Yeu dans les yeux

Yeu dans les yeux

Yeu dans les yeux

 Dominique Duhal

 

À l’origine il n’y avait rien, pas de substance, aucune réalité palpable, le non-être absolu régnait à l’infini. Le néant, abstraction irrationnelle, illimitée, s’étendait depuis la nuit des temps dans l’espace démesuré.

Puis par le plus grand des mystères, un noyau s’est constitué merveilleusement dense et chaud, qui en une infinitésimale fraction de seconde a libéré une énergie incommensurable : le Big Bang. Ce phénomène inexplicable engendra le cosmos composé de milliards de milliards de galaxies géantes faites d’étoiles, de planètes, de comètes, d’astéroïdes, de gaz, de poussières cosmiques, et donna naissance à l’univers.

Le vide astral, noir et froid était devenu une œuvre d’art abstraite, en perpétuel mouvement, faite d’éclaboussures de couleurs sur fond bleu nuit, tel un dripping de Jackson Pollock.

Après plusieurs trillons d’années, ce capharnaüm se stabilisa. C’est à ce moment que notre système solaire se forma avec son étoile et les huit planètes qui gravitent autour de lui.

Comme toutes les planètes, la terre prit son temps pour prendre sa belle forme ronde. Elle était à l’origine, couverte d’eau au deux tiers et de roche pour le reste. L’espace rocailleux finit par se morceler en une foultitude de parcelles plus ou moins grandes. Certaines surfaces s’étendaient sur plusieurs milliers de kilomètres ou beaucoup moins, cent kilomètres, parfois dix, petites et entourées d’eau, mais avaient le mérite d’exister. Elles furent dénommées îles pour être différenciées des continents.

Il est difficile de définir quand les premiers signes de vie apparurent dans les eaux salées qui s’étendaient sur le globe. Mais ce qui est sûr c’est qu’elle commença dans le milieu marin. Tout d’abord sous la forme de bactéries qui évoluèrent en de microscopiques organismes se transformant en métazoaires, premières cellules animales qui devaient se nourrir en capturant de la nourriture pour s’alimenter. De métamorphose, en mutation, une partie de ces hétérotrophes gloutons devinrent des vermiformes, puis des limaces pour apparaître sous des formes multiples et variées de crustacés, poulpes et poissons de tous les genres et de toutes les formes.

Il fallu plusieurs millions d’années pour que ces animaux aquatiques règnent en maître dans les océans du globe. À l’époque la nature s’amusait beaucoup à faire tout et n’importe quoi, comme une fée novice qui essaie sa baguette magique pour la première fois. Comme rien n’était établi, les premiers vertébrés marins étaient des sortes de prototypes et pouvaient être de tailles variables, petits, grands, immenses et de formes très bizarres voire monstrueuses. Certains étaient surdimensionnés longs comme des fils, d’autres ronds comme des citrouilles, venimeux, flasques, revêtus de carapace, translucides ou de toutes les couleurs…etc.

Malgré toutes leurs différences, ils constituaient le peuple des océans et survivaient en bonne harmonie, en se dévorant entre eux allègrement… il fallait bien vivre, mais par ailleurs se multipliaient comme des forcenés.

Dans cette multitude d’espèces de vertébrés aquacoles, un couple de cyprins dorés géants résidait dans l’océan atlantique. Très heureux, ils vivaient là passant leurs journées à se balader, nageoires contre nageoires tout en cherchant de la nourriture : ils avançaient… gobaient… avançaient… gobaient ce qui s’offrait devant eux, du matin au soir. C’était la belle vie, sans aucun stress.

Le mâle Cyprin appelait sa dulcinée Mon Adorée et l’aimait passionnément – il avait peut-être le sang froid, mais le cœur chaud – et l’honorait fréquemment. Cet amour était réciproque et sa femelle qui était d’un tempérament assez fougueux, ne refusait jamais de se faire caresser les écailles. Du fait, elle était souvent féconde et pondait de temps en temps un beau million d’œufs pour agrandir sa famille.

Or dans la dernière ponte, l’un des oeufs était plus gros que les autres. L’Adorée maman Cyprin qui veillait au grain remarqua ce phénomène, et alerta son mâle qui lui fit comprendre de ne pas se tourmenter. Quinze jours plus tard le gros œuf donna naissance à un joli poisson plus grand que nature.

Cela arrive, il aurait pu naître biscornu, gros ou tout maigre, lui était né GRAND.

Ce jeune Cyprin avait probablement profité des hasards de la génétique et peut être des chamboulements incessants de l’évolution. Il se développa plus que la normale. Il n’était pas un alevin commun puisque après un mois de vie, il était déjà aussi costaud que son père. D’ailleurs rien ne troubla la croissance de ce poisson qui devint avec le temps, un grand, un beau, un magnifique et splendide géant des mers, mesurant 9 km de long sur 4 km de large en comptant ses nageoires (vous avez bien lu). Ses parents se demandaient souvent comment ils avaient pu faire pour engendrer un tel colosse, mais ils l’aimaient et le chérissaient comme les autres.

Hormis sa taille gigantesque, c’était une créature magnifique. Quand il glissait, ondulant dans l’eau, ses écailles irisées brillaient comme de l’argent liquide, ces nageoires immensément longues flottaient comme des voiles de soie interminables. Il était splendide, noble et majestueux. Mais pour sa mère, ce qu’il avait de plus beau, c’était ses yeux d’un bleu-azur qu’elle ne se lassait pas de contempler. Quand il lui arrivait de se promener à ses côtés, elle infiniment menue comparée à lui, était fière comme sont toutes les mères, d’une fierté sans égale à la mesure de la taille de son grand gaillard, qui restait, quoiqu’il en soit, dans son coeur de maman…son tout petit

Devenu jeune adulte, il commença de s’éloigner du repaire familial. Il passait ses journées ailleurs, rentrait de plus en plus tard s’absentait de plus en plus longtemps, rien de plus normal. Il était curieux de tout et chaque découverte était un enchantement pour lui. Quand il approchait d’un nouvel univers qu’il voulait connaître, sa taille gigantesque aurait pu effrayer les autres poissons qui vivaient là, mais il dégageait une telle tranquillité, une telle douceur naturelle, qu’il ne faisait peur à personne.

Un beau jour il rencontra un groupe de baleines franches. C’était un moment important pour lui de trouver des animaux marins assez imposants. Ces mammifères, une bonne centaine, s’amusaient à frôler et surtout traverser la surface de la mer. Il n’avait jamais rien vu de tel. Pour lui seul le monde marin existait et passé la surface il n’y avait rien. Cette vision des cétacés jouant entre la mer et cette barrière pour lui infranchissable était une véritable révélation ! Et il finit par ce dire : « – puisque les baleines le font, je peux le faire aussi. » Sans trop réfléchir, comme tous les jeunes, il remonta à toute vitesse vers la lumière, prit son élan et d’un coup de queue magistral, sortit complètement de l’eau, regarda en quelques secondes de ses deux yeux, le nouveau monde qui s’étalait devant lui et replongea de tout son poids. Cela fit une gerbe d’eau effroyable, provoquant un bruit infernal, mais il avait vu le ciel… INCROYABLE !

Il prit le temps d’assimiler ce qui venait de se passer et poussé par une envie plus réfléchie, réitéra son exploit. Il multiplia ses bonds tel un dauphin géant et trop occupé à regarder les nuages, le bleu du ciel, ce nouveau monde, superbe et splendide, il sautait et sautait s’éloignant de chez lui et oubliant le temps et l’espace.

La journée fut fabuleuse et quand le soleil se coucha à l’horizon tout changea de couleur, une palette de rouge, jaune, violet envahit le ciel jusqu’à l’infini, ce fut l’apothéose. Il n’avait pas de mot pour décrire ce qu’il voyait.

Puis, la voûte céleste apparue somptueuse, le fond bleu-noir moucheté de tous ses petits points brillants, était de la magie pure. Comme il n’en croyait pas ses yeux émerveillés, il bondit de l’eau encore une fois…puis cinq…puis dix. À son dernier saut, trop ébloui par le spectacle qui s’offrait à lui, il finit par retomber sans y prendre garde et par s’aplatir de tout son corps, sur un îlot qu’il n’avait pas aperçu. Un peu sonné, et aussi bien fatigué de ses multiples voltiges de la journée, il resta là, étendu, en attendant de reprendre quelques forces.

Tout compte fait, il était bien là. Il se reposait, couché sur cette étendue rocheuse, couverte d’herbe et de sable. Coïncidence extraordinaire, l’île était juste de sa taille. Il pouvait y étendre ses grandes nageoires comme si ce lieu était fait pour lui, façonné à sa démesure et qu’il attendait de tout temps sa venue. Une autre surprise de taille l’étonna, puis finalement l’amusa, il respirait à l’air libre sans gêne aucune. Il savait qu’il était un phénomène mais posséder la capacité de vivre dans l’eau comme dans l’air dépassait l’entendement… mais le fait était là.

Alors qu’il s’installait et prenait ses aises sur son île, qu’il trouvait tout à fait à son goût, il commença à regarder la voie lactée. La nuit et ses étoiles étaient d’une incroyable beauté, beaucoup plus belles que le noir insondable des profondeurs marines, effrayantes et impénétrables.

Au loin, une boule géante, toute blanche, apparue progressivement dans le ciel. Il l’aperçut du coin de l’oeil, puis continua à fouiller le ciel jusqu’à l’horizon. Le temps que la nuit s’installe, la lune avait continué sa trajectoire et progressé jusqu’à se placer au dessus de lui. Cyprin la trouva magnifique, merveilleuse, aérienne, suspendue dans le ciel, comme un rêve inaccessible. Hypnotisé par sa beauté, il pensa que les deux plus grands cercles (des cratères), qui se trouvaient sur sa surface, étaient les yeux de la lune, tout ronds, comme étaient les siens. L’imagination aidant, il chercha et trouva même ses prunelles de couleur claire gris-bleuté. Quand on aime, tout est possible, la passion peut transformer une jolie illusion en réalité et les rêves les plus audacieux finissent par se matérialiser.

Il la regardait si intensément qu’il imagina… puis supposa… puis fut certain qu’elle le regardait, elle aussi. Il la suivit des yeux jusqu’à l’aube naissante et attendit la nuit suivante pour la retrouver. Elle était toujours aussi belle dans le dessin de sa rondeur parfaite, incroyablement blanche. Ils passèrent la nuit entière à se dévorer des yeux sans se dire un mot, puisqu’un regard peut dire autant de jolies choses que le plus beau des poèmes. Ils se retrouvèrent la nuit suivante et celle d’après et chaque nuit et ainsi de suite, encore et encore, jusqu’à la fin des temps à se regarder, ainsi, les yeux dans les yeux.

Le monde continua d’évoluer pendant plusieurs milliards d’années et certains vertébrés marins se sont transformèrent pour devenir des hominidés, bipèdes doués d’intelligence et vivant hors de l’eau, respirant l’atmosphère de la planète. Ces homos sapiens linnaeus, envahirent finalement tous les espaces libres et viables où qu’ils soient sur le globe.

L’île sur laquelle s’était fossilisé Cyprin n’avait pas échappé au phénomène. Dès le néolithique, elle avait attiré quelques Homo Erectus à la recherche d’un havre de paix isolé.

En face sur le continent, une histoire circulait selon laquelle un poisson géant aux yeux bleu-azur se serait échoué sur les rivages de l’île et serait tombé amoureux de la lune. Même si ce conte fantastique était peu crédible, les aventuriers de l’époque voulurent en avoir le cœur net. Instinctifs et incroyablement courageux, ils prirent tous les risques pour aborder cette terre inconnue et comprirent très rapidement que le lieu était très poissonneux et que la fable du poisson amoureux était prémonitoire. Ce rocher isolé dans l’océan possédait suffisamment de richesses pour y vivre bien.

De fait, les premiers habitants du rocher lui donnèrent le nom « d’île d’Yeu » en mémoire de la légende du poisson aux yeux bleus.

Aujourd’hui les résidents, descendants de ces premiers occupants, profitent toujours de ses bienfaits. Les îslais propriétaires de ce territoire ont laissé venir avec le temps, avec parcimonie, quelques voyageurs de qualité, capables d’ouvrir les yeux sur les beautés du lieu et ont permis à certains privilégiés de cœur, de s’y installer.

Le monde de l’île d’Yeu change pendant la saison d’été. Des vacanciers, souvent des habitués, font comme leurs ancêtres, traversent l’océan pour venir profiter de la qualité de vie de ce lieu favorisé. Certains viennent de loin et le chemin est parfois long, mais rien ne les arrête…

Cette saison se caractérise d’abord par la réapparition des vélos qui sortent de leur hibernation. Ils envahissement les routes, les chemins sableux et tout ce qui est praticable. Ici, ils font la loi, l’île leur appartient. Tous en vélos : famille, bande de copains, B’twin ou vieux clous, les vélos sont rois… Certes, ils bloquent les routes, mais quand le barrage est dû à une triplette de jolies filles en tee-shirt et maillot de bain… le mal est moindre !

Les voitures sont présentes aussi, Méhari, 4L et Deudeuche mais pas de gros 4×4, le lieu est hyper protégé. Ici pas de béton, un port et des villages faites de maisons de pêcheur. Puis étalées sur une bonne partie de l’île, des villas refuges, bien à l’abri derrière des haies de verdure infranchissables et curieusement parfois sans porte, parce qu’ici personne ne veut s’enfermer.

On fait ses courses dans l’un des deux supermarchés, on achète la presse dans LA librairie de Port-Joinville et son poisson chez Hennequin lieu mythique autant qu’incontournable. Il faut apprendre à faire la queue vingt minute pour atteindre l’étal. Derrière le comptoir des filles et des garçons triés sur le volet – on se croirait chez Costes – s’agitent près à vous servir :

  • – Bonjour, que désirez-vous?
  • – un kilo de patagos , s’il vous plait !

Les courses étant faites, on met tout ça dans un sac isotherme dans le coffre de la voiture, dont ni les portes, ni les fenêtres ne sont fermées, (il n’y a pas grand risque de vol) et pour se remettre de tous ces efforts, on va boire l’apéro, sur le port, sans se faire violence…

11h30 Hôtel des Voyageurs.

Jonas vient de prendre sa place habituelle, au fond de la terrasse. Il se met toujours là, abrité du soleil qui tape fort aujourd’hui.

Jonas est son surnom, mais en réalité il s’appelle Joan. Pour comprendre la raison de ce pseudonyme, il faut connaître l’aventure qu’il a vécu alors qu’il venait à peine de quitter les couches culotte. Son père l’avait emmené en mer, malgré son jeune âge, 3 ans, lever quelques casiers. Ce jour là, l’océan était de mauvaise humeur, les vagues étaient imprévisibles et l’une fit tanguer violemment la barque. L’enfant qui n’était pas sanglé, a glissé, est passé par dessus bord pour se retrouver dans l’eau. Hasard inexplicable, au moment du drame, un énorme cyprin doré qui passait près du bateau, prit le jeune garçon dans sa gueule pour le maintenir hors des vagues, jusqu’à ce que son père le rattrape par le collet. Cette aventure incroyable, tellement identique à l’histoire biblique de Jonas, s’est propagée sur l’île d’Yeu comme une traînée de poudre et c’est ainsi que Jonas devint le prénom du gamin « miraculé ».

Cette année, il vient d’avoir 30 ans. C’est un homme athlétique, bien bâti, avec une vraie belle gueule, un peu carrée, à la Tabarly, le nez droit, le menton volontaire, des pommettes assez hautes, des sourcils horizontaux légèrement projetés qui donnent de l’ombre à ses grands yeux bleu-azur et signe caractéristique des gens de mer, il a au fond du regard, l’immensité de l’océan qui s’y reflète par quelque sortilège mystérieux.

Comme son père, son grand-père et arrière grand-père… il est pêcheur et cette activité est indissociable de lui. Dans la famille on est marin depuis l’origine des temps. C’est dans ses gênes, c’est un « Enfant de l’Île » et ce ne sont pas de vains mots : elle l’a nourri au sein, à tel point, que dans ses veines coule autant d’eau de mer que de sang.

Ce matin là, après avoir été en mer, il est rentré chez lui, se changer, avant d’aller à Port Joinville. Sa maison est assez grande pour accueillir une famille. Malheureusement, après quelques tentatives amoureuses avec de jolies sirènes, il vit seul. À contrecœur, il les a remises à l’eau : vivre sur une île, n’est pas donné à tout le monde. Homme aimable et attentionné, l’affection d’une femme douce et tendre lui manque. Pour combler cette absence, il se consacre à son travail, fait de la voile, pêche, nage et profite de sa liberté qui, bon gré mal gré, reste un luxe suprême.

Juste avant midi, il s’accorde toujours une pose, son travail est difficile et il a besoin de – lâcher prise – pour se vider un peu la tête. À l’Hôtel des Voyageurs, il se sent bien, peut-être parce qu’il l’a toujours connu et que le lieu est agréable.

Il regarde Doris, une des serveuses qui travaille l’été à l’hôtel, affairée à servir des clients installés plus loin devant lui. Toujours habillée pareil : un débardeur de couleur fuchsia et par dessus un tee-shirt XL toujours noir, dont la grande encolure fait en sorte qu’on voit toujours une épaule sur deux. Sur le haut du bras droit, quand il est découvert, on peut apercevoir le tatouage d’un petit gréement, dessiné à l’encre violette, à la manière de Sailor Jerry. Son tee-shirt serré par une large ceinture de travail en cuir noir multipoche, fait deviner sa taille fine. Aujourd’hui, comme d’habitude, elle porte un pantalon noir, et des tennis en toile légère assorties à celle de son débardeur flashy.

C’est une belle brune aux cheveux coupés courts et aux yeux verts, ce qui ne gâte rien. Doris est une jolie océanide, fille de la mer, née ici, comme lui, il l’a vu naître et se connaissent bien. Elle bosse pour se faire un peu d’argent et payer ses études de théâtre à Paris. Le travail est dur mais le contact avec les clients de la terrasse lui plait, c’est un peu son public pour l’été. Ça lui convient.

Elle s’approche de lui.

  • – Bonjour Jonas, qu’est-ce qui te ferait plaisir ?
  • – Salut ma belle ! Un Touraine blanc, s’il te plaît !

Elle fit demi-tour, grimpa trois marches et s’adressant au bar lança « un Touraine blanc langoureux » ce qui voulait dire généreux puis « deux odalisques et un what-else » et le barman comprit deux cafés allongés et un serré. Elle avait des expressions drôles ou poétiques, conséquence évidente de ses cours de comédie. Doris revint vers lui et posa son verre de blanc sur la table.

  • – Tu vas bien ? Lui demanda t-il.
  • – Oui c’est cool ! Tutto va bene. L’aiguille du baromètre est collée sur – Beau – le bar est plein, j’affiche complet chaque midi, c’est bon pour moi, mais je file, y’a du monde…

Elle n’avait pas trop le temps de bavarder, la terrasse se remplissait aussi vite que les verres se vidaient.

Jonas dégustait son Touraine blanc, sec, vif et frais, comme souhaité. Il regardait les gens passer, ne pensait à rien de précis comme font les contemplatifs qui donnent toujours l’impression de ne rien voir, mais en fait captent tout, apprécient et mémorisent le moindre détail du film qui se déroule devant eux.

Des jeunes viennent de s’asseoir, tous grands et beaux qui font partie de la nouvelle génération. Là, une famille avec des gamins, des couples, des gens de tous âges : le bonheur de vivre étalé sur 100 m2 précisément et à perte de vue le long du quai Carnot.

Ici en terrasse on est loin du bureau, de l’école. Pas de stress, de responsabilités professionnelles, pas de cadences de production, les mots efficacité et rendement sont absents du vocabulaire. On est en vacances et on ne parle que de la soirée de la veille, du barbecue à prévoir pour demain avec les voisins, du prochain rendez vous sur la plage à la Pointe de la Conche et du groupe de blues qui s’est produit hier soir à l’Esquadrille.

Ah ! Le bar de l’Esquadrille, le spot incontournable de l’île d’Yeu, ouvert toute la journée, mais qui le soir devient le « Rendez-Vous » de tous les plaisanciers de l’île, de tous genres et de tous âges confondus. Tout le monde boit des mojitos ou de la bière et vient pour écouter du rock du blues, du gospel, du jazz, ou chanter de la variété française. Cela dépend des soirs. Quand la soirée est rock les filles, de 16 ans et les femmes de 30 à 60 qui sont bizarrement plus débridées que leurs bonshommes, se lèvent, dansent et contribuent amplement à surchauffer l’ambiance. Dès 11h du soir, la salle est pleine à craquer et les nouveaux arrivants envahissent les trottoirs et une partie de la rue où l’atmosphère est aussi chaude que dedans. À l’Esquadrille, c’est là que tout se passe, particulièrement propice pour faire de jolies rencontres, voir plus si affinité…

Le bateau de la compagnie Yeu Continent vient d’accoster. Cela grouille de monde, sur le quai entre ceux qui attendent et ceux qui arrivent. Une belle pagaille toujours très gaie, due aux retrouvailles des copains et des copines, des cousins et des cousines, des familles avec d’autres familles. Comme tout le monde se connaît, ainsi que les us et coutumes de ce type de débarquement, le grand chahut se dissipe vite fait, bien fait. Restent quelques isolés, postés à l’arrêt du mini-bus, qui les emmènera à leur destination.

Jonas ne se lasse pas de ce spectacle. Il le pratique deux ou trois fois par an, quand un proche fait la traversée pour venir le voir. Cet été il n’attend personne, ce qui n’empêche pas une visite inattendue. Pour l’instant, bien loin de toutes ses considérations, il sirote relax, profitant du moment présent.

Soudain une silhouette attira son attention. Pourquoi elle et pas une autre : Parce qu’elle irradiait l’entrée de la terrasse. Elle venait juste d’arriver.

Elle restait statique sur le seuil, il ne la voyait pas distinctement, la lumière blanche était derrière elle et assombrissait son visage. D’après la découpe de son ombre chinoise elle devait être assez grande et d’après son allure, il pensa plutôt à une jeune femme. L’ombre fit une pose, bien marquée mais brève, leva le tête et fixa sans hésiter le fond de la terrasse où il se trouvait. Elle vint dans sa direction sans attendre, traînant une grande valise à roulette gris/bleu aluminium de type Samsonite Curv avec un design de cannelures sur chaque face en forme de coquillage. Arrivée à sa hauteur avec une certaine précipitation (craignait-elle qu’on lui pique la place qu’elle avait repérée ?) elle lui demanda en visant du regard la table et la chaise à côté de la sienne :

– Excusez-moi Monsieur! Cette table est-elle libre ?

La question mit un certain temps pour atteindre son cerveau qui fonctionnait au ralenti.

– Eh ! Oui, oui, oui, tout à fait ! oui oui ! » il avait plutôt bafouillé sa réponse. Tout à fait navrant, le garçon !

Il s’est vite repris, s’est levé prestement, a aidé du mieux possible la jeune femme à déposer son volumineux bagage, attendu qu’elle se débarrasse du sac qu’elle portait à l’épaule de sorte qu’elle s’assoie tranquillement puis il reprit sa place. Elle le remercia avec un grand sourire, qu’il lui a rendu.

Il l’a regardé une seconde appuyée et s’est demandé s’il ne rêvait pas. Cette petite fraction de temps lui avait suffit pour remarquer la beauté et le charme de son élégante voisine. Une forte émotion l’envahit, ces yeux gris-bleuté, lui disaient quelque chose ? Il cherchait… Elle devait être actrice, ou mannequin… Une fille de la télé ou qu’il aurait croisé pendant ses études, mais il ne voyait pas qui ?

Il n’osait pas trop la détailler et fixait la terrasse du bar, les consommateurs sans les voir, puis son verre qui n’avait aucun intérêt, Doris, les chassés-croisés des serveuses, l’agitation générale omniprésente. C’était le grand désordre dans son cerveau, il perdait le contrôle de sa pensée. Pourtant, sûr qu’il connaissait ces yeux là.

En bonne professionnelle Doris remarqua l’arrivée et le manège provoqué par l’installation de la jeune femme. Elle était sur son espace de travail et devait tout voir à 360°. Elle se dirigea vers le fond de la terrasse, sans précipitation, en slalomant entre les tables, avec la grâce d’une ballerine, prenant une commande, récupérant un verre par ci, un autre par là, et se posa finalement devant la belle en lui faisant un gentil sourire :

  • – Bonjour, que désirez-vous ?
  • – Bonjour ! heuheuheu… ?

Elle réfléchit, peut-être un peu déconnectée par son voyage (peut-être l’effet du décalage horaire). Elle tendit la main et la posa sur le bras de Jonas qui eu un petit sursaut comme si une guêpe l’avait piqué, il tourna la tête vers elle en une demi seconde,

  • – Excusez-moi, monsieur, que buvez-vous ?
  • – Un Touraine blanc, enfin… ce qu’il en reste.
  • – Donnez-moi la même chose, s’il-vous-plaît mademoiselle!
  • – Je vais vous accompagner dit Jonas, et s’adressant à Doris – sois gentille ! sers moi un second verre.

Doris enleva celui de Jonas, qu’elle posa avec les autres verres vides sur son plateau et repartit comme elle était venue, monta trois marches vers le bar et débita au barman ses commandes pour les clients de la terrasse.

Le temps s’est ralenti puis s’est arrêté pour la jeune femme et pour Jonas. Sans s’être concertés, contemplatifs, silencieux tous les deux, ils regardaient les clients installés devant eux, profitant en toute simplicité du bonheur d’être là.

Le charme fut rompu par l’arrivée de Doris qui rapportait les boissons. Elle portait sur la paume de sa main droite bien ouverte son plateau chargé à mort, une altère d’un 1,5 kilo. Avec la dextérité d’un conducteur de pelle Poclain qui arrive à prendre dans les mâchoires de sa machine un œuf sans le casser, elle souleva le verre par le dessous du col sans le toucher et le posa sur la table de la fille.

– Voilà pour vous !

– Merci !

– Et le verre pour Môôôsieur. Tiens, ça c’est pour toi ! En cadeau, un petit ravier d’olives noires. Mais, attention Jonas, c’est à partager avec ta jolie voisine ! Allez, approche ta table, ce sera plus commode !

– Merci beaucoup ! Merci Doris, tu es gentille !

La jeune femme remercia aussi étonnée qu’amusée. De fait les présentations entre les deux voisins de table étaient devenues presque obligatoires. Ils riaient tous les deux de la situation, qui était inattendue et tout simplement sympa.

C’est elle qui leva son verre en premier:

– A votre santé Jonas, lui dit-elle en lui adressant, un grand sourire et en le fixant dans les yeux, comme le veut la coutume.

– A votre santé ?????? » Il la regardait intensément et attendait son prénom.

– Sohalia …Je m’appelle Sohalia.

Il plongea son regard, dans le sien se sentit envoûté et répéta sans s’entendre.

– A votre santé Sohalia !

Elle avait de grands yeux absolument magnifiques, un visage de forme lunaire très équilibré, aux lignes parfaites, un nez droit pas trop petit, une bouche bien dessinée, les pommettes hautes et un regard délicieux. Il était sous le charme, captivé par sa beauté.

Il faisait en sorte de ne pas trop la fixer, mais chacun de ses coups d’œil s’arrêtait à un détail : ses cheveux longs très blonds-blancs, son chemisier en mousseline légèrement transparent, son jean délavé. Tout ce qu’elle portait même son prénom « Sohalia » était en harmonie avec elle, son style, sa manière d’être.

  • – Sohalia… Sohalia… c’est la première fois que j’entends votre prénom, Sohalia, il très joli, je n’ai pas le souvenir de l’avoir entendu, il n’est pas commun ?
  • – En effet, c’est un prénom indou qui veut dire  « Clair de Lune » mais je suis française, et mes parents aussi. Ils ont beaucoup voyagé dans les pays du sud de l’Asie, et comme je suis née une nuit de pleine lune, ils m’ont prénommée ainsi… Remarquez, si je puis me permettre, Jonas est un beau prénom aussi et qui n’est pas trop répandu, non plus !

Il commença à lui raconter l’histoire qui était à l’origine de ce surnom et pendant qu’il retraçait sa mésaventure extravagante, elle le dévorait des yeux et le détaillait, comme il l’avait fait, sans pouvoir trop se maîtriser. Elle s’arrêtait sur ses yeux d’un bleu profond, son beau visage, bien structuré et très séduisant, son corps aux proportions parfaites, ses bras forts, ses belles mains, et passait tout en revue. Elle était charmée par cet homme, l’ensemble de sa personne, son style, le son de sa voix posée et était fascinée par l’aventure surnaturelle qu’il lui racontait. Un trouble indéfinissable l’envahit…

Leurs verres étaient vides, il n’y avait plus d’olives dans le ravier, mais ils ne parvenaient ni à se quitter des yeux, ni à s’arrêter de parler :

– Elle étudiait les planètes – l’infiniment grand et l’infiniment petit – et le globe terrestre particulièrement…

– Il était passionné par la navigation, la pêche, il ne pouvait pas se passer de l’océan, nager et vivre sur son île qui était tout pour lui…

– Justement, elle était venue pour faire des recherches sur l’île d’Yeu car d’après de nombreuses images satellitaires, un dessin du relief qui ne serait pas un géoglyphe, représenterait la forme d’un poisson cyprin doré géant, datant des origines de la vie dans les profondeurs marines.

Il était abasourdi et presque incrédule d’entendre les extraordinaires révélations qu’elle venait de lui faire, mais elle lui aurait dit que la terre était creuse, il l’aurait cru….

Elle le fixa de ses grands yeux.

– Jonas ? Tu peux m’emmener faire un premier tour de l’île, toi qui la connais comme la paume de ta main ? (elle était passée au tutoiement en un battement de cil)

– Avec plaisir, ma voiture n’est pas loin, mais que fais-tu de ta valise ?

– On la met dans ton coffre, on l’a ramènera à l’hôtel après la balade, Ok ?

– Ok ! Si tu le permets, je t’invite.

Il paya les consommations. Ils se levèrent et quittèrent la terrasse. Jonas croisa le regard de Doris qui était occupée, il lui il fit un signe, elle lui rendit un beau sourire en le voyant partir avec la belle inconnue dont elle ne connaissait même pas le prénom.

Arrivé à sa Méhari, il déposa la valise dans le coffre, ouvrit la portière du passager pour Sohalia, alla s’installer au volant et ils partirent le ciel au dessus de leurs têtes – la voiture n’avait pas de toit – en direction de la Pointe de la Gournaise. Comme la côte est très dentelée, il expliquait à Sohalia les événements qui se sont produits à l’Anse des Broches et plus loin, à la Pointe du But. Ils s’arrêtèrent pour admirer le site dans toute sa beauté et pour mieux partager ce moment de grâce, elle lui prit le bras. C’était un petit geste, tout simple, mais il n’osait y croire.

Continuant leur promenade, ils allèrent jusqu’au Port de la Meule pour y déguster quelques crustacés. Ils venaient de se rencontrer et partageaient un pur moment de vrai bonheur. Ils ne se quittaient pas des yeux et parlaient et riaient, à croire qu’ils se connaissaient depuis toujours. Ensuite ils se promenèrent, la main dans la main, dans l’enclave naturelle ouverte dans la roche, un endroit magnifique et privilégié qui reste à l’abri des colères du temps.

En regagnant la voiture ils semblaient tous les deux vivre un rêve. Ils repartirent jusqu’à la pointe sauvage des Corbeaux et firent une nouvelle pose dans cet endroit rocailleux. La vue puissante du lieu, le mélange des nuances entre le ciel, la mer, les blocs de rocher, le vent, les senteurs marines, les émotions, les sensations étaient trop fortes, irrésistiblement fusionnelles. Ils s’embrassèrent passionnément.

Ils reprirent la route et longèrent la côte est jusqu’au Marais Salé. Sa maison était située dans les pins, entre la route et la mer. À peine descendus de la voiture, il la lui fit visiter. C’était une belle bâtisse forte, solide comme lui, décorée simplement mais avec goût, confortable : du bois, du cuir, de grands tableaux modernes et d’anciennes marines, mais rien de plus, ni rien de trop. Jonas attira Sohalia dans sa chambre… Elle se laissa faire.

Sohalia s’était sentie immédiatement à l’aise dans cette belle maison dont elle aimait l’espace. À la tombée du soleil, Jonas l’emmena se promener jusqu’au bout du parc d’où il profitait d’une vue imprenable sur l’océan. Ils descendirent sur la plage, se promenèrent longtemps jusqu’à la nuit tombée jusqu’à retrouver leur point de départ.

La lune ronde était apparue et se trouvait juste au dessus d’eux. Elle éclairait la nuit de sa douce blancheur protectrice. Elle avait fait en sorte que la marée soit suffisamment haute mais que les vagues ne soient pas trop fortes. Sous la lumière bienveillante de l’astre naturel de la terre, ils se dévêtirent puis nagèrent côte à côte dans la mer tiédie par le soleil de cette journée d’été particulièrement douce.

Revenus sur la plage Jonas s’allongea sur le sable, Sohalia se posa sur lui légère comme un papillon. Elle avait les cheveux mouillés et sa tête cachait la lune qui créait un halo autour de sa tête. Jonas fixa les iris gris-bleuté de Sohalia et une impression fugace de « déjà-vu », traversa sa pensée sans qu’il puisse se l’expliquer.

Dans ce tendre corps à corps ils étaient en osmose complète avec le ciel, la terre et la mer. L’émotion, les sensations multiples, l’amour envoûtaient leurs esprits. Ils étaient submergés par le bonheur qui les enveloppait. Ils se dévisageaient sans pouvoir briser le lien fusionnel qui les liait, l’un à l’autre. Ils comprenaient, sans avoir à se le dire, qu’une nouvelle vie allait commencer pour eux. Que leur belle rencontre, si soudaine, si parfaite, les avait unis pour la vie, contre vents et marées, jusqu’à la fin des temps.

Ce doux moment de plaisir, simple et pur, devint ensuite un rituel de leur vie.

Chaque soir, au soleil couchant, ils partent se promener sur la plage, nager et ensuite se reposer sur le sable.

L’harmonie est parfaite, tout s’efface autour d’eux, plus rien ne peut les atteindre, ils se parlent peu, mais juste se regardent, les yeux dans les yeux.