuis: la Mie Câline, la Belle-Iloise.
Notre détective était résolument sur la piste du vilain tueur de la langue de
notre langue locale. Il voudrait donc nous priver de tout cela.
De ce patrimoine sémantique. Et de ces jeux de mots avec Yeu à volonté: « Je
n’ai d’Yeu pour toi! » , « Merveille Yeu », la petite cabane de la plage des
Vieilles où jadis on barrait le feu. Ou encore « L’îlot Fromages ».
Car des mots à la bouche, il n’y a qu’un pas.
Même la peinture porte ici des noms poétiques: Mouette satin, Ciel d’orage…
Même la trottinette du port a pour nom Holland Bikes. Rendra-t-elle le sourire
à l’ex-président éponyme? Et voilà que notre détective l’avait attrapé.
C’était un voleur de mots, un arracheur de plaques, un effaceur de rues.
Il aurait voulu se réapproprier tout cela, nous priver de notre présent et de
notre passé îliens. Nous dérober notre joie de vivre, nos volets bleus, nos
jeux de mots de façades qui ne sont que la façade des îliens.
Nous rapter nos promesses de bonheur et de ciel bleu. A l’ange de la rue du
Diable et de la rue de la Fourche du Diable –il aurait dû se méfier le bougre–
gisait le corps inanimé de celui qui avait tenté dans la nuit d’arracher plaques
et mots, verbes et adverbes, locutions et élocutions îliennes.
Comme s’il avait voulu priver Yeu de sa poésie ordinaire.
Il dort désormais dans un pays de pages blanches, sans mots, sans île et
sans jeux de mots.