Yeu dans les yeux d’un chat

Yeu dans les yeux d’un chat

 Yeu dans les yeux d’un chat

 Bernadette Faene

 

         Pelotonné dans ma mallette de voyage, je traverse en compagnie de ma maîtresse l’océan. Nous nous rendons à l’île d’Yeu. L’océan est en colère, et il est tout vert. Je ne me sens pas bien du tout ; je me blottis sous ma petite couverture et de l’écume coule sur mes moustaches. J’ai des hauts le cœur. Il y a beaucoup de roulis.

Ca y est j’ai vomis ma pâtée prise ce matin. Quand arrive-t-on ??

Ma petite maîtresse me parle tout bas et me rassure. Elle passe ses doigts entre les petites fentes de la mallette. Je lui donne quelques coups de langue.

Enfin le bateau ralentit, les passagers s’agitent, les enfants heureux d’être arrivés sont excités.

A l’horizon se dresse éblouissante de couleurs multicolores Port Joinville. Il y a un peu de bruit, je reste tapi, mais j’observe tout. Nous descendons avec ma petite maîtresse.

Je suis heureux, nous n’avons pas fait mauvais voyage et nous débarquons sur le quai. Il y a un léger brouhaha sur le quai Carnot. J’apprends ce nom en allongeant mes petites oreilles. Il y a un peu de bruit, il y a des humains qui tiennent des panneaux où sont écrits en gros caractères « CAR RATATA » quel drôle de nom !!

Il y a aussi des personnes qui donnent les adresses des locations de vélo.

Ma maîtresse, d’un pas décidé, sa main serrée sur la poignée de ma mallette, et nous voilà partis au BICLOWN.

J’ai le grand bonheur d’être installé dans une petite voiturette jaune dans laquelle on installe d’habitude les enfants. Quant à ma maîtresse, juchée sur sa bicyclette, elle me tire. Et vogue la galère !!

Nous quittons Port Joinville, et après des coups d’œil à gauche et à droite, je m’aperçois que l’atmosphère est plus paisible. Mon odorat a bien sûr capté cet air marin, composé d’algues et d’iode, j’en prends plein les moustaches.

De nature très curieuse, j’observe tout : le ciel qui scintille, les fleurs au bord des routes : les roses trémières, les carottes sauvages, et bien sûr les gros pompons des hortensias.

Je suis tout excité à l’idée de découvrir l’île d’Yeu dont on m’a tant parlé. Je constate qu’en tant que chat, je suis souvent à l’honneur car beaucoup de lieux et rues portent un nom fier et glorieux d’appartenance féline : « Ker Châlon », « rue du coin du chat », « Chat Moreau », « chemin des Tchat Tchat ».

J’aurais bien aimé que pour la gent trotte-menu ce soit de même !! J’en aurais bien emporté une en souvenir de ma visite à l’île d’Yeu.

Ma maîtresse descend en roue libre la route de plusieurs moulins : moulin du Calvarie, moulin Maingourd, moulin Carsé et nous arrivons à Saint Sauveur.

Ma maîtresse se gare et je peux enfin sortir de ma mallette.

Blotti sur son épaule, mais maintenu avec une petite chaînette, nous visitons ce charmant village. C’est jour de marché, la poissonnerie avec sa longue file d’attente semble connaître beaucoup de succès. Je suis enivré par l’odeur du poisson, des crustacés, ou alors est-ce l’iode, l’air marin ? Tous ces parfums me montent à la tête.

Il y a des échoppes avec des pulls à rayures, ce sont des marinières.

« C’est un régal pour les yeux » pense tout haut ma maîtresse.

Nous nous promenons dans les ruelles, les venelles. Il règne une ambiance tranquille, presque monacale.

Nous nous rendons à l’église de Saint Sauveur, mais hélas, elle est en restauration. Ce sera pour l’année prochaine.

Mais, que me prend-il ?

Prestement je m’élance pour sauter, et me voilà les pattes dans l’herbe et voluptueusement je me gratte le dos contre le mur d’une maison à la façade blanchie à la chaux.

Aventurier en diable, je continue d’explorer cette ruelle sous les cris de ma maîtresse : « Reviens tout de suite, dépêche toi ». Je suis décidé à faire la sieste dans une cour à l’ombre d’un gros figuier. Mais hélas ma maîtresse me rattrape et tient ferme la laisse.

Nous nous retrouvons par hasard tous les deux dans la cour d’une artiste-peintre. Il y a une nasse sur le côté, une vieille baraque abandonnée et des cordages. Nous pénétrons dans l’exposition de l’artiste : je ne cache pas ma tendance picturale et j’admire les toiles représentant les vues de l’île d’Yeu. Il y a le gros phare vert, les cabanes des pêcheurs, les maisons aux façades blanchies à la chaux, les toits aux tuiles « tige de botte » et les volets peints d’un bleu profond…

Je tombe en arrêt devant une toile représentant un pêcheur avec son ciré jaune. C’est beau toutes ces couleurs.

« Mais, il est l’heure de reprendre la bicyclette » s’exclame ma maîtresse. Je m’élance pour sauter dans mon habitacle.

Nous descendons en roue libre vers le port de la Meule. Juste avant d’arriver dans ce lieu mythique se dresse sur le côté droit de la route, une grosse pierre blanche aiguisée au bout : « la Meule ».

Quel beau spectacle, je bondis et parcours ce port naturel avec ces galets, ces cabanes de pêcheur ; le port est à sec. Je trottine à l’aise et j’observe des pêcheurs recousant leurs filets. La vue est magnifique, magique.

Tenu en laisse par maîtresse, nous empruntons un sentier escarpé. Je fais attention à mes coussinets et aux humains qui descendent en sens inverse. Tout le monde semble amusé de croiser un chat en randonneur sur l’île !

Je poursuis mon chemin, et là se dresse, éblouissante de blancheur, la chapelle « Notre Dame De La Bonne Nouvelle ». Nous entrons maîtresse et moi dans ce lieu mystique : il règne un calme étrange. Les vitraux sont petits, bleus et l’autel avec son vase de fleurs respire une atmosphère paisible.

En sortant, une envie pressante et bien naturelle m’oblige à tirer sur ma laisse et à me soulager derrière un petit bosquet. Je m’approche tout près pour pouvoir le sentir et son parfum me monte à la tête. Emporté par toutes ces émotions, ce voyage, cette « équipée sauvage », je cède à un bref accès de folie, et je gratte la terre sauvagement.

Maîtresse, perplexe, me prend dans ses bras et nous redescendons le sentier du port de la Meule.

Je retrouve mon habitacle et je m’offre une petite sieste bien méritée après toutes ces péripéties ogiennes !!

C’est à la Pierre Tremblante que nous déjeunons avec un panorama à couper le souffle. D’une pichenette, maîtresse n’a aucun mal à faire bouger ce gros caillou ; je m’y essaye, moi aussi, avec ma papatte.

C’est l’heure du déjeuner, je me repais de petites crevettes achetées à la poissonnerie « Hennequinn ».

Dans l’herbe, je m’étire longuement, en prenant tout mon temps, pour faire durer le plaisir.

Le soleil darde de ses rayons sur mon pelage, et je finis par me lover au creux d’un petit rocher.

Je pense aux autres chats de l’île d’Yeu avec une pointe de jalousie. Quelle chance ils ont de pouvoir vivre dans cette île parmi les pointes, les anses, les caps, les criques, les plages, les forêts de sapin et de sable.

Peut-être que si je me fais tout petit, maîtresse m’oubliera et repartira tout à l’heure sans moi.

Cette ambiance feutrée du lieu, la chaleur que me procure cette lumière sur mon dos ont raison de mon endurance. Mes paupière se ferment doucement, je me laisse aller à un bâillement, puis je me sens glisser dans le sommeil en rêvant que l’on me raconte une histoire de pirates, corsaires, flibustiers. Quelques minutes plus tard, ou quelques heures plus tard, j’ai complètement perdu la notion du temps.

Des bruits de pas, de bagages à roulettes me réveillent en sursaut. Je ne sais plus trop où je suis. Soudain, je comprends : j’ai retrouvé ma mallette de voyage, tenue fermement par ma maîtresse.

Nous sommes dans le bateau du retour. Je me tasse dans un coin et je tends l’oreille. Chacun évoque les merveilles et les découvertes de l’île d’Yeu. Les enfants parlent d’un vieux château fort avec un pont levis. Les adultes discutent de la citadelle avec un maréchal Pétain, d’un cimetière et d’une tombe à l’envers. Il me reste donc encore beaucoup de lieux et de sites à découvrir ! Ce sera pour l’année prochaine.

Aventurier en diable, je dois attendre les vacances prochaines pour revenir sur l’île d’Yeu. Les maisons de Port Joinville, le phare vert s’éloignent. Je suis un peu désolé et dépité. J’étais si bien. Décidément l’île d’Yeu l’essayer c’est l’adopter. Miaou !!